‹ Les prêcheurs burlesques en Espagne au 18 sìecle; étude sur le P. IslaChapitre 15 sur 103 · ŒUVRES SECONDAIRES · texte numérisé non relu

ŒUVRES SECONDAIRES

p. DE ISLA

Le pays de dou Quichotte et celui de Fray Ocrundio, la Manche et la tierra df Campos. — Patrie et famille de José Francisco. — Etat troublé de l'Espagne. — Adolescence d'IMa : dénouement d'uu premier amour. — Isla au noviciat : ses vertus religieuses.

Pour goûter finement Don Quichotte, rien n'est plus opportun que de le relire au milieu des campagnes de la Manche, non loin d'Argamasilla ou du Toboso.

Nos paysages français, ordinairement variés, élégants, restreints, ne sont point faits pour encadrer celte figure étrange. Il y faut la monotone étendue do re plateau nu et dépeuplé, jeté îi prés de mille métrés d'élévation au-dessus de la riche Andalousie, tour ù tour balayé par les bises glaciales et dévoré par le soleil.

A une faible hauteur au-dessus du sol courent les

dernières crêtes des sierras, dont les dentelures penchées, sans arrêter la vue, déchirent dans tous les sens l'interminable horizon.'

Parfois, au milieu des despohlados, sur les chemins à peine tracés, entre quelques pieds d'oliviers rabougris et des champs de blé mal cultivés, on rencontre l'hidalgo campagnard, haut, efflanqué, noblement oisif, pauvre d'équipage, mais fièrement campé sur une monture qui ferait tomber en arrêt un peintre en quête d'un Rossinante.

De temps en temps aussi, passe un paysan qui n'a pas encore renoncé au costume antique ; il se laisse conduire au pas tranquille de son âne, la main posée sur l'outre de cuir dont la forme n'a point changé, et s'en va comme Sancbo, la bouche pleine de proverbes, ou fredonnant sur un air demi-arabe les romances de Montesinos ou des douze pairs.

Là, rien ne distrait la rêverie, tout favorise et nourrit l'idée fixe : les lignes austères et grandioses des lointains, ce ciel, le plus beau, dit-on, de l'Espagne, la transparence exceptionnelle de l'air qui laisse se dessiner à des distances énormes les silhouettes des châteaux enchantés et les grands bras des historiques moulins à vent ; ce pays tout entier qu'on dirait endormi dans ses traditions immobiles, comme sous la baguette d'une fée.

Tout porte un cachet de grandeur et de mélancolie légendaires ; tout fait errer la pensée dans un monde héroïque, mais disparu, dans ce monde où se meut l'esprit de don Quichotte ; tout évoque les visions qui

hantent ce cerveau sublime el malade : tout explique la merveilleuse création de Cervantes.

On a dit qu'il avait placé là son héros pour se venger des avanies que les gens de la Manche lui auraient faites ; mais Cervantes a souffert partout, à Valladolid comme à Argamasilla, à Madrid comme à Séville. En tout cas, j'aime à voir là aussi l'instinct de l'artiste, ou, si l'on veut, l'influence du milieu, c'est-à-dire une convenance ou une vérité de plus : c'est dans les plaines de la Manche que Cervantes a rencontré don Quichotte.

Or, vers le nord de TEspagne, à l'autre bout des Castillcs, entre les montagnes des Asturies au nord et celles de la Galice à l'ouest, la route de Valladolid à Léon traverse une vaste étendue de pays qui rappelle assez bien les horizons de la Manche. Son nom même dit son aspect. La terre de Campos est aussi un plateau sans fin, coupé d'arêtes rocheuses et de ruisseau.x que tarissent souvent les premiers soleils.

Plus peuplée, mieux cultivée que la Manche, que la haute Manche surtout, elle est, comme la patrie de don Quichotte, célèbre par ses blés et ses vins ; — et le parler de ses paysans est charge de ces adages pittores(}ues que Sancho vénère comme la sagesse des nations.

