ISLA A SALAMA>ÛCE — LA « JEUNESSE TRIOMPHANTE
à Salamanque par don Vicenle laFuente(l), et d'après laquelle les récréations du Colegio Real, au temps où elles étaient égayées par Isla et Lossada, furent le véritable berceau de Fray Gerundio.
(1) Vie. la Fucntc: Historia de las Vniversidades en Espafia, tom. III 1887, p. 376.
Isla professeur et prédicateur : ses succès, — Les lettres de Juan de la Encina : une scène de Gil Blas. — Ses amis : prélats, seigneurs, écrivains. — Séjour à Ségovie, à Compostelle, à Pampelune. — Le Dia grande deNavarra. — Est-ce une satire? Colère des Navarrais. Retraite d'Isla à Saint-Sébastien.
Les supérieurs d'Isla lui donnaient la plus grande marque d'estime en lui conûant, dès la fin de ses études, l'enseignement des sciences sacrées. Cet enseignement devait être pour lui, comme pour notre Bourdaloue, le noviciat de la prédication, et en outre celui de la critique.
Ce qui manquait le plus à la foule des prédicateurs d'alors, c'était une sérieuse doctrine théologique. Notre écrivain plus tard aura autorité pour réclamer que nul ne soit admis à monter dans la chaire d'une église, qui n'ait enseigné ou du moins qui ne soit capable d'enseigner dans celle de l'école.
Toutes les sciences les plus nécessaires au prédicateur, l'Écriture sainte, la philosophie, la théologie dogmatique et morale, furent tour à tour l'objet de son enseignement. La netteté de son esprit, son érudition, le piquant de sa parole donnaient à ses leçons un intérêt peu ordinaire ; sa franchise et son bon cœur lui attachaient passionnément ses élèves.
Son biographe, déplorant la porte de ses cahiers de théologie, assure que si on les eût imprimés, ils ne lui eussent pas fait moins d'honneur que ses œuvres littéraires. Du moins, nous pourrions sûrement y constater le caractère à la fois prudent et hardi, traditionnel et réformateur, de ses doctrines.
Mais son activité débordait les limites de sa classe. Il employa ses loisirs à prêcher, et ses succès y furent tels que le ministère de la parole, après l'avoir ravi à plusieurs reprises, et durant d'assez longs intervalles, à l'enseignement, finit par l'occuper tout entier.
C'est dans ces travaux uniformes et absorbants que devait s'écouler toute une longue période do sa vie, la moins bruyante, mais non la moins utile, et à coup sûr la plus heureuse. Durant ces vingt-cinq années (1727-1750;, l'histoire ne trouve à recueillir que do rares opuscules échappés h la verve du satirique.
Je ne parle pas de ses sermons, dont l'élude se rattache naturellement à la seconde partie de cet ouvrage et forme un chapitre de l'histoire de la rjjaire espagnole au dix-huitième siècle. Isla (on s'y attend peutêtre) donna d'abord, et avec toute la fougue de la jeunesse, dans la plupart des défauts (]u'il llagellera plus
tard. — Pour éclairer et justifier la satire, j'aimerai, on le comprend, à choisir dans les discours de son auteur mes citations les plus étranges et les plus convaincantes.
Mais aussi, les réelles qualités de son éloquence m'aideront à expliquer sa conversion progressive, son rôle et ses succès de réformateur.
En 1728, nous trouvons notre jeune professeur dans une chaire de philosophie à Médina del Campo. L'année suivante, il achève à Valladolid la période de sa formation religieuse par la dernière probation, toute consacrée à la retraite et à la piété. Il est ensuite envoyé à Ségovie, où il reprend l'enseignement philosophique tout en préchant fréquemment.
C'est de là qu'il date, en 1730 et 1731, les dédicaces de sa traduction de VHîstoire du grand Théodose.
