RAPPROCHEMENT
C'était en 1854, le mariage de Napoléon III avec la comtesse de Montijo venait d'être célébré à Notre-Dame et la ville de Paris donnait des fêtes pour acclamer la jeune souveraine. Un grand bal fut donné à l'Hôtel-de- Ville. L'Empereur et l'Impératrice s'y rendirent. Une partie des ornements qui avaient été disposés sous la voûte du pavillon de l'Horloge étaient encore en place. Le carrosse impérial s'était à peine mis en marche qu'un craquement se fit entendre, le diadème d'or qui le surmontait venait de heurter une pièce de bois descendue, on ne sait par quelle cause, des échafaudages, et, arraché des supports qui le maintenaient, le diadème impérial avait roulé à terre.
L'entourage de l'Empereur fut ému de cet accident. On se garda bien toutefois d'en parler. Y avait-il là un présage de l'avenir ?... Après les malheurs de 1870 ces souvenirs se réveillèrent chez les amis de la famille impériale.
Guillaume II, roi de Prusse et empereur d'Allemagne, vient de rentrer dans sa capitale après avoir parcouru une grande partie de l'Europe. Les acclamations qu'il a recueillies ont donné à son passage le caractère d'un triomphe. Empereurs, rois, princes, se sont partout empressés autour de lui comme pour rendre hommage, en la personne de son chef, à cette formidable puissance militaire qui semble tenir entre ses mains les destinées du monde. L'avenir paraît appartenir à ces Hohenzolîern dont les nombreux rejetons sont là pour perpétuer la race. I /.a venir... Mais quelle tête couronnée peut, de nos jours, y compter ? Quelle tête, fût-elle celle de Guillaume II ! Guillaume II, conduit au Vatican, saluait le Pape Léon XIII, il y a quelques jours. Son casque lui a échappé des mains et a roulé à terre... Guillaume II parcourait la rade de Naples au milieu d'un cortège de rois et de princes, et pendant que le canon tonnait pour saluer sa présence, pendant que des milliers de voix jetaient dans les airs des vivats enthousiastes pour souhaiter longue durée à son règne, la proue d'un cuirassé, venue par hasard heurter la poupe - du yacht qui le portait, abattait le pavillon royal italien près duquel il était placé... L'avenir appartient à Dieu seul. Ne cherchons pas à en pénétrer les secrets.
Les Pourquoi de la Guerre mondiale. — III
A la seconde démarche qui eut lieu le 23 avril 1893, Guillaume II était accompagné de l'Impératrice. Tous les détails de la visite furent observés par les souverains conformément à ce qui avait été réglé en 1888 pour sauvegarder les droits souverains du Pape. Sa Sainteté invita Leurs Majestés à prendre place sur les deux trônes placés auprès du sien, sous un même baldaquin. Après une audience de trois heures, c'est-à-dire à
3 heures 20 minutes, l'Impératrice prit congé de Sa Sainteté. Guillaume II resta seul avec le Pape de 3 heures 20 minutes à
4 heures 16 minutes. A l'encontre de ce qui s'était passé en 1888, Guillaume II tint à prolonger l'entretien. Que s'y est-il dit? Il n'y eut pas cette fois de Communiqué dans la Civïlta Cattolica pour en informer le public.
Les journaux se sont demandé dans quel but Guillaume II s'était ainsi rendu deux fois à Rome. Les uns disaient que c'était pour féliciter le roi d'Italie de ses vingt-cinq ans de mariage ; d'autres pour resserrer les liens de la triple alliance et s'assurer de visu de l'importance et de la qualité des forces que l'Italie pourrait mettre à sa disposition en cas de guerre avec la France ; d'autres enfin et plus nombreux disaient avec plus d'assurance que tout cela n'était que prétexte pour se donner le moyen de visiter le Pape.
Guillaume II revint à Rome en 1903, quatre ans après le pèlerinage à Jérusalem, quelques semaines avant la mort de Léon XIII. Il fit sa visite au Pape avec plus de pompe que jamais, « entouré d'officiers superbes », dit V Evénement du 2 mai :
Suivi d'une escorte de cinquante cavaliers géants, revêtu de ses uniformes chamarrés, insignes de sa puissance, l'empereur Guillaume II semble choisir le moment où la politique de notre ministère actuel est en guerre ouverte avec les congrégations pour se rapprocher, grandiose et théâtral, de celui dont les mains vieillies et la pensée robuste conduisent les destinées du monde catholique.
