‹ Les prêcheurs burlesques en Espagne au 18 sìecle; étude sur le P. IslaChapitre 16 sur 103 · LA FRANCK E.N ESPACNK — ISLA TRADUCTEUR D'OUVRAGES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LA FRANCK E.N ESPACNK — ISLA TRADUCTEUR D'OUVRAGES FRANÇAIS

Situation littéraire île l'Espagne. — Invasion de la littérature et de la langue françaises avec les Bi>ur))ons. — Attituile et rôle d'Isla. — Sa tradurliou de l'Histoire de Tht'O'iose, par Fléchier. — Son Abrogé de l'Hntoire d'Espagne. — Sou Ann^e chrétienne. — Sa méthode de traduction.

C'est au cœur de l;i future patrie de Fray Gerundio, ,'i Villagarcia do Cainpos, dans la maison même où quelque trente ans plus tard, le P. de Isla reviendra écrire son roman, que le jeune frère José Francisco fit son noviciat. Là, il ne s'appliqua durant deux années qu'à la prière et à l'exercice de la perfection religieuse. Toutefois ce travail intérieur no put absorber toute son activité, et sa vocation littéraire se révéla d'ellemême.

Parmi les livres ascétiques, les seuls dont la locluro f(H permise aux novices, il tomba entre ses mains uo

opuscule écrit en français. Isla ne savait pas encore notre langue, il n'avait ni grammaire ni dictionnaire, mais un attrait mystérieux le poussait de ce côté ; à tâtons et comme d'instinct, il se mit à traduire son livre en espagnol. Le travail se trouva si exact et si élégant, que le maître des novices, à qui le jeune homme montra son essai, lui enjoignit de le continuer. Il préludait ainsi à une mission modeste et fructueuse, à laquelle il sera fidèle jusqu'au dernier jour de sa longue vie. Soixante ans plus tard, il léguera à son pays la célèbre traduction de Gil Blas; entre ces deux dates, il ne cessera jamais d'avoir sur le métier, parmi tous ses autres travaux, un livre français à traduire ; et à sa mort les ouvrages de cette nature formeront plus de la moitié des nombreux volumes laissés par lui.

Ce fait mérite d'attirer notre attention, car il tient à la situation littéraire de l'Espagne à cette époque, et nous amène à caractériser tout d'abord l'attitude que prit notre écrivain.

" Quand les Pyrénées s'abaissèrent sous la toute-puissante volonté de Louis XIV, ce ne fut pas seulement le petit-fils du grand roi, avec un cortège de quelques seigneurs, qui franchit la frontière effacée ; — l'esprit français de 1700, le vent du nord, comme dirent alors les vieux Castillans, passa avec lui, et se fit bientôt sentir de Bayonne à Cadix.

C'est un tableau également triste et connu que celui de l'état où Philippe V trouva son royaume. Le patriotisme de certains historiens de la Péninsule, douloureusement atteint par cette vue, semble ne pouvoir

pardonner au duc d'Anjou et à ses successeurs de n'avoir pas ramené l'Espagne à la tête des nations européennes et peu s'en faut qu'ils ne reprochent aux Bourbons la situation dans laquelle ces rois ont rencontré leur patrie d'adoption.

Ce sentiment ne serait ni juste ni réfléchi. La vérité est que la secousse de la guerre de succession fut salutaire à l'Espagne, et que le traité d'Utrecht, par des amputations douloureuses mais nécessaires, la mit en état de guérir ses maux et de reprendre en Europe un rang glorieux et incontesté.

Philippe V et ses successeurs immédiats eurent le rôle ingrat de sonder les plaies du corps malade, de lui assurer un repos bienfaisant : ils se consacrèrent à cette tâche avec un dévouement qui mérite toute la reconnaissance de leur pays. « Ce fait d'une régénération de l'Espagne par la maison de Bourbon, dit M. Gaillardin dans sa belle histoire de Louis \IV, est aujourd'hui sulïisamment démontré ;^1;. »

La suite do ce travail apportera quelques preuves nouvelles de l'influence personnelle qu'exercèrent au profll de la réforme littéraire, IHiilippo V et Ferdinand \1.

Ici, je dois seulement deimir le mouvement didées que produisit dans la Péninsule i'incajiion franraiso de 1700.