Est-ce hasard? est-ce calcul? Mais cette Manche du Nord devait être la patrie d'un héros que son auteur même a baptisé du nom do don Quichotte do la chaire : vUous reviendrons plus tard à loisir sur cette parenté.) FrayGcrundio naîtra àCampazos, hameou ima-

ginaire, qui est par son nom même le type ou la caricature des villages de la province de Campos.

C'est aussi sur les confins de cette province que naquit l'auteur de Fray Gerundio. José Francisco de Isla de la Torre y Rojo vint au monde le 24 mars 1703, dans le village de Vidanes ou Villavidanes, au royaume de Léon.

Par un hasard assez singulier, l'enfant naquit en pèlerinage. Ses parents étaient partis pour accomplir un vœu ou une promesse dans un sanctuaire vénéré situé près de l'antique cité dé Valderas.

Ce pèlerinage avait peut-être pour but Fheureuse délivrance de la jeune mère qui n'attendait pas si tôt son premier-né. Près du terme de la route, la voyageuse dut s'arrêter et l'enfant vit le jour, aux premières vêpres de la fête de l'Annonciation (1).

Peu après cet événement, les parents du nouveau-né s'établirent dans cette ville de Valderas; — c'était d'ailleurs la patrie de dona Ambrosia Rojo, dont la famille comptait parmi les plus nobles du pays, et avait souvent donné, dit Isla lui-même, à l'Eglise, à l'armée, aux tribunaux, aux ordres religieux, des supé-

(1) Le traducteur français de Fray Geruudio, la Biographie universelle, les dernières éditions de Feller, Dezobry et d'autres, font naître Isla à Ségovie en 1714, et indiquent pour sa mort la date du 20 décembre 1783. Autant d'erreurs que de mots et de chiffres, et je ne sais vraiment d'où ces erreurs ont pu venir. Tous les biographes contemporains, Tolrà, Ilervcis, Caballero, etc., donnent des reuseignements exacts, et leur témoignage est appuyé par plusieurs affirmations d'Isla lui-même et par les catalogues officiels de la Compagnie de Jésus.

Je n'ai pu voir l'acte de baptême d'Isla, conservé, dit-on, dans l'église de Vidanes.

rieurs, des magistrats, des capitaines et des prélats (1).

Les biographes ne nous apprennent à peu près rien du père de notre écrivain. Tolrà nous dit seulement que D. Joseph Isla de la Torre était de noblesse ancienne et notoire, de nntigua notoria nobleza.

Les lettres inédites de notre auteur et d'autres documents jusqu'ici inconnus vont nous permettre de suppléer quelque peu à cette absence de renseignements. Et quoique plusieurs des détails que j'emprunte à ces sources se rapportent à une époque postérieure, je crois devoir les grouper ici pour faire connaître I). Joseph Isla que nous n'aurons plus guère l'occasion de rencontrer au cours de cette étude.

Les noms d'Isla et de la Torre (ce dernier surtout) sont très répandus. Le premier est encore porté, si je ne me trompe, par une noble maison originaire de la moJitarjne de [Uirgos. D. Jose[)h Isla était-il un cadet de famille, obligé de quitter pour chercher fortune la casasolariega, apanage de l'ainé? Je ne sais ; toujours est-il (|u'avanl la naissance de son premier enfant (17U.'i) et sans doute dès avant son mariage, D. Joseph Isla était au service des comtes d'Altamira (2}, et il y

(1) llUloria del emperador Trodotio ft Grande, t. I, ilcdicaloria.