Chaque fois que la France oublie, dans un de ses actes politiques, qu'elle est la fille aînée de l'Eglise, que les croyances de ses habitants, que les intérêts de la politique extérieure devraient la porter à défendre le catholicisme, au lieu de l'attaquer, l'empereur d'Allemagne saisit au vol l'occasion d'attirer à lui une parcelle de cette suprématie spirituelle que nos gouvernants semblent vouloir abandonner, et il donne au monde catholique un témoignage nouveau de sa sympathie et de sa puissance l.
i. Il est assez curieux de rapprocher les visites que Guillaume II fit au Vatican, de celles qu'il fit à l'ambassade de France.
En 1912, deux ans avant de nous déclarer la guerre, l'empereur Guillaume,
Ces visites de Guillaume II au Vatican avaient été précédées en 1883 de celle de son père, alors Kronprinz. Plusieurs prétendirent que le prince impérial, le Kulturkampf cessant, avait, en se rendant à Rome, l'intention de former une coalition de « toutes les puissances conservatrices » contre la Révolution dont le siège est en France, disait-il ; et qu'il allait au Vatican demander à la Puissance conservatrice par excellence qu'elle veuille adhérer à cette ligue. On remarqua que Léon XIII se servit en cette occasion de la langue française, bien que le prince entendît parfaitement la langue italienne, moyen aussi délicat qu'ingénieux de faire comprendre, dès le premier mot, à son interlocuteur que s'il y a dans notre pays une France révolutionnaire, il y a aussi une France catholique qui n'a pas cessé de mériter les prédilections du Saint-Siège.
Après ses discours à l'épiscopat et ses visites au Vatican, Guillaume II crut pouvoir se dire qu'il tenait bien toute l'Allemagne en sa main : les protestants, il s'en croyait assuré, et les catholiques, il les voyait se rassurer.
Quels étaient au fond ses sentiments à l'égard de l'Eglise catholique ? On a beaucoup disserté là-dessus : les uns prenaient dans les actes et dans les discours de l'Empereur ce qui pouvait servir à affirmer qu'il n'avait aucune hostilité contre le catholicisme2 ; d'autres ont remarqué combien il y a dans ces discours
après s'être gracieusement invité, est allé dîner à l'ambassade de France à Berlin.
Il était allé aussi à l'ambassade de France avant d'envoyer le Panther à Agadir. Trois fois il fit succéder le geste violent au geste qui prenait presque un air de cordialité.
Dès le lendemain de la soirée à l'ambassade, les camelots criaient à tuetête dans les rues de Berlin : « Demandez la Gazette de V Allemagne du Nord, les nouveaux projets pour renforcer l'armée ! » C'était la première fois que le très officieux journal était ainsi crié à travers les rues.
On se doutait que l'armée serait renforcée en même temps que la marine; on était bien loin de supposer que le projet officiel était aussi étendu et aussi formidable. On parlait entre Allemands « pacifiques » d'une augmentation de cinq mille hommes, et c'est trente mille hommes qui allaient entrer dans les rangs.
On créa deux corps d'armée nouveaux, l'un face à la France, l'autre face à la Russie. En même temps la marine était augmentée considérablement, face à l'Angleterre.
2. Plusieurs ajoutaient même: « loin de là » ; et ils donnaient en preuve les rapports que Guillaume II avait noués avec les Bénédictins. A la mort de l'abbé du Mont-Cassin il avait délégué officiellement à ses funérailles son propre ambassadeur. Il avait visité en personne cette abbaye. En 1898, lorsqu'il fit don à l'œuvre catholique allemande des lieux saints de la <c Dor-
et dans ces actes même des motifs de défiance. De fait, les uns et les autres prêtent à des interprétations diverses ; les plus importants ne laissent cependant place à aucun doute sur les sentiments de luthérien militant de Guillaume II. Il a célébré et fait célébrer chez lui le centenaire de Luther, ce qui pouvait se comprendre ; mais il s'est aussi associé à des délégués anglais, français et belges, pour glorifier Calvin au pays natal de Jean- Jacques ; il a envoyé une dépêche aux protestants de France pour les féliciter d'élever une statue à Coligny ; il s'est institué le protecteur de la Société Gustave-Adolphe, destinée à combattre le catholicisme dans tous les pays du monde. Au congrès des diverses branches de cette société réunies à Ulm en 1898, Guillaume II envoya un télégramme, stimulant leur zèle et disant bien qu'il est en Europe l'empereur luthérien. A ce congrès, l'archidiacre Jacobi, de Weimar, directeur de la propagande en Lorraine, et Koch, venu du fond de la Pologne, déclarèrent que « la cause du protestantisme et celle du germanisme, en Pologne comme en Lorraine, sont identiques 3 ».