C'est là aussi que se place un léger, mais curieux épisode de sa vie littéraire. Le corrégidor perpétuel de Ségovie était l'ami de notre écrivain. Il arriva que la fille de ce magistrat, pendant le rude hiver de ces plateaux couverts de neige, eut les pieds blessés par des engelures. Par malheur, on appela le licencié Carmona, chirurgien latinisant, lequel professait à l'égard de ce mal « un profond respect, dit-il, et une grande crainte. » Après bien des tâtonnements, il déclara qu'aux deux pieds de la jeune fille s'étaient formées deux légères tumeurs, vulgairement nommées mules, avec une petite plaie au carpe de chaque pied (1).
(1) Le mot y est, et le P. de Isla ue laissera point passer ce péché anatomique.
Il ordonna donc d'appliquer sur les parties malades des compresses d'huile de neige (\).
Une vraie maladie s'ensuivit. Les humeurs subirent une répercussion dangereuse ; la fièvre survint et amena trois ou quatre médecins consultants autour du lit de la pauvre enfant. Tout se passa exactement comme dans Molière. Carmona, « en sa qualité de médecin de l'oreiller », parla le premier. Il définit l'engelure, les différents genres d'ulcères, la fièvre, démontra par saint Thomas, Sénèque, Aristote et Paracelse, que l'huile de neige n'était ni froide ni répercussive,et conclut qu'on devait continuer le traitement. Les collègues répliquèrent, la discussion s't'chauffa pendant que la malade empirait ; enfin, « l'ardeur mal réprimée du chirurgien Carmona, écrit » Isla, amena un scandale qui troubla le sanctuaire » de la respectable maison du corrégidor. »
C'est à la lettre la scène où Gil lilas, élève du docleur Sangrado, se prend au collet, près du lit de son malade, avec le docteur Cuchillo, rival de son maitre; et en changeant un seul mot, les deux combattants (le Ségovio pouvaient dire, comme ceux de Lesage : « Nous eûmes le temps do nous donner quelques » coups do poing et do nous arracher l'un à l'autre ') une poignée de cheveux avant que le corrégidor et » sa fomine pussent nous séparer {'2). «
(I) Mélange d'bullo et do neige battue. La recette de ce ninguUer
moelle est indiquée par Ida dans la première Lettre de Juan de (« E urina.
.2) GU BUti, liv. Il, chap. m.
Comme ami de la famille, Isla, dont la compétence était universellement reconnue, interposa sa médiation. On fit la paix, et tout semblait oublié, quand parut à Madrid un opuscule signé de Carmona et intitulé : Méthode rationnelle et système chirurgical pour connaître et guérir les engelures.
Dans ces pages, entièrement dépourvues de science et d'intérêt, le chirurgien latinisant racontait l'histoire à sa façon et insultait de son mieux ses adversaires.
Le P. de Isla regarda comme une injure personnelle cette violation d'un traité 'conclu entre ses ihains. Il écrivit donc sous le pseudonyme significatif de Juan de la Encina (Jean du Chêne-Vert) trois longues lettres qu'il date de Fresnal del Palo (la Fresnaie du Bâton) et où « il exerce, écrivait-illui-même, sur les côtes du pauvre chirurgien, toute la vigueur de son nom postiche (1) ». Les traits personnels, mordants, parfois cruels, y sont prodigués. Jamais la verve d'Isla ne sera plus étincelante, ni ses contes mieux narrés, ni sa langue plus pittoresque et plus intraduisible. Trente ans plus tard, en écrivant Fray Gerundio, il se rappellera sans le moindre repentir cette boutade de sa jeunesse.
Les médecins d'ailleurs avaient le don d'exciter sa mauvaise humeur. Elle s'accrut par suite de son état maladif et de celui de sa sœur. Rien n'est plus fréquent dans sa correspondance que l'expression de son incré-
(1) Carias de Juan de la Encina contra ua libro que cscribio don Josef de Carmona, cirujano de la ciuJad de Segovia, iutitulado : Método racional de curar sabafioncs. — Obras escogidas del P. Isla, p. 403-421.
