CHAPITRE XIV
Aux approches de la guerre mondiale.
L'état d'esprit des Allemands.
L'Allemagne était un peuple de nations, de vocations mêlées et indécises. L'hérésie, qui est surtout l'orgueil, est venue fondre sur l'Allemagne à peine dégrossie par le christianisme et l'a remplie d'un égoïsme plus intraitable et plus violent qu'il n'en existe dans le reste du monde. Chaque peuple se vante de telle ou telle excellence, l'Allemagne s'est dit : « Je suis supérieure en tout et j'aurai tout. Je suis César, les autres m' obéiront ». Nulle part ailleurs, parmi les nations modernes, n'a été aussi tôt formé, aussi persêvêramment repris et suivi le rêve de l'empire. Ce fut le fond de la querelle des investitures, le fond politique de l'hérésie de Jean Huss, le fond de l'hérésie de Luther, et celle-ci séduisit la masse du peuple, par le relâchement de sa morale enveloppée d'un vernis d'orgueil et d'austérité. X.
Etat d'esprit de l'Allemagne et de son chef. — Paroles de Guillaume II. — Ecrits populaires : « son empire allemand universel », « le catéchisme germanique ». — Idée obsédante du peuple germanique : l'empire allemand n'a pas atteint la limite de sa puissance, le terme de sa mission. — La ligue pangermanique fondée pour implanter dans l'esprit des masses la conviction que l'Allemagne doit être la métropole d'un empire mondial. — Autres sociétés en communion avec elle. — Quelle proie elles attendent de la guerre actuelle. — Que pense Guillaume II de cette ligue ? — Elle le stimule, aidée par le Kronprinz. — Elle emploie les moyens violents. — Menace de déposition, atteignant les autres souverains allemands.
Ayant pris, par les génuflexions au Pape et les avances au clergé, les mesures du côté des catholiques pour les tenir en respect et les ayant également prises du côté du monde protes-
tant en se montrant disposé à mettre à son service la puissance de l'Allemagne, Guillaume II crut le moment venu d'accomplir les destinées que le vieux dieu des Teutons a réservées à la famille des Hohenzollern. Il comptait bien achever l'œuvre qu'ils avaient menée si loin et faire de l'Allemagne sous son sceptre la tête et la souveraine du genre humain.
Il voyait d'ailleurs son peuple dans la même disposition d'esprit et tout prêt à le seconder dans ses vues ultra-ambitieuses.
Toujours, si haut que l'on remonte dans l'histoire, on trouve les Germains tels que nous les voyons aujourd'hui, race de violence, ce Pour ces peuplades, a dit César, c'est le plus beau titre de gloire que de n'être environnées que de vastes déserts. » La guerre a toujours été pour eux l'industrie nationale. Tacite signale leurs rixes perpétuelles. « Pourquoi vous battez-vous sans cesse? » demandait l'empereur Julien au chef d'une tribu germanique du Rhin. « C'est que, répondit-il, la guerre est la suprême félicité de la vie. » En plus de l'ivresse du combat, ils trouvent dans la guerre, non la gloire, ils n'en font guère de cas, — « cet article, dit Bismarck à Jules Favre, à Versailles, en février 1871, cet article n'est pas coté chez nous » ; — mais le bénéfice. Germant ad prœdam, a dit Tacite ; après avoir dit que les Gaulois demandent à la victoire la liberté, les Bataves la gloire, il ajoute : « les Germains le butin. »
Tels ils étaient il y a vingt siècles, tels ils se sont montrés chez nous aujourd'hui. C'est ce que Bismarck a reconnu et proclamé par ce mot célèbre : « La force prime le droit. » « Là où il s'agit de la grandeur de la Prusse, je ne connais aucune règle. » Et Nutz : ce LTne bonne cause, dites-vous, sanctifie même la guerre. Mais moi, je vous dis : C'est la bonne guerre (la guerre triomphante) qui sanctifie toute cause. O mes frères, devenez durs. » Guillaume II et son entourage ne sont pas seuls responsables de cet état d'esprit. Il date de loin, nous venons de le voir. De même il n'est pas seul responsable de la guerre de 1914, son peuple l'est autant que lui : l'un poussait l'autre et était poussé par celui-ci.
