‹ Les pourquoi de la guerre mondialeChapitre 84 sur 146 · Lettres publiées par Guillaume IL · texte numérisé non relu

Lettres publiées par Guillaume IL

LE VATICINIUM LEHNINENSE. 235

l'honneur du centenaire de la naissance de Guillaume Ier, un rédacteur du Temps se rendit à Warzin interviewer M. de Bismarck. Celui-ci justifia par ses paroles celles du prophète au vers 92.

Ma vie entière, dit Bismarck, a été un grand jeu fait avec l'argent des autres. Je n'ai jamais pu prévoir avec certitude si mes plans réussiraient; certes, je pouvais gouverner sur le courant des événements, mais non diriger le courant même. Le politique, toute sa vie durant, reste inachevé. Pour atteindre ce qu'il poursuit, il dépend trop de la coopération des autres qui sont flottants et trompent les prévisions. Il a trop à compter avec les accidents imprévus, comme l'agriculture avec les changements de temps, pour pouvoir dire, même après les plus grands succès : Bon, cela a réussi, j'en ai fini avec cette affaire, et j'en puis regarder les résultats avec satisfaction.

Le banquier, quand il fait une opération de Bourse, évalue immédiatement son gain en marks et pfennigs ; il peut se frotter les mains et boire du Champagne. L'homme politique, lui, n'est jamais dans cette position agréable. Il est constamment tourmenté par l'incertitude de savoir si, finalement, il n'en résultera pas des conséquences nuisibles. Il n'est jamais assuré là-dessus. La politique a en cela une certaine ressemblance avec la sylviculture. Il y a chez nous une école de sylviculture au fronton de laquelle on lit cette inscription : « Nous récoltons ce que nous n'avons pas semé, et nous semons ce que nous ne récolterons pas. » L'homme politique, après la conclusion d'une affaire, si belle qu'elle paraisse, ne peut rien inscrire à son avoir avec certitude. Cela ne m'est pas arrivé, même après une paix aussi brillante que celle de Francfort.

Bossuet avait dit avant Bismarck à peu près les mêmes choses dans son Discours sur l'Histoire universelle, mais avec une tout autre élévation et une tout autre noblesse.

Tous ceux qui gouvernent se sentent assujettis à une force majeure; ils font plus ou moins qu'ils ne pensent, et leurs conseils n'ont jamais manqué d'avoir des effets imprévus ; ni ils ne sont maîtres des dispositions que les siècles passés ont mises dans leurs affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l'avenir, loin qu'ils le puissent forcer. Celui-là seul tient tout en sa main, qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n'est pas encore, qui préside à tous les temps et prévient tous les conseils 10.

10. Ces paroles sont précédées de celles-ci dans le discours sur l'histoire universelle : « Souvenez-vous, Monseigneur, que ce long enchaînement de causes particulières qui font et défont les Empires, dépend des ordres secrets de la divine Providence. Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous les royaumes ; il a tous les cœurs en main : tantôt il retient les passions ; tantôt il leur lâche la bride et par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants : il fait marcher l'épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-il faire des législateurs : il envoie son esprit de sagesse et de prévovance ; il leur fait prévenir les maux qui menacent les Etats, et poser les fondements de la tranquillité publique. Il connaît la sagesse humaine, toujours courte par quelque endroit ; il l'éclaire, il étend ses vues, et puis il l'abandonne à ses ignorances: il l'aveugle, il la précipite, il la confond, par elle-même elle s'embarrasse dans

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Et ailleurs :

Dieu nous a révélé que lui seul, il fait les conquérants et que seul, il les fait servir à ses desseins...

Bismarck n'ignorait sans doute point ces paroles; en tout cas, il était assez intelligent pour se demander avec inquiétude à quoi aboutirait son oeuvre. La Civilta cattolica du 1er novembre publia ceci :

M. Maurice Busch, assez connu par ses indiscrétions au sujet du chancelier, nous donne, dans les Preussische Jahrbiicher, de nouvelles révélations; entre autres choses, il s'exprime ainsi à l'occasion du découragement de M. de Bismarck :

a Le prince a parfois des moments de faiblesse pendant lesquels il manifeste un mécontentement, réel ou apparent, de son oeuvre et de sa destinée, et une disposition à la tristesse et à l'affliction qui ressemble assez au weltschmerz (espèce de désespoir particulier produit par le manque de foi dans l'avenir, et qui. depuis le commencement de ce siècle, a été cultivé par plusieurs poètes protestants, spécialement par Henri de Kleist, qui se suicidèrent) .

» Ainsi, un soir il se plaignait de ce que ses œuvres ne lui procuraient ni joie, ni satisfaction, et qu'elles n'avaient rendu heureux personne, ni lui, ni sa famille, ni les autres. « Tout ce que j'ai fait ne m'a pas même donné une ombre de joie. Je n'ai recueilli que dégoûts, inquiétudes et afflictions sans fin. » Il parla encore quelque temps sur ce ton, et nous, étonnés, l'écoutions en silence; j'ai su depuis que, dans ces dernières années, il s'est souvent exprimé dans le même sens. »

D'autres paroles semblables ont été publiées par M. Welschinger dans son livre Bismarck et la fondation de V Empire allemand.

Bismarck avait fondé un empire et il déclarait n'avoir recueilli de son œuvre que dégoût et inquiétudes. Il reconnaissait ne point voir quelles en seraient les destinées. Lui et de Moltke et Guillaume avaient tracé des sillons, ils y avaient versé le

ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugements, selon les règles de sa justice toujours infaillible. C'est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frappe ces grands coups dont le contre-coup porte si loin. Quand il veut lâcher le dernier et renverser les Empires, tout est faible et irrégulier dans les conseils... Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l'égard de nos conseils incertains, est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre... »

Dieu est l'arbitre de tous les temps, qui sait que rien ne peut échapper à Çf\s mains ; il ne précipite pas ses conseils ; jamais il ne prévient le temps résolu ; il ne s'impatiente pas ; il se rit des prospérités de ses ennemis, « parce que, dit le Roi-Prophète, il sait bien où il les attend, il voit de » loin le jour qu'il leur a marqué pour en prendre une rigoureuse ven- » g-eance. »

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sang à flots. Quelle semence s'y trouvait-il? Quelle moisson en sortirait? Ils se le demandaient avec inquiétude. Serait-ce une moisson de prospérité et de bonheur pour l'Allemagne? Et princeps nescit quod nova potentia crescit. Ne serait-ce point plutôt une moisson de nouvelles guerres européennes et mondiales ? une nouvelle moisson de ruines et de dépopulation, de pauvreté et de misères pour l'Allemagne et pour toutes les nations? Ils n'en savaient rien, car la semence à jeter dans les sillons ouverts par eux était dans la main de Dieu et non dans la leur.

Dieu, semble-t-il, avait, six siècles auparavant, ouvert sa main devant les yeux du frère Hermann et montré ce qu'elle contenait. Voici la première graine qu'il y vit :

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