(Julité médicale incurable. « Tu as délivré la femme du plus grand mal, écril-il à son beau-frère, en la délivrant de la Faculté.
Pour moi, ajoute-t-il, me voilà guéri, faute de médecins. »
Ceux qui auront lu ce que raconte sur les médecins espagnols de son temps, dans ses Mémoires et dans ses Songes, un homme bien informé que nous connaissons déjà, le fameux médecin D. Diego de Torres Villaroel, n'auront pas de peine k s'expliquer l'aversion d'Isla, et ils verront dans ses plaintes autre cho.se que les trop faciles plaisanteries qui ont été de mode contre les médecins de tous les temps (1).
Vers lafln de l'année 1732, il fut envoyéde Ségovie à Santiago de Compostelle. Il y arriva à temps pour tenir sur les fonts du baptême la petite Maria Francisca, sa su'ur, née trente ans après lui.
Durant plus de six années, h Compostelle comme à Ségovie, il enseigna et ilpréi ha. Le 8 septembre 1731), il fil dans l'église du collège des Jésuites sa profession solennelle des quatre vœux (•2).
Celteméme année et la suivante, les carêmes qu'il prêcha dans la cathédrale renouvelèrent la piété do
(1) Torffft : l'ï/a, p. 220 et Kuiv. — Surfiot moralrt, 1» parl<', vUita 1* : Chimicot y tnMicot ; Rarca de Aquerontt. Juicto primcro : de lo* cnipiriai*, rinplaiitaclori-it, curouileroii y otru» hriboiics que Tivif ruu con cl •obroNcr ito <|<- profcHorm de la dorta iiiodicinA. Kii ce point eocore, Turn-a ue faiMÏt que marcher «ur le* trace» de (^ueredo. On •ait d'ailleum qu--, «il a prin à l'auteur du Bufon quelque rlio»o d<' «on euprlt, il lui a emprunta beaucoup d»- mi lil»ort/- de laiifraf^r. — Sur lea .Von ' T rrcc. Voir K. .M^riiuAe, Kam tur {jutv«do, p. 213.
/'ropi/K-ia>- Castdlanae Sociftatij Jesu. Cataloguei po«t/ri' iir« .1 1 ,M.
toute la ville. C'est sans doute durant la même période qu'il fit, comme nous l'apprend le Gerundio, « son lourde Portugal » ; il visita les plus célèbres écoles et se rendit compte par lui-même de l'état des sciences sacrées, de la prédication et des lettres dans ce pays.
En 1740, nous le retrouvons à Ségovie.
N'avait-il pas dans cette ville une partie de sa famille ? Je n'ai pu le vérifier. En tout cas, le nom d'Isla y était assez répandu, comme on peut s'en convaincre en parcourant les archives locales. Ce fait mérite d'être rapproché de l'erreur de l'a Biographie universelle, répétée par de nombreux dictionnaires historiques, qui le font naître à Ségovie.
Quoi qu'il en soit, au collège des Jésuites, devenu aujourd'hui le séminaire diocésain, la tradition désigne encore, avec un souvenir pieux, la cellule qu'habita le P. de Isla.
Cependant sa renommée grandissait, et dés son premier séjour à Ségovie de hautes et précieuses amitiés avaient commencé pour lui. Ségovie n'était pas loin de Madrid, et la cour, en se réunissant à la Granja (le Versailles créé par Philippe V), semblait venir chercher notre écrivain dans sa solitude.
Il entra vite dans l'intimité d'une foule de seigneurs, de prélats, d'ecclésiastiques et de gens de lettres.