En ces derniers siècles, Luther est venu renforcer chez les Allemands l'état d'esprit reçu de leurs ancêtres. Il a voulu et célébré et chanté sur tous les modes les horreurs inouïes de ce
que l'on a appelé la guerre des paysans et de tout ce qui a suivi. Puis vint Kant. « Kant, dit M. Léon Daudet, rappelant les leçons de culture à l'allemande qui lui avaient été données au lycée Louis-le-Grand, Kant est avant tout maître d'orgueil ». Il n'est pas pour peu dans la persuasion qu'a tout bon Prussien, que le monde entier n'a d'autre raison d'être et d'autre destination que de permettre à la Prusse et subsidiairement à toute l'Allemagne de développer indéfiniment son moi national. Hegel, disciple plus ou moins direct de Kant, donna à l'idée unitaire et par suite à l'idée de domination mondiale une impulsion définitive. C'est de l'hégélianisme que se sont inspirés les historiens qui ont achevé de former l'esprit « boche » * tout le long du XIXe siècle.
Curtius et Mommsen enseignent que l'Allemagne doit succéder à la Grèce et à Rome, et que sa vocation, son droit, son devoir est de faire bénéficier le monde pour des décades de siècles de la moralité allemande substituée à la corruption romaine. Treitschke, Giesebrecht, Lamprecht ont multiplié les souvenirs historiques qui doivent justifier l'expansion germanique, la domination temporelle du Saint Empire romain germanique dans toute l'Europe du moyen âge, la colonisation armée des Teutoniques parmi les Slaves de la Baltique, l'extension de la Ligue hanséatique dont la devise était : « Mon champ est le monde ». Voilà les traditions que l'Allemagne doit faire revivre par les
Guillaume II ne parlait pas autrement. Ses discours ont été
1. L'Intermédiaire des chercheurs a donné du mot boche une explication qui pourrait être la vraie: « On discute à perte de vue l'origine du mot <( boche ». C'est vraiment chercher midi à quatorze heures. Il n'est point besoin d'être grand clerc pour voir dans ce mot une abréviation populaire de aîboche. (C'était le surnom des Allemands, en Belgique, et le terme boche nous est venu de là, sans aucun doute.) Et le mot alboche n'a point d'autre sens que le mot « allemand ». Seulement la terminaison est empruntée à l'argot.
2. Ce même Treitschke ne s'arrêtait plus quand il était en train de donner du jabot à l'Allemagne. D'après lui, c'est de l'Allemagne qu'est sorti tout ce que l'humanité a produit de grand et de noble : la chevalerie et les communes, les croisades et l'art gothique, la Réforme et la science moderne. Pour lui, « le Germain est le sel de la terre, le Prussien est le sel de l'Allemagne, et les Hohenzollern le sel de la Prusse. » Cette prétention de tout attribuer à leur race, ses disciples l'ont portée plus loin encore. D'après eux, Grégoire VII et Innocent III, Dante, Shakespeare, Christophe Colomb appartiennent à l'Allemagne. Jésus lui-même n'est-il pas de sang arven, n'est-il pas Allemand, puisqu'il avait les cheveux blonds et le coeur sensible?
recueillis par M. Jules Arren, Guillaume II, ce qu'il dit, ce qu'il pense. En voici quelques phrases détachées qui feront connaître l'esprit et le ton du tout : ce Ce que le Grand Electeur n'a fait qu'indiquer et commencer, nous pouvons, aujourd'hui que nous avons une grande patrie allemande, l'entreprendre en grand ». « L'empire d'Allemagne est devenu un empire mondial. Partout, dans les contrées les plus éloignées de la terre, il y a des millions de nos compatriotes... A vous incombe le devoir, plein de responsabilités, de m 'aider à rattacher plus intimement ce plus grand empire allemand à celui de notre patrie ». ce Nous avons un grand avenir, et je vous conduis à des jours de gloire ». « Ne perdons pas de vue notre but. Tendons nos forces. Hourra pour le peuple allemand en armes ». ce Il n'y a que le peuple allemand qui soit appelé avant tout, à cultiver, à développer les grandes idées ». ce Nous sommes le sel de la terre», etc., etc.