Un siècle auparavant, avec les armées espagnoles du temps de la Ligue, avec les émissaires do Philippe II,

(I) GailUriJin : Ihtlotre du r/gnr de Uuis XIV, t. VI, p. Cil. — V. Combe • : l'nnceite de» L'riiHM, ch»p. ixxvt.

avec ses ennemis tels qu'Antonio Perez, avec la mode enfin, l'esprit castillan était entré en France, et depuis lors avait exercé sur notre littérature la profonde influence que l'on sait.

C'était pendant la féconde vieillesse de Cervantes et de Lope de Vega, et la jeunesse de Caldéron. Bientôt après, la chute se laissa pressentir.

Toutefois jusque sous Philippe IV, pendant que la poésie lyrique et la prose religieuse tombaient rapidement, le roman, l'histoire, le drame gardaient encore leur magnifique élan. Mais Caldéron, dont la vie est parallèle à celle de Corneille, se vit durant sa vieillesse le représentant d'une gloire et d'une époque déjà disparues.

Dès longtemps régnaient les plus détestables doctrines littéraires.

L'une après l'autre, chacune des brillantes écoles du grand siècle avait produit par sa décadence une école de mauvais goût. Le lyrisme à la fois chrétien et renaissant de Séville et de Salamanque, de Garcilasso, d'Herrera, de Luis de Léon avait fait place à la forme vide, à l'éblouissant coloris sans idée, à la révolution du style inaugurée par Gôngora, et qui s'appela le cultisme.

A la chrétienne philosophie, à l'admirable prose des mystiques, avaient succédé les subtilités alambiquées d'une pensée d'autant plus admirée qu'elle était plus obscure. Ce mal, le plus ancien et le plus tenace, parce qu'il était le plus naturel à l'esprit espagnol, était le conceptisme ou l'amour de Vagudeza; et cette

école avait trouvé dans Quévédo un chef d'un merveilleux talent, et dans Gracian un législateur trop écouté ; introduit dans la chaire par le Trinitaire Paravicino, le conceptisme avait envahi tous les genres.

Enfin l'école dramatique de Lope, si éminemment nationale et populaire, était tombée dans le prosaïsme le plus trivial, et la scène espagnole était muette.

Par un progros que rien n'entravait plus, ces diverses tendances, le plus souvent réunies et confondues, avaient amené les lettres espagnoles à un état qu'on peut à peine imaginer. A l'époque qui nous occupe, ce qu'on appelait encore la poésie était un informe amas d'images incohérentes et de plates équivoques; la prose oratoire en était venue au point d'abaissement que nous révélera l'analyse de Fraij GeT'undio. La langue elle-même dépérissait ; torturée par d'ineptes bourreaux, elle perdait sa clarté, son énergie, son harmonie, son opulente simplicité (1).

Dans cette agonie, la littérature espagnole ne pouvait que gagner à l'invasion des idées franraises.

Sans doute, il est juste de remarquer avec plusieurs critiques (2) que l'influence française avait commencé à s'exercer dans la Péninsule avant le xviii* siècle, et

(I) CL D. Fraucucu Fcruainicz Uouzalci : Hutoria de la criiica literarta en Et/iuAa tlritle Luzan ha^ta nuettrot diai . Mruiuria prciui.itla por la Kcal Ai-a(i<*ujia opaAula. MaiiriiJ, 1867, grand iti-H*. — Sur r^tal «11- la Uiigni', V, (ir'j{i>ri>) OaiL"*« : t'un'lumento tUt < ganrta ilr lu trinjtut ctntrllnnn ; — clVarK'a'» l'^iuo : DrcUmii .x

lot ahu%oM dr la Imgun cajtellana.

'J houUrwi'k : llutoirc de la LilUrature etparjnole.p. \9l , McuouJei l'riiyo : Hutoria de Un tdeoj etteUcat en Erpana, t. III, p. S87.

que, vu la situation littéraire de l'Europe, cette influence devait, à l'époque dont nous parlons, devenir universelle et prépondérante. Toutefois, il ne faudrait pas pousser cette vérité jusqu'au paradoxe : l'Espagne,, par tempérament et par habitude, restait beaucoup plus fermée et rebelle au mouvement que l'Angleterre et l'Italie, par exemple; et sans l'avènement des Bourbons, il est incontestable que ïévolution scientifique et littéraire eut été à tout le moins retardée.