Il connut les prédicateurs du Roi, il put voir à l'œuvre les Gerundios et encourager les timides essais de leurs adversaires. Parmi ces amis, qui étaient aussi des alliés, il faut citer l'archevêque de Grenade, don Francisco de Perea y Porras, à qui il dédia le se-
cond volume de son Théodose; don Alejandro de I3ocanegra, plus tard évoque de Guadix, puis archevêque de Compostelle, un des prélats les plus distingués de son temps et qui voua à notre auteur la plus constante et la plus tendre confiance; Don Juan Manuel de Sanlander, érudit estimable, qui devint bibliothécaire de Ferdinand VI et de Charles III; don José de Rada y Aguirre, curé du Palais Royal et l'un des meilleurs représentants de l'école française de prédication.
Dans le monde laïque, les principaux amis d'Isla furent le célèbre écrivain don Agustin de Montiano y Luyando, dont nous avons déj4 parlé; un grand seigneur portugais dont le père fut ambassadeur à Madrid, don José Mascarenhas; un trésorier général du roi nommé Horcasitas ; deux gentilshommes de la cour qui remplirent .lu ministère de Hacienda les postes les plus élevés : c'étaient don Phelipe Bartolomé Sanchez de Valencia et don Cristôbal de Taboada y Ulloa, primer officiai de Hacienda.
Mais un personnage bien plus considérable dans le même ministère, était don Zenon Somodevilla, futur marquis de la Eiisenada. Cet homme éminent, (jui s'éleva par son seul mérite d'une naissance obscure à l'une des premières places do l'État, était né prés de Valladolid, une dizaine d'années avant Isla. J'ignore à quelle époque précise commencèrent leurs relations, qui furent assez intimes, et qui occupèrent dans la vie du Jésuite une place importante; mais il esta croire que ce fut pendant l'un dos séjours d'Isla à Ségovie.
Plus tard, le principal correspondant d'Isla à Madrid
fut don Miguel de Médina, jeune légiste de talent, à qui l'amitié et l'influence d'isla ne furent point inutiles pour le faire parvenir au poste de secrétaire et conseiller du roi, contador gênerai clernedia,s anatas, espolios y vacantes eclesiàsticas^ etc. Ce fut lui qui prit à sa charge l'impression de F?-ay Gerundio.
Enfin, il faut nommer Tecclésiastique don Leopoldo Gerônimo Puig, qui fut l'un des rédacteurs du Diavio de los Literatos. Cette revue, fondée en 1737 par don Juan Martinez Salafranca, avait adopté, en littérature, un programme de critique' fort semblable à celui d'isla, se moquant courageusement des cultistes et des Gerundios, et publiant en même temps la vigoureuse satire de Jorge Pilillas contre les premiers afrancesados; mais son mérite même ne lui permit de vivre que deux années à peine, et la tourbe des écrivassiers, dit Isla, l'étoufFa sous ses clameurs (1),
Notre écrivain fut l'ami constant et peut-être le collaborateur de ces journalistes bien méritants.
Un recueil en partie apocryphe {Rebusco de los obras literarias del P. Isla), imprimé après la mort d'isla, contient plusieurs morceaux de critique extraits du Diario de los Literatos. Il n'est pas surprenant
(1) 11 existe uue curieupc lettre écrite par Isla eu 1763, à un Français nommé L. Lauglet, qui avait fondé à Madrid une revue intitulée : El llablador juicioso. Avec beaucoup de compliments sur sou premier numéro, Isla le dissuade de son entreprise par l'exemple du Diario de los Literatos. « Nos écrivains, ajoute-t-il, « no entienden raillerie » : il faut ou les louer ou du moius ne pas les contredire... Ils ne reconnaissent qualité pour les juger qu'au Tribunal de la Foi et à celui des Bueiias costumbres y regalias, — et refuscut toute juridiction à celui de la critique. • — Cartas, à varias, B. A. E., carta cxu.
qu'on y ait inséré aussi la satire en vers à laquelle je faisais allusion tout à l'heure, publiée en 1741 dans le même journal, contra, los nialos escritores de este sigloy sous le pseudonyme de Jorge Pitillas.