Tout cela, disait-on, semble bien témoigner que le roi de Prusse actuel a conscience d'être le chargé de pouvoir des Hohenzollern ses ancêtres pour continuer leur œuvre et la couronner en constituant un empire luthérien, héritier du Saint-Empire romain.
Qu'il fut persuadé que c'est là sa première mission, comme roi de Prusse et empereur d'Allemagne, il n'y a guère à en
mition de la Sainte Vierge », il éleva sur ce terrain un prieuré pour les Bénédictins de la congrégation de Beuron. Guillaume II fit aussi don à cette congrégation d'un grand Christ monumental. Un journaliste, racontant cela, ajouta : « L'Ordre de Saint-Benoît est trop averti, trop réfléchi et surtout trop savant pour être sa dupe ».
3. Les consistoires évangéliques qui ne comptaient plus en 1870, à Metz, un seul de leurs coreligionnaires, déjà en 1886, en administraient deux mille, qui possédaient quatre temples, grâce à l'activité de la Société d'évangélisation.
En Alsace-Lorraine, quinze communautés protestantes avaient été fondées par la Société Gustave-Adolphe, et le nombre des protestants s'était augmenté de 31.142 âmes.
Ces chiffres furent donnés par M. Kuss au congrès de Dusseldorf au moment de la visite de Guillaume I'I à Strasbourg. Il importe de remarquer que les protestants considérés comme Alsaciens ou Lorrains sont, pour le plus grand nombre, non pas des apostats, mais des Allemands émigrés et attachés déjà à l'Eglise évangélique. M. Kuss remercie le gouvernement de Guillaume II de sa prodigieuse libéralité pour l'œuvre de protestantisaf ion, et des allocations importantes qu'il a distribuées pour la construction de temples et de presbytères, pour la création de nouvelles paroisses.
douter, il est plus délicat de chercher à démêler ses sentiments intimes à l'égard du catholicisme.
Plusieurs se croient autorisés à en juger d'après une lettre intime divulguée en 1913 par un député bavarois catholique, M. Jaeger, et qui avait été écrite au moment de la conversion au catholicisme de la princesse Anne de Hesse, veuve du Landgrave et fille du prince luthérien Charles de Prusse. Guillaume II envoya un télégramme de protestation contre cette conversion, avec menace d'exclure la princesse de la maison royale de Prusse, et d'interdiction à tous les membres de cette maison d'entretenir des relations avec « la transfuge » .
Ce télégramme fut confirmé par une longue lettre autographe dans laquelle l'Empereur, se laissant emporter par un violent accès de « fureur protestante », dénigrait le Pape, les évêques et les prêtres catholiques.
Voici textuellement les passages principaux de cette lettre :
« Je hais (hasse) cette religion que tu as embrassée... Tu accèdes donc à cette superstition romaine dont je considère la destruction comme le but suprême de ma vie 4. »
La princesse avait abjuré le protestantisme et embrassé le catholicisme entre les mains de Mgr Kopp, alors évêque de Fulda, résidence ordinaire de la princesse, qui devint princeévêque de Breslau et cardinal et qui fut toujours persona grata de l'Empereur. Elle lui confia cette lettre qui fut conservée comme un document de grande importance.