En septembre 1907, il prôna à Munster où il dit: ce Que tous, anciens et nouveaux sujets de cet Empire, bourgeois, paysans, ouvriers, s'unissent dans un même sentiment d'amour et de fidélité pour la patrie, et le peuple allemand sera le bloc de granit sur lequel notre Seigneur Dieu pourra élever et achever la civilisation du monde. C'est alors que se réalisera la parole du poète : Le monde un jour devra son salut au germanisme, am deutschen Wesen wird einmal noch die Welt genesen. »
En 1905, au moment de partir pour aller faire à Tanger un de ces gestes qu'il destinait à l'histoire : ce Le bon Dieu ne se serait jamais donné tant de peine pour notre patrie allemande s'il ne nous réservait pas une grande destinée : nous sommes le sel de la terre ; Dieu nous a appelés à civiliser le monde. »
En octobre 1900, quand fut posée la première pierre du Musée romain de Saalburg (dans le Taunus), il la frappa de trois coups d'un marteau d'argent. En frappant le second coup, il dit : ce Je consacre cette pierre à la jeunesse allemande, aux générations qui s'élèvent et qui pourront apprendre dans le nouveau Musée ce que c'est qu'un Empire universel. » Au troisième coup, il ajouta : ce Je consacre cette pierre à l'avenir de notre patrie allemande. Puisse-t-elle dans les temps futurs, par l'action commune des princes et des peuples, de leurs armées et de leurs citoyens, devenir aussi puissante, aussi fortement unie, aussi extraordinaire que l'Empire romain universel, afin qu'on
dise dans l'avenir : Je suis citoyen allemand, comme on disait autrefois : Civis romanus sum. »
Ailleurs, dans un camp romain restauré par lui, il a fait apposer cette inscription : Trajano imperatori Romanorum, Wilhelmus II imperator Germanorum : ce qui sonne, à proprement parler, comme un hommage de successeur à prédécesseur dans le gouvernement du monde.
Ces incitations n'étaient point choses nouvelles de la part de Guillaume II.
Alors qu'il n'était que Kronprinz, une brochure intitulée Un empire allemand universel fut publiée et distribuée à profusion dans tout l'Empire. Elle passa pour avoir été rédigée dans son entourage, par «es confidents. Elle est toute entière à montrer le développement de la puissance allemande avec toutes ses conséquences. La pensée maîtresse est celle-ci : On agira progressivement, jusqu'au moment où les batteries pourront être démasquées sans danger. Alors l'Europe se trouvera en face d'une situation préparée dans ses moindres détails, contre laquelle elle sera impuissante 3 .
Lorsque cette brochure parut, le mot : « La plus grande Allemagne » propageait sur tous les points de l'Empire les ambitions qu'elle exprimait et les desseins qu'elle formulait. Le catéchisme germanique 4 servit à les développer. Il disait : « La race germanique s'est longtemps bornée à fournir aux autres peuples des émigrants qui formaient V engrais civilisateur, le Kulturdiïnger. Aujourd'hui elle entend consacrer son hégémonie, lui donner les signes visibles de sa puissance incontestée 5 » .
3. Les batteries ont été démasquées en 1914. Aujourd'hui, l'Allemagne voit que cet acte n'est point <c sans danger ». Les deux journaux publiés en Belgique par les Allemands, los seuls qui nous parviennent, ne laissent passer aucun jour, sans qu'il y soit dit que c'est « pour l'existence même de l'Allemagne que les Allemands combattent ». Quel changement avec le ton et les fanfaronnades des premiers jours ! Alors que l'Allemagne croyait avoir mis l'Europe en face d'une situation préparée par elle dans ses moindres détails et contre laquelle l'Europe serait certainement impuissante.
4. Par Von Heinrich Colmbach. Ce catéchisme est accompagné d'un atlas germanique de ce qui appartient de droit à l'Allemagne et ce qu'elle veut voir appartenir de fait. Il est d'une véracité effrayante.
< 5. Après tant de paroles si pleines d'un orgueil inouï ailleurs et jusqu'à nos jours, c'est chose curieuse de lire la note que la délégation allemande remit
Dès l'école, le citoyen allemand est nourri de cette idée que l'Allemagne doit exercer l'hégémonie mondiale, ou mieux encore, transformer le monde. La force allemande, la science allemande, l'industrie allemande, et tout ce qui est allemand, doit triompher, dominer, commander.