(2) • Allamira, village irEupaffiu-, danit la Oalicr,& l'uccidpiit e\ h cinq heure* do Saiut-Jacqiicit d<- CouipuKtclle, sur la rive orientale de la rivière do Tatuar. Co lieu c»t remarquable, pirce que c'e»t une lorrc •eigiKMiriale qui a titre de rouiti- < t dr f;tantli-«4e. t (La Martinii'Te : Dirlionnanf de ('k 'njtaithie.) Cf. abbù »le Vayrac : État prfttnt de I'EmjMi'jur, t. III, j). :'J. Cii comté upparl'-iiiit t\ In utni^on d«» M<i«4ii»o- 0«>ri'>. An ' ) D. Joncph lie I-' ra, II* ' h<f .!.• 1 . lait I). Lui» dr "■ ' •«, huilK'uir coiiilr il Altiuiira.uiarquiH il'AiuiiiMU d iId i'uxt, cU . . i i ! d'K^p.i^uo. Il fut amba»iadeur A Uome, ou il oiourul le 23 auùi t^'».

resta probablement jusqu'à sa mort, qui arriva en 1762. — En 1753,11 était alcalde mayor de l'Etat d'Altamira, c'est-à-dire intendant général des biens de ce comté.

c( Il y a plus de cinquante ans qu'il les sert, écrivait son fils à cette date, et il leur a fait gagner chaque année plusieurs milliers de ducats de rente (1). »

D'une loyauté fiére et un peu ombrageuse, comme tout gentilhomme castillan que la fortune réduit à une situation dépendante, D. Joseph Isla eut dans sa vieillesse à se défendre près de ses maîtres des calomnies les plus outrageantes pour son honneur. Ses envieux l'accusaient principalement d'avoir perçu sans titre légitime les lods {laudemios) dans la seigneurie.

Notre écrivain, vivement blessé par cette affaire, trouva d'abord que la famille d'Altamira ne défendait pas assez énergiquement l'accusé et payait mal les incomparables services de son vieux père, « un des vieillards les plus capables, les plus chrétiens et les plus droits que possède la monarchie, — et je ne parle point sous l'empire de la passion filiale (2))).

Mais bientôt D. Ventura de Côrdova, duchesse de Sessa, mère et tutrice du jeune comte d'Altamira, écrivit et fit publier une lettre aussi satisfaisante que possible pour l'honneur du vieux gentilhomme. — Elle louait hautement et remerciait son alcalde mayor de sa conduite et de tous ses procédés dans le maniement

(i) Lettre inédite à D. M. de Médina, 4 août 1733. (2) Lettre inédite à Médina, 4 août 1733.

JEUNESSE Df P. DE ISI.A 9

des intérêts du comte son fils, et dans le gouvernement de ses vassaux (1).

Cette situation du père de notre écrivain explique comment celui-ci vécut dans l'intimité de Don Antonio Osorio y Moscoso , marquis d'Astorga, neuvième comte d'Allamira. Ce seigneur, né à \'alence quelques années avant Isla, en 1C89, mourut le 3 janvier 1725 ; — son frère aine, le duc de Nagera, mourut moins de deux mois après, le 28 février.

Isla, dans deux longues lettres qui furent immédiatement publiées, sans doute par les soins de la famille, raconte avec une agréable simplicité la vie trop courte de ses deux nobles amis (2).

(1) Cette lettre imprimée, datée du 26 décembre 1753. se trouve dans UD volume de maouscrits au British Muséum, add. I0,2CI, f** 182. — l'an< le mi^me codex [1° 183) est une lettre autographe de D. Joseph Isla do la Torre (c'esit ainsi qu'il signe) à D. Miguel de Médina, conseiller et secrétaire du roi, et contador général de Medias-Anatas, etc. Ce magistrat était l'ami intime du P. de Isla, et avait, dans l'afTairc de» lawUmtoê, usé ilc «on influence eu faveur du pi'-ro de son ami. — Daus la lettre dont il s'agit, D. Joseph Isla remercie très dignement Médina de ce service : — • Sirndo Vm. tan favoroce<ior de Joseph Francisco, es inséparable el scrio uucstro. •• En marge de la lettre du vieil alcalJc, datée de Santiago, 13 février 1752, se trouve la minute autographe de la réj)on«e qu'y flt I). Miguel de Mcdina. — Il s'y déclare avec chaleur très obligé au 1*. de l»la : ■ F^stnndo yo obligadisimoà uoo (hijo) que licne Vm. fuera del siglu, rontemploà Vm. subroga<lo en sus derechos. » Le Calaloguf of the manuacrtpts m the «/xintth lamjuage in the Britith Muséum, de D. Fascual de Oayangos, t. I, p. IIS, décrit d'une manière entièrement erronée la pièce que Je vieiu d'analyser.