Le cardinal prit des mesures pour que cette lettre fût restituée à la landgravine immédiatement après sa mort par l'entremise de son successeur sur le siège de Fulda. Lorsque M. Jaeger révéla ces faits et que les journaux s'en emparèrent en Allemagne, en France et ailleurs, on s'attendait à ce qu'un démenti leur fût donné. Il n'en fut rien. La Vossische Zeitung
4. Le comte Hœnsbrcech, qui est un ennemi assez fanatique du catholicisme, a raconté, dans son livre intitulé Le Centre : « J'ai eu, en 1896, un entretien d'une heure et demie avec l'Empereur. Il me demanda: <c Quelle position pensez-vous que je doive prendre en face du papisme uitramontain ? » Je lui répondis : « A mon avis, il faut traiter le Pape comme le chef religieux du catholicisme, mais non comme un souverain temporaire. »
Guillaume II me serra la main et me dit :
« Soyez certain, mon cher comte, que je suis anticlérical jusqu'aux moelles et que mon gouvernement le sera aussi grâce à moi. »
publia un article véhément contre les journaux et députés catholiques allemands qui accusaient l'Empereur d'avoir écrit : c< Je hais le catholicisme » et « la tâche principale de ma vie sera de le détruire ». La Vossische présenta l'affaire comme une intrigue que l'article de la Vossische Zeitung venait de détruire. Mais le journal catholique, Y Ami du peuple, d'Aix-la-Chapelle, maintint ses affirmations.
Devant cette persistance, la Gazette de V Allemagne du Nord publia cette espèce de communiqué :
Dans l'affaire de la lettre écrite par l'Empereur à la landgravine de Hesse, à l'occasion de sa conversion au catholicisme, on sait maintenant que le cardinal Kopp, auquel la landgravine avait transmis la lettre pour qu'il la conservât, prit des mesures pour que cette lettre lui fût restituée immédiatement après sa mort par l'entremise de l'évêque de Fulda. Cette restitution est maintenant un fait accompli; le retard qu'a subi la remise provient du fait que l'évêque de Fulda était absent de son diocèse par suite de son voyage à Rome. La lettre en question représente simplement une manifestation des sentiments du chef de la faynïlle Hohenzollern à une princesse issue de cette famille et n'est, par conséquent, qu'une affaire de famille. A l'encontre des informations erronées oui ont été répandues au sujet de la teneur de cette lettre, il est bon d'établir qu'elle ne renferme aucun jugement de n'importe quelle nature sur la foi catholique, l'Eglise catholique ou les catholiques, ni sur la position de l'empereur à leur égard.
On remarquera la prudence consommée avec laquelle, pour parler de cette lettre, on a attendu qu'elle eût été réintégrée entre les mains «de la landgravine de Hesse, liée vis-à-vis du souverain. On remarquera de plus les termes embrouillés du démenti. Que ce soit « une affaire de famille », on en est d'accord. Mais il faudrait ou un démenti tout autre ou la publication du texte, pour qu'on puisse cesser de croire à la phrase publiée et si vivement pénible pour les catholiques.
En même temps que ce communiqué, et, semble-t-il, pour couper court à l'émotion produite par ces révélations, les journaux dévoués à l'Empereur publièrent la lettre adressée par lui le 6 décembre 1898 au cardinal Krementz, archevêque de Cologne :
« Révérendissime Monsieur le Cardinal,
» Votre Eminence, en communauté avec les autres membres de l'Episcopat de la monarchie, réunis à Fulda, m'a envoyé une adresse, par laquelle j'apprends avec satisfaction que le don de la Dormition de la Sainte Vierge de Jérusalem, que j'ai fait à l'Œuvre catholique allemande des
Lieux-Saints, a trouvé un joyeux écho dans tous les cœurs catholiques allemands.
» J'ai été particulièrement joyeux de pouvoir, à l'occasion de ma présence en Terre Sainte, donner à mes sujets catholiques une nouvelle preuve de ma sollicitude et réaliser ainsi un vœu formulé par tous. Que Votre Eminence et les autres signataires de l'adresse soient convaincus de ma reconnaissance pour les sentiments y exprimés, sentiments qui ne peuvent que servir au grand bien de l'Empire et de l'Etat.
» Je reste, avec l'assurance de mon estime toute particulière, de Votre Eminence, le bien affectionné
» Guillaume, Imp. et Rex. »
Quels que soient les sentiments personnels de Guillaume II, dont Dieu est seul juge, il reste, croyons-nous, de ce que nous venons d'exposer, que la maison d'Hohenzollern s'est attribue, depuis la naissance du protestantisme, la mission d'en être le gardien et le défenseur, non seulement dans ses Etats, mais dans toute l'Europe et partout où la Réforme, quelque nom qu'elle porte, a des partisans.
Elle ne le peut qu'en combattant le catholicisme. Par là elle se trouve en conformité de vue, en unité d'action avec la secte judéo-maçonnique ; elle fait son œuvre et elle en reçoit assistance.