Dans une conférence à Berlin, en 1900, le colonel Von Bernhardi a ainsi formulé la pensée qui est devenue l'idée obsédante de la population germanique : « A bien considérer les choses, nous reconnaîtrons que l'Empire allemand, nouvellement formé, n'a pas atteint la limite de sa puissance. Sa mission historique n'est pas terminée, puisqu'elle consiste à former le noyau autour duquel viendront se grouper tous les éléments dispersés de la race allemande; à donner et à assurer au germanisme la place qui doit lui revenir sur tout le globe. »
Guillaume II ne manquait aucune occasion de maintenir son peuple dans ces sentiments ou plutôt de le fanatiser. M. Hanotaux, dans la Revue hebdomadaire du 17 avril 1915, a reproduit ces paroles du Kaiser : ce Rappelez-vous que le peuple allemand est le peuple élu de Dieu. L'esprit de Dieu est descendu sur moi. En ma qualité d'Empereur d'Allemagne, je suis son arme,
le 23 juin 1910 à la mission militaire française à Versailles pour être transmise à la Conférence de la paix.
a Monsieur le Président (M. Clemenceau),
» Le Ministre des Affaires Etrangères m'a chargé de communiquer à Votre Excellence ce qui suit :
» Il est apparu au Gouvernement de la République allemande, consterné par la dernière communication des Gouvernements Alliés et Associés, que ceux-ci sont décidés à arracher à l'Allemagne par la force l'acceptation des conditions de paix même qui, sans présenter une signification matérielle, poursuivent le but de ravir au peuple allemand son honneur. Ce n'est pas un acte de violence qui peut atteindre l'honneur du peuple allemand. Le peuple allemand, après les souffrances effroyables de ces dernières années, n'a aucun moyen de le défendre par une action extérieure. Cédant à la force supérieure et sans renoncer pour cela à sa manière de concevoir l'injustice inouïe des conditions de paix, le Gouvernement de la République allemande déclare donc qu'il est prêt à accepter et à signer les conditions de paix imposées par les Gouvernements Alliés et Associés.
» Veuillez agréer, etc.
» Signé : Von Haniel. »
A la fin^ d'août 1914, le lieutenant Karl Auguste Kuhn était loin de prévoir qu'il aurait un jour à lire cette note lorsqu'il écrivait à l'académie technicomilitaire de Charlottenbourg.Berlin où il était professeur :
« Quand la guerre a éclaté, il m'a été donné d'entendre le Kaiser parler à la foule immense qui se pressait sous les murs du château. L'impression... a été prodigieuse. On avait le sentiment d'assister à un des grandioses spectacles de l'histoire du monde. Les uns poussaient des exclamations. D'autres pleuraient d'émotion. Il m'a semblé que la déesse de l'Histoire nous ouvrait une ère nouvelle et glorieuse de merveilleuse splendeur allemande... »
son glaive et son vrai roi. Malheur aux désobéissants.» En 1891, le même autocrate avait dit à ses recrues de Postdam : ce Vous êtes à moi corps et âme. Si je vous ordonnais de tirer sur votre père et sur votre mère, il faudrait exécuter mes ordres sans murmure6. »
A quels excès devait se porter un peuple fanatisé à ce point 7 ?
Le peuple allemand avait été préparé par ses docteurs à entendre sans se révolter, sans murmurer, ces sauvages intimations. L'ancêtre du pangermanisme est Fichte. Ses discours à la nation allemande, prononcés dans l'hiver de 1807-1808 à l'académie de Berlin, se résument en ceci : « Il appartient à la race allemande de prendre la tête de l'humanité parce qu'elle est le peuple type. » Fichte est demeuré pour les conducteurs de l'Allemagne « l'homme allemand », comme, au dire de Fichte, « l'homme allemand, c'est Luther ». Toute l'Allemagne des penseurs, depuis Fichte et Hegel jusqu'à Karl Marx, a préconisé, encouragé, cherché l'unité politique allemande, d'où est sorti le militarisme de 1870 et de 1914, s'élançant à la conquête du monde. Le « Centre », fondé par Windthorst et Ketteler pour défendre les intérêts catholiques menacés par le Kulturkampf, est gagné aujourd'hui par cette folie, ce L'entrée de l'Empire allemand dans la Weltpolitik, a écrit M. Erzberger, a trouvé le Centre allemand à la hauteur de son devoir, » et M. Martin Spicher a expliqué que la Weltpolitik est celle qui consiste à transformer une grande Puissance en Puissance mondiale8. Le Dr J. Buchem a résumé en 1909 la politique religieuse du nouveau Centre dans cette formule : « Le Centre ne désire rien tant que d'être délivré du souci des libertés et de