On retrouve là les idées favorites du P. de Isla, l'inspiration puisée dans Juvénal, son auteur préféré; l'ambition avouée de continuer l'œuvre de Cervantes (1 ) « le divin voyageur, qui s'en fut au Parnasse piano, piano, bluter les auteurs avec son crible, » la haine du gallicisme non moins que des insipides niaiseries étalées par le conceptisme dans les affiches, les dédicaces, les prologues, les œuvres de toute sorte « formées de sales haillons mal cousus et volés dans les Polyanthées. »
Mais ce morceau, dont l'aisance et la vigueur sont fort remarquables et dont le style est plus nerveux que celui d'Isla, est cité avec éloge par l'auteur de Fray Gerundio dans une de ses lettres apologétiques; il en désigne en même temps l'auteur, « le regrettable jeune homme D. José derardo de Ilervâs, emporté par la mort dans la fleur de sa première jeunesse (2). »
Ce témoignage, dont je ne trouve la mention ui dans Ticknor, ni dans le tableau historique do la poésie espagnole au xviii* siècle, de M. Cueto^3;, tranche la controverse soulevée au sujet de l'auteur de cotte pièce célèbre, que les mûmes historiens n'attribuent qu'avec
(1) Quiero «cr yu mIiHco Quiioto Contra todo (««rritor folloii y alevo.
(2) Carlos ap<ituijr tua $, carU il. É<lit. Rivad., ji. Ui. (3; liibl. Hiirail. Tom<> I ili- l'oetat Hncot en tl sigh i»iu.
hùsitatioii à Hervâs, sur la vie duquel on sait du reste fort peu de chose.
Le P. de Isla versifiait d'ailleurs avec une extrême facilité et bien qu'une lettre écrite probablement vers 1740 nous apprenne qu'il a depuis longtemps « abjuré de lem les erreurs du Parnasse » et condamné au feu tout ce qu'il a pu trouver de ses vers, il dut retomber souvent dans son vieux péché, car lors de l'expulsion d'Espagne (1767), on confisqua parmi ses papiers de nombreuses poésies dont ses biographes déplorent la perte (1).
Isla prêcha beaucoup durant son second séjour à Ségovie et ce fut même pendant quelque temps son unique emploi. Voici en quels termes il l'annonce à l'un de ses amis : « Si j'ai bonne mémoire, je vous ai déjà appris que j'étais menacé de changer de chaire et de passer de celle des Peripatéticiens à celle du Saint-Esprit, et des prsedicabilia au rang des prédicateurs : cet office n'est pas d'ordinaire en fort bon prédicament, et il est naturel que, vu l'opinion commune et votre affection pour moi, vous vous attristiez de ce changement; mais 7ioli timere, ego sum, je reste le même homme et je garde mes appointements de professeur, quoique avec de nouveaux désappointements (2). Jusqu'ici, on tenait pour monstruosité une égale adresse des deux mains; je vais fonder la chaire des ambidextres. »
Je ne sais pas au juste quand il quitta Ségovie pour
(1; Salas : Vida de Isla, p. 2i'K — Ilcrvàs : Bihlio'.eca jesuitico-espafiola. — Caballero, Suppl. i, p, 164.
(2) « Con mis aatiguos ya!)es de maestro, aunque coa nuevos âges. » Hebusco, carta xvii, B. A. E., p. 619.