Dés le début, comme il était aisé de le prévoir, deux courants contraires se produisirent. A Madrid, les toilettes, les salons, les cercles littéraires, les journaux, les théâtres se mirent à la mode de France, ou, comme on disait alors, « à la dernière. « Les petits-maîtres (petimetres) de Madrid imitèrent gauchement l'élégance de Versailles.

Philippe V créa l'Académie espagnole, dont les statuts copièrent ceux de l'Académie française, et dont les travaux provoquèrent d'importantes réformes. Don Ignacio de Luzan, gentilhomme aragonais élevé en Italie, où régnait alors le goût français, rapporta de cette patrie adoptive les théories classiques et les vulgarisa dans une Poétique, dont l'action fut considérable. Il en naquit bientôt des tragédies et des comédies à la française: ces premiers essais, nécessairement maladroits, ne furent guère que de mauvaises traductions.

Le Cirtna de Corneille tomba en 1713 entre les mains du marquis de San Juan : le reste suivit. La pâleur de ces copies, si opposée aux tons chauds et à la

vivante réalité du drame populaire, suscita une violente réaction.

Les discussions commencèrent, avec les exemples à l'appui; de part et d'autre les productions furent médiocres, mais du moins c'était le mouvement et la vie. Le parler français se répandit à la cour et dans les grandes villes, les traductions pullulèrent, popularisant souvent des livres peu dignes de cet honneur et trahissant à la fois, nous dit le père de Isla, les deux langues qu'elles prétendaient servir.

Bientôt les exagérés en vinrent à renier tout le glorieux passé de la littérature nationale, à hiffer Cervantes et Calderon, à proclamer que rien n'elait beau qui ne fut aligné au cordeau de Despréaux et de l'abbé le Bossu.

En face de ces excès, les auteurs naguère en vogue, poètes, dramaturges, romanciers, criaient au sacrilège et s'enfermaient plus obstinément dans leurs traditions abâtardies. Les deux partis se renvoyaient des épithetes non moins dures que celles dont faisaient assaut chez nous, il y a plus d'un demi-siccle, romantiques et classiques.

Comme i)0ur rendre ce rapprochement plus exact, un des porte-étendard de l'école française en Espagne, ami intime du 1*. de Isla, et qui devait plus lard autoriser l''raij Gerundio par une approbation importante, Don Agustin de Montiano y Luyando, iondaleur do la Royale Académie d'Histoire, voulut démontrer la supériorité du Ihc^^tro français sur le drame national.

Il écrivit donc un long discours et imprima, comme exemple X l'appui, deux tragédies classiques, si régu-

lières et si parfaites, qu'on ne put jamais les représenter; tout comme en France, à l'époque dont nous parlions, un drame fameux fut aussi écrit en exemple, à la suite d'un éclatant manifeste et dans des proportions qui suffisaient à le bannir de la scène.

Ce même Montiano en vint à ne plus comprendre Cervantes, et à préférer à Don Quichotte, au nom de la vraisemblance et du bon sens, la continuation d'Avellaneda.

La littérature espagnole traversait donc une crise redoutable. Pour dominer cette crise et la rendre salutaire, il eût fallu aux écrivains, avec le talent, un goût élevé, un bon sens supérieur, un patriotisme littéraire ardent et éclairé, décidé à ne rien sacrifier des traditions légitimes et des richesses originales du langage et de l'esprit espagnol ; mais aussi un sentiment très vif de la décadence et de ses caractères, et des éléments de régénération qu'apportait l'influence d'outremont; — en un mot (et le problème était malaisé), il eût fallu des esprits à la fois très espagnols et très français.

Je suis loin de dire que le P. de Isla réaUsa cet idéal ; mais bien peu comme lui, à son époque, le comprirent et en approchèrent. Ce mérite original se dessine déjà dans l'oeuvre d'Isla traducteur.

Dès sa jeunesse il se prépara à son rôle par une connaissance approfondie des deux langues et des deux littératures. Il se nourrit de nos grands auteurs : Bourdaloue et Molière sont ceux qu'il paraît avoir le plus pratiqués. C'étaient bien ceux qu'il fallait à l'auteur de Fray Gerundio.