(2) Carln de un retulrnle m la forte tir .Vaiirul ftarn oiro résidente en la Corte de Homa sotre et assumpto de las ridai con la orasion de lot inmt^linlei murr'.ei de los dos E rrellenttssimos hermanos, et Esc*' sefint MoT'iues de .islortfo, (.'onde de Atlamira. el el Erc^* seftor huque de Soj^rra. s. I. n. d.. in-l». — A la p. 13, ou lit : .Madriil 2S de Irhrero dr 172"». J. F. J. Vient ensuite : Seijunda caria de el mismo résidente en la eorle de iladnd para el mismo resulente en la de Homa, tohre la rida drl Eie*» leAor Ihm Antonio Ihtono y Mok^so, Marr/uet tU

Pour administrer le comte d'Altamira, don Joseph Isla devait nécessairement habiter au moins une partie de l'année au fond de la Galice ; et, après l'entrée de son fils au noviciat, nous trouvons la famille définitivement fixée à Santiago de Compostelle.

Mais durant les premières années de son mariage, la mère de José Francisco, DofiaAmbrosia Rojo, résida dans son propre pays, à Valderas, et c'est là qu'Isla fut élevé.

Il se reconnaît, pour ainsi dire officiellement, enfant de cette ville, en lui dédiant son premier ouvrage, « puisque, ajoute-t-il en traduisant énergiquement saint Augustin, les hommes ne doivent point se dire originaires du lieu où ils ont commencé d'être, mais de celui où ils ont commencé d'être hommes (1). »

Sa première éducation fut dirigée par sa mère, avec l'aide, nous dit Tolrà, de quelques jésuites. Ceux-ci venaient sans doute de Villagarcia ou de Léon à Val-

Astorga, Conde de Altamira, etc., pp. la-47. — A la fiu : iiadriJ, y Marco 10 de 1725. Joaquim Federico Issalps. De Backer et Sommervogel [Bibliothèque des ccr. de la Comp. de Jésus) signalent cet opuscule comme le premier en date des ouvrages d'isla, et le décrivent d'après le Catalofjus (ms.) scriptorum Provinciae Castellanae S, J. ab anno 1729 ad ann. IIGI (Bibl. nacion. de Madrid, Bb. 186), mais cette description est inexacte. Le R. P. Ernest Rivière, S. J., a découvert un exemplaire de cette plaquette, qui est fort rare, à la Biblioteca de palacio de S. M. le roi d'Espagne. — La première des deux lettres, malgré son titre, ne renferme que la vie du duc deNâjera; la seconde contient celle du comte d'Altamira. 11 faut noter que l'anagramme du nom d'isla, Joachin Federico Issalps, adoptée ici par lui comme pseudonyme dans le premier de tous ses écrits, le sera aussi dans le dernier, la traduction de Gil Blas (1787).

(i) El héroe espanol, t. I, dedicatoria, ûa. — Au très noble, très loyal et très antique ayuutamicnto de l'illustre ville de Valderas.

deras, car il n'y avait pas dans celte dernière ville de maison de l'Ordre.

Doua Ambrosia était digne d'une telle œuvre et d'un tel fils. C'était une femme non seulement d'une haute piété et d'une intelligetice supérieure, mais d'une culture littéraire remarquable (1).