Pampelune, mais une lettre du 9 juin 17'i'j nous le montre dans celte dernière ville, occupé A la fois à l'enseignement de la théologie et à des missions où il a entendu, à lui seul, plus de quatre mille confessions générales en trois mois. Toutefois des travaux si sérieux n'altéraient point la gailé de son esprit, et la meilleure preuve en est dans la bruyante aventure qui troubla soudain son repos en augmentant sa célébrité. Le 9 juillet 1746, Philippe V était mort, laissant la couronne à son fils don Ferdinand. Pour les Navarrais, Ferdinand n'était point le sixième, mais le deuxième du nom, et la proclamation du nouveau roi se fit sous ce titre, le 21 août, avec toutes les antiques et solennelles cérémonies du temps où la Navarre était un libre et j^rand royaume, rival de Léon et de Castille. L'éclat grandiose et afTcctô de ces vieilles formes, augmenté encore par le chauvinisme provincial, formait sans doute avec la réalité exigu»* un contraste comique. Isla était absent pendant ces grands jours ; à son retour, les députés de Navarre, qui avaient résolu de consacrer le souvenir des fêtes par une relation imprimée, vinrent le prier de s'en charger. Il résista tant qu'il jiut à un honneur dont il pressentait peut-être le danger; mais .son supérieur trancha la question, et l'écrivain lÀcha la bride à sa plume. Les Navarrais l'avaient voulu.
Cependant Isla prit toutes les précautions pour éviter un nialenlen<lu. Il sollicita toutes sortes do conseils, do revisions et d'approbations, do la part des hommes les plus intéressés à être sévères.
L'ouvrage parut jenfin sous ce titre : Le triomphe de Vamour et de la loyauté ou le Grand jour de Navarre. Il fut accueilli avec un enthousiasme indescriptible. « Je ne pouvais, dit l'auteur, sortir dans les rues de Pampelune, crainte d'être étouffé sous les embrassements et les félicitations. De toutes les villes du royaume pleuvaient des lettres de remercîment et de louange ; les plus hauts personnages de la Navarre, évoques et seigneurs, me comblèrent de marques d'estime. » — «Je connais nombre de gens, écrivait l'archevêque de Saragosse, qui, ne pouvant acheter le livre, n'ont trouvé qu'un moyen de se l'approprier : ils l'ont appris par cœur d'un bout à l'autre. Tout le monde demande à grands cris une réimpression. » (1)
Ce triomphe dura trois ou quatre semaines, au bout desquelles un bruit se répandit que l'écrit tant vanté cachait une malice noire, que les descriptions enthousiastes étaient pleines de sous-entendus perfides, les portraits flatteurs d'allusions satiriques; bref, que tous les grands personnages du royaume, que la nation elle-même était, sous couleur de louange, bernée d'un bout à l'autre de ces pages traîtresses. Le peuple s'émut, les ennemis du P. de Isla et des Jésuites excitèrent l'irascible délicatesse du point d'honneur Navarrais. Les pamphlets, les contes et les couplets infâmes déchirèrent la réputation du P. de Isla. A Valence paraissaitun libelle anonyme, heureusement sans grammaire ïii esprit, qui reproduisait par extraits le Grand Jour
(1) Dia grande de Navarra. Edicion corregiJa y aumeutada. B. A. E., p. 3-31; — Dos palabritas del iinpresor, y léanse.
de A'aua7Te on raccompagnant d'un commentaire injurieux (I). La populace de Pampelune, avec la complicité de certains magistrats, chantait sur la guitare des séguidillas ordurières contre celui que la veillo elle portait en triomphe. Cependant les amis du P. de Isla le défendaient par des apologies indignées; lui-même demanda justice dans un mémoire énergique présenté au Conseil de Navarre. Avec l'accent de l'honneur hlessé, il proleste de linnocencedeson livre, et se plaint hautement d'être réduit à se justifier comme un coupahle.
Il fait remarquer avec une finesse sans réplique que le Iriomphe de ses calomniateurs retomberait comme une grossière injure sur les députés eux-mêmes, qui avaient tant applaudi l'ouvrage avant et après la j)ublicalion. Ce mémoire produisit son effet. Les députés do Navarre écrivirent au provincial des Jésuites une lettre qu'ils publièrent. Ils y prolestent contre les bruits calomnieux, ils supplient le provincial de mépriser ces attaques, et « félicitent mille fois l'illustre Compagnie de Jésus de posséder un .-siujct d'un mérite si extraordinaire et si connu. »
Mais l'opinion était formée. Lfprnpir uiv irr us cl.iu blessé. Les députés eux-mêmes avaient peut-être écrit au supérieur moins par conviction que par biensëanco.