Quant à sa langue maternelle, il en fit, dit son biographe, une étude fondamentale et raisonnée « comme les plus savants étrangers font pour leurs propres langues. »

Ce travail était bien rare en Espagne, et je doute fort que personne l'eût pratiqué depuis Quévédo. Isla y gagna de dominer pleinement son idiome, d'en savoir exploiter les richesses, de le manier avec Taisance et la fermeté d'un maître. Sa première traduction lut celle de l'histoire de Tliéodose, écrite par Fléchier. Il la fit à dix-neuf ans, mais il ne la publia que huit ans plus tard, et ce fut le premier ouvrage qui porta son nom.

F'iéchier fut, dès le début du siècle, un des écrivains les plus en vogue en Espagne. On le conçoit : sa réputation était à son comble quand elle passa les Pyrénées avec ses œuvres. L'éclat pompeux de son style, son élégance un peu apprêtée, l'antithèse, que le bon Rollin lui reprochera d'avoir mise partout, n'étaient point pour déplaire à nos voisins. Isla remarque lui-mômc, avec une finesse judicieuse, (lue le soin extrême que prend Fléchier de suspendre et de lier sa période, son amour jaloux du rythme et de la cadence, donnent à sa phrase une pose presque espafrnole, ou du moins une allure fortdilîérente de l'aisance française, << qui parait un pou l^he et traînante à rorcille castillane (Ij. »

(I) Et héruc e$paAol, hutoria del fmperador Teodotio tl Gramlf, l. I. — El que traduce al que leyrr»*.

Dans la dédicace du traducteur, l'emphase et la recherche se mêlent curieusement à la courtoisie pour la nation sœur.

« L'histoire de l'empereur Théodose-le-Grand, vécue autrefois en espagnol parle grand Théodose luimême, racontée en français par un prélat et un historien, lui aussi très grand, vient d'être transportée dans notre langue par un interprète petit en toutes manières. » L'Espagne recouvre donc un héros « imité plutôt que connu de ses compatriotes, et envié justement des étrangers, si toutefois les Français sont aujourd'hui des étrangers «.

Parmi les autres traductions dont Isla fut l'auteur, il en est deux qui méritent d'être signalées, et l'on me permettra d'anticiper sur le récit biographique pour les apprécier ici brièvement.

L'une des plus répandues fut la traduction de V Abrégé de Vhistoire d'Espagne, écrit en français en 1741 par le P. Duchesne, précepteur des Infants d'Espagne. Isla fit ce travail pendant qu'il enseignait la théologie à Pampelune (1744-1747). Il y fut grandement encouragé par le P. Lefèvre (Jacq. Antoine), confesseur de Philippe V, puis de Ferdinand VI.

Au moment où notre écrivain achevait sa traduction, parut celle que le P. Antonio Espinosa avait faite du même ouvrage (1750). Cette coïncidence chagrina quelque peu le P. de Isla, malgré les efforts qu'il fit pour s'en montrer charmé. Il aurait eu tort de s'alarmer : la traduction de son confrère fut oubliée, la sienne devint aussitôt un livre classique et se réimprime encore.

L'ouvrage de Duchesne est un résumé coulant et assez agréable, mais qui dut sa vogue en Espagne principalement à son traducteur. Celui-ci fit précéder chaque chapitre d'un sommaire en vers, destiné à aider la mémoire des enfants, et enrichit le livre de notes longues et curieuses. I>la n'y fait point preuve, il faut l'avouer, d'une haute et forte critique. Il remplace souvent l'érudition par l'esprit et parfois l'esprit par le calembour. Qu'on voie avec quelle indignation il repous.se l'élymologie apportée par Duchesne, qui fait dériver le mot Espagne du mot punique spania, lapin (1\ Isla propose comme infiniment plus honorable et plus décente, l'étymologie basque e:pand, lèvre.

a II faut bien admettre, ajoute-t-il, que Tubal apporta en Espagne une langue : ni lui ni ses compagnons n'étaient muets, car ce n'était point là l'infirmité dont souffraient ceux qui assistèrent à la construction de la tour de Babel. Or, la langue de Tubal (ceci est un point que la critique de nos jours a fait passer à peu prés h l'état de démonstration^ était la langue basi]ue. »

Toutefois le trait le plus caractéristique des notes d'Islacst un patriotisme ardent, mais naïf, chatouilleux et querelleur. La partialité française du P. Duchesne ne saurait justifier entièrement l'injustice de son annotateur, qui, après avoir dans sa préface accablé son confrère d'éloges démesurés, semble ne chercher qu'à le prendre en défaut. Il lui rej)roche avec amertume

(l) Çomptndto de la htilona de ttpafta, etc. Barrolous, J789, iu-12, toino I, p. SA.

de n'avoir pas raconté comment, à la bataille de Beotibar, le 1 9 septembre 1 321 , le roi enfant Alphonse XI défit 70,000 Vascons avec 800 Guipuzcoans (1), « si toutefois, ajoute le plaisant traducteur, la renommée n'a pas menti, ou glissé quelque grosse erreur dansles chiffres ».