« La preuve la plus brève et la plus décisive de son mérite, écrit naïvement le P. Tolrâ, est le problème qui fut proposé et agité parmi les nombreux savants qui connurent à la fois cette dame et le Père José Francisco, savoir qui l'emportait en talent de la mère ou du fils? ,2). » Cultivé par une telle main, l'enfant manifesta une incroyable vivacité d'esprit et une précocité que son biographe a raison d'ajtpeler quasi monstrueuse. Les noms les plus fameux eu ce genre auraient peine à soutenir le parallèle. Je traduis: « La raison brilla chez lui sans les délais qu'imiioso habituellement la nature, et le trouva déjà instruit dans les premières lettres et initié à la grammaire. Poursuivre et achever cette dernière étude fut pour lui l'œuvre,

,1; Jok/? Frauciscu fut le seul cufant de Doi'ia Auibrusia Itujo; — quati'l c<-|lc-ci mourut, dcpuiii loiigtcuip* déjtk euu flU était religieux, et doD Joteph Ula reniait *eul au monde.

Il contracta uue sccoudv uniou avec une fille de la noble famille galicienue dc<« LoMaila«. De U naquirent plunii*uni rnfanl*; la première fut la filleule de notre écrivain, Marin-Francisca, i|ui tint uiu- ■i grande plao- d ini« lia vie.

i'uin vint don Itamon dr Ula, qui, tout jeune encore, entra comme •on frère dau* la (À>mpaguia <!<■ Jéttuit, où il mourut A peiue a.-' ! trente àu*. Il y <'iit <-n<'r)ri,- dcMix fr<'r<n, dnul l'iiii, Joii<'pli-J(iaqini ( marié a - |iif, l'nutrc ne lit li^ii/-<lir|ni et vécut quelque t

comni'- , .1 , fioud le uiuii dr Fiay Joaquin, dau» le mou .

d'Ofl.i, I uiiii, <]. lix Muuri), Antolina et Maria-I»al»-I.

ri) S«la« : Vida del /'. /«.a, p. 2.

non de plusieurs années, mais de peu de mois, car, dédaignant les jeux et les divertissements de son âge, il n'interrompait ses travaux quotidiens que pour lire et étudier la Philosophie, à l'âge où les autres enfants commencent à faire des barres; et la Philosophie lui ouvrit si vite la carrière des sciences supérieures, qu'à onze ans il prit le grade de bachelier en droit civil, faisant en même temps des progrès non moins étonnants dans le Droit canon, l'histoire et la poésie (1). »

Il est permis de conserver au moins quelques doutes sur le sérieux de ces premières études et de se demander ce que pouvait bien entendre au droit civil et canonique un bachelier de onze ans.

Ce qu'on ne saurait contester, c'est l'ouverture et la souplesse d'esprit que révélait notre écolier : don hasardeux qui risque d'éparpiller et d'épuiser à leur naissance toutes les forces vives de l'enfant. Il n'en fut point ainsi pour notre bachelier-prodige, mais cette universelle aptitude en fît de bonne heure, dans un siècle où l'érudition allait être à la mode, *uii des hommes érudits de sa patrie.

Les ecclésiastiques, les religieux de tous les ordres, les gens de lettres et les amis qui fréquentaient la maison des Isla se plaisaient à provoquer les saillies et les répliques de l'enfant ; de son côté, celui-ci recherchait avidement ces conversations.

L'amour du travail, uni à la sollicitude de ses parents, préserva sa première enfance de toute impression vicieuse; son âme resta candide pendant que son

(1) Salas : Vida del P. Isla, p. 4.

esprit s'enrichissait de science et s'armait de malice.

Un des traits les plus saillants de son caractère fat la franchise. Lui-même la revendique en maint endroit comme son meilleur titre à l'estime et à l'affection de ses amis. Ce qu'il appelait la profondeur castiU lane lui convenait peu.

« Tous ceux qui me pratiquent, dit-il, m'accordent ce caractère et je ne puis m'empêcher de me le reconnaître, non comme une qualité digne d'éloge, mais comme un tempérament naturel du cœur qui m'est échu en partage. La plus grande honte d'un homme de bien, c'est de tromper son semblable, quel qu'il soil, mais mentir à qui se fie à vous, c'est être à la fois trompeur et traître. Ce qui me fait aimer votre nation (il écrit à un Français;, c'est sa franchise naturelle; moi qui suis Espagnol, je n'ai jamais pu me faire ù, notre réserve nationale; non pas que je la condamne quand elle n'excède point les limites de la prudence, mais c'est qu'elle risque fort d'aller au-delà (1). »

L'enfance et les premières éludes de don José Francisco de Isla ne semblent pas s'être trop ressenties de la terrible crise que traversait alors l'Espagne. C'était bien moins Louis XIV que la nation espagnole tout entière qui avait accepté et ratifié le leslament de Charles II. Tour échapper au partage, c'est-à-dire à la mort, dont la menaçait l'Empire aussi bien que l'Angleterre, l'Espagne se jeta entre les bras de Philippe V. Le jeune roi sut comprendre et accepter courageusement sa lûche. Durant treize ans, celle nation épuisé©

(I) Cartat familiarti, â Tano«, H4.

par une agonie de près d'un siècle, presque abandonnée même par le roi de France, attaquée au nord par l'Allemagne, à l'est et au sud par l'Angleterre, à l'ouest par le Portugal, dans son propre sein par la défection de l'Aragon, cette nation sut, à force de loyauté et d'énergie, tenir tête à tous ses ennemis, et rendre à son roi la confiance d'abord et bientôt le trône. Pour l'Espagne d'ailleurs, qu'était-ce qu'une guerre intérieure de treize ans? La précédente avait duré près de huit siècles.

La Nouvelle-Castille 'et le royaume de Léon étaient le centre de la résistance et du dévouement, et la noblesse de ces deux provinces se serra autour de son roi au moment le plus désespéré.

En septembre 171Û, don Joseph Isla devait raconter à sa famille, avec orgueil et tristesse, les nouvelles reçues de Valladolid. On y avait vu arriver Philippe V, chassé de Madrid par l'archiduc victorieux, mais suivi d'un cortège de plus de mille voitures et de trente mille personnes qui émigraient avec lui. Trois mois plus tard, c'était la joie du triomphe. L'armée espagnole, conduite par Vendôme, avait batlu les alliés à Villaviciosa ; Philippe V reconquérait l'Aragon et sa couronne, et avec lui, la famille des Bourbons s'asseyait définitivement sur le trône d'Espagne.

Ce spectacle dut frapper l'imagination du jeune don José Francisco ; il en garda dans la suite un grand intérêt pour les faits politiques qui remplirent son siècle, un attachement loyal à ses souverains, sentiment que de tristes événements ne purent lui arracher; un

grand amour de la France, et une non moins grande aversion pour l'Angleterre et plus tard pour la Prusse.

Les années faisaient épanouir en lui toutes les qualités dont nous avons vu éclore les germes. L'originalité, le bon sens, la maturité de son esprit, l'énergie de sa vertu, tout ce qu'il est et tout ce qu'il sera se révèle dans un Irait ou plutôt dans une crise délicate, qui décida de son avenir.

Encore adolescent, et n'ayant pas la moindre pensée de se consacrer à l'Église, il se prit d'une de ces affections précoces et pures qu'un lecteur de Corneille aime à rencontrer au pays du Cid.

De la Cbimène de don José, nous savons seulement qu'elle était noble autant que lui, et belle encore plus que noble.

Les deux enfants — José n'avait pas seize ans, — s'aimaient donc du meilleur cœur, et ils avaient écbauf^é des promesses sacrées. Mais de part et d'autre la fortune était mince : le jeune bomme se voyait bien loin encore d'une carrière assurée, condition indispensable do tout projet d'avenir.

Il songea qu'il avait condamné sa fiancée, qu'il s'clail condamné lui-même h une attente indr'finie, romanesque, dangereuse; que la situation de la jeune flUe el do ses parents no pouvait souffrir ni ces délais, ni cette incertitude. 11 rèflècliit, il consulta; puis il sut disposer et résoudre sa nancée au sacrifice, et, devant Dieu, la main dans la main, les deux jeunes gens se rendirent mutuellement la parole donnée, non ^m-^ ^»» promettre un éternel souvenir.

i6 CHAPITRE PREMIER

Tant de philosophie à cet âge est assurément pour étonner, et ce dénoûment original n'est peut-être pas dans les règles, mais j'admire, pour ma part, cette naïve droiture de l'esprit et du cœur; et il est piquant, si je ne me trompe, de voir commencer par cette fraîche idylle la longue vie de ce satirique et de ce Jésuite.

A l'insu peut-être de notre adolescent, ce coup brisait, avec ses plus douces espérances, les liens qui l'attachaient au monde.

Les Jésuites avaient été les maîtres de son enfance. Il n'avait d'abord éprouvé à leur égard que l'aversion assez habituelle à l'écolier pour ses premiers maîtres. Lui-même en iît plus lard l'aveu.

Toutefois ce sentiment s'était dissipé. Il demanda à sa mère et obtint non sans peine la permission de se retirer dans une de leurs maisons pour y songer dans la solitude à son avenir.

Quand il en sortit, sa résolution était prise, rien ne put l'ébranler. Il voulait se consacrer à Dieu dans la Compagnie de Jésus.

Après quelques délais accordés à la tendresse de ses parents, le 27 avril 1719, don José Francisco de Isla franchissait le seuil du noviciat.

Soixante ans plus tard, en revenant par la pensée sur sa longue vie, si pleine de gloire et d'épreuves, il écrira à sa sœur, confidente de son âme, que jamais Tombre d'une peine ou d'un regret sur la détermination de sa jeunesse n'a trouvé place en lui. Il voua en effet à sa nouvelle famille un amour et une

fidélité inviolables. Cet humble habit qu'il revêt à seize ans, un jour, après l'avoir illustré par ses travaux, il achètera par l'exil le droit de le conserver ; et quand il s'enverra dépouillé, il pleurera cette dernière perle avec plus d'amertume qu'il n'avait fait son Espagne, sa sœur chérie, ses manuscrits confisqués, toute sa joie et toutes ses espérances terrestres anéanties.

Mille traits charmants montrent ses vertus religieuses, Thumble opinion qu'il garda de lui-même et la docilité enfantine avec laquelle cet esprit libre et moqueur se laissait conduire et acceptait des réprimandes parfois peu méritées.

Durant la matinée du 1" avril 1767, arrêté à l'improviste avec ses confrères du petit collège de Pontevedra, il prenait dans sa cellule, sous les yeux des soldats, son bréviaire et ses bardes.

Il allait, quelques instants plus tard, tomber frappé d'apoplexie sous l'impression d'un tel coup ; mai.>^ auparavant il eut la force de rassembler plusieurs lettres où ses supérieurs lui adressaient de légers reproches et lui imposaient même des pénitences pour des manquements dont on appréciera tout à l'heure la gravite. Il mit ces lettres en évidence sur son bureau, et, souriant de son fln sourire, il dit aux assistants: » Je laisse là ces lettres et suis bien aise que tout le monde les voie, afin qu'on sache que si José do Isla a été un mauvais religieux, et a commis des fautes contre la perfection que la compagnie do Jésus exige de ses membres, les supérieurs, loin d'approuver ces fautes, ne me les ont

point dissimulées et les ont justement reprises (1). » Or ces fautes consistaient principalement dans la facilité trop confiante avec laquelle il avait jadis laissé gouverner par ses amis de Madrid l'affaire de l'impression de Fray Gerundio. Ceux-ci, malgré les injonctions formelles de l'auteur, avaient, par suite d'un malentendu, publié et lancé l'ouvrage avant que la dernière permission officielle, exigée par les règles de l'Institut, ne fût arrivée de Rome à Madrid. Tel était le crime dont Isla s'accusait si sévèrement. La vérité est que sa vertu toujours, aimable excita l'admiration de tous ceux qui vécurent avec lui, pendant que les qualités de son cœur faisaient de ce redoutable satirique le plus facile et le plus affectueux des amis.

(1) Hervâs y Panduro : Biblioteca jesuitïco-espaiiola, ms.

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