Quoiqu'il en soit, ils affirmaient qu'au milieu dotant
(1, *'.,/;ri'. /un.i lot cort'it df viitil, '' ira lof tlurrrlot, y
erplfii .,1 ,/•,' . ;^ n </«• taslrt (le Ut lila • ta para lus lunlo*
— o<»ii II. .•ii.i.i. — Ko VAlfiirin, por Ji>oti>ti (^i<-((orio (iouict «Je lot I.lv1..^ » .1. ;nw), l»-l». pp. w.
<'iilo fut iijiiii<'<liat«'iiiciit prohibe par riu<|uUiliuu. (Ct.Fray lib. I, cap. VIII, u™ *.)
de furieux et d'hommes sans conscience (desalmados) que la multitude abrite dans son sein, la vie du P. de Isla ne leur paraissait plus en sûreté à Pampelune.
Etait-celàune manière honnête de demander un exil déguisé ? Était-ce véritable intérêt pour notre écrivain? Peut-être l'un et l'autre. Toujours est-il que le provincial ne pouvait tergiverser. « Il me fit savoir, dit le Père de Isla, qu'il jugeait opportun pour moi de quitter la Navarre, et me laissa en même temps le libre choix du collège où je voudrais me retirer » (1).
L'écrivain choisit le site enchanteur de Saint-Sébastien.
Telles furent les péripéties de cet épisode tragi-comique. Que penser du livre qui le causa? Le Grand Jour de Navarre est-il vraiment une satire déguisée, une solennelle mystification, et doit-on, comme fait Ticknor, le rapprocher de ces pamphlets politiques de Daniel De Foe (The shortest way with the Dissenters, par exemple) qui scandalisaient fort à première vue les whigs, amis de l'auteur, et que bientôt le parlement tory, furieux du vrai sens enfin compris, condamnait au feu?
Une intention si formelle s'expliquerait malaisément et serait peu compatible avec la franchise connue d'Isla, avec ses protestations indignées et constantes (2).
(1) Lettre d'Isla à Christophe de Murr. — Cartas, d varias, cxxiix.
(2) « Ceux qui traitent de satire l'ouvrage intitulé Acclamacion dei reino de Navar7a, écrit-il en 1779 (â varias, carta 136), trahissent leur intention malsaine, plutôt qu'ils ne fout preuve d'une critique judicieuse. »
Dans sa lettre à Christophe de Murr (o varias, carta 139), il signale
ISLA PROfESSEL'R — LE t GRA»ND JOUR DE NAVARRE » 65
D'autre part il est diflicile de se méprendre à la saveur d'ironie qui régne dans le Dia Grande et de ne pas juger bien robuste, comme le dit M. Monlau, la bonne foi qui prenait au sérieux cet éloge de la Navarre :
« Partout dans les montagnes et dans les landes de ce pays, naissent et poussent des héros, comme, au dire du poète, dans les jardins de Rome on recollait des dieux où l'on avait semé des laitues :
0 sanctas gentes, queis Di nascunlur in horlis ! » (1)
Les portraits personnels sont plus mordants encore et l'on trouve à ce sujet en Navarre une tradition singulière. Elle prétendrait que pour obtenir du conseil des députés l'approbation dont il se vante, le Père de Isla aurait lu à chaque conseiller en particulier... les portraits destinés à ses collègues, eu lui taisant ce qui l'attendait lui-même.
Le moyen eût été plus habile que loyal, et je crois l'explication plus simple. Isla, pour éviter et railler le ton plat et insipide des relations ordinaires, pour suivre aussi la punie de son esprit, choisit à dessein un ton plaisant auquel le sujet par malheur ne prélait que trop. Il crut pouvoir rester dans les limites où la raillerie est permise et supportée. Mais le terrain était glissant, sa plume légère et le Navarrais peu endurant. La méprise et