On le voit, même dans l'austère domaine de l'histoire, le ton narquois d'Isla inspire parfois des doutes sur son entier sérieux. Ce sont, pour dire le mot, des gasconnades, où la sincérité et la finesse se mêlent dans une proportion qui déconcerte, et les hyperboles en apparence les plus convaincues cachent peut-être une malice.

Une œuvre qui occupa Isla bien plus longtemps fut la traduction de l'Année chrétienne^ du P. Croiset. C'est un recueil de lectures pieuses sur la vie des saints de chaque jour.

Il ne comprend pas moins de dix-huit volumes; Isla mit en espagnol les douze premiers, ceux qui regardent les fêtes fixes, en ajoutant de son cru plusieurs notices. Il fut porté à entreprendre cette traduction par une pensée de dévotion et de zèle, à laquelle ses supérieurs (et le général même de la Compagnie) lui conseillèrent de céder. A ses amis, qui veulent le dissuader de cette longue et fastidieuse besogne, il répond avec humilité : « Aucune œuvre n'est plus glorieuse à Dieu, moins glorieuse à moi-même; plus utile au salut des âmes, moins dangereuse pour la mienne : voilà qui m'a décidé (2). »

(1) /7» part. Alfouso XI; tomo II, p. 183.

(2) Lettre à l'Iaquisiteur général. A varias. Édit. Rivad., carta xvi.

Quinze années durant, il persévéra dans cette tâche sans que rien put l'en détourner. Un grand nombre des lettres inédites que j'ai rencontrées ont pour objet l'impression de celte ouvrage, et, la veille encore de l'exiJulsion du l®"" avril 17137, c'est le dernier volume de VAfio cristianOy « son œuvre bien-aimée entre toutes » qui occupe sa correspondance.

Il fut récompensé par un succès solide et durable, tel qu'il l'avait rêvé. L'Ano crisliano devint dans la Péninsule et dans l'Amérique espagnole hi lecture favorite de la plupart des familles chrétiennes et garde encore sa place dans la littérature ascétique populaire de l'Espagne, môme à côté des œuvres de Grenade et de Luis de la Puenle.

Isla atteignit donc le but qu'il s'était proposé en se vouant au rôle modeste de traducteur.

Il veut, d'une part, faire profiter les lettres espagnoles de l'exemple et de l'influence de nos écrivains; améliorer la langue elle-même par des réformes prudentes. « Il faut prendre à l'étranger ce qui nous manque, ecrit-il. Or, pour moi, il est hors de controverse que notre langue a grand besoin d'un peu de la douceur et de l'insinua/ l'o/t fran(;aise, pourvu qu'on eu use avec discrétion, goût et à propos (1 »•

D'autre ()art, il veut aussi protester et réagir contre « la peste des mauvais traducteurs, qui ne savent que violenter, torturer, énerver et franciser notre pauvre diome.» S'il entreprend de traduire l'A 7int'ec/irt^/ien MO,

(i) CtrUs faioiliarc*. A tanot, cartacxm.

c'est, comme il le dit avec une fierté dont j'aime l'accent, pour prendre les devants, « pour montrer que le castillan n'a rien à mendier au dehors et que les langues étrangères n'ont pas une expression, une tournure, un idiotisme qui ne trouve dans la nôtre un équivalent tout aussi vivant, énergique et naturel (1). » En résumé, Isla est donc persuadé que la littérature espagnole doit chercher surtout en elle-même sa vraie réforme, et que la sève nationale, réveillée et rajeunie par l'influence française, est assez riche encore pour produire des talents et des œuvres dignes du passé.

(1) Lettre à l'Inquisiteur général don Fr. Ferez de Prado. B. A. E., carta ivi.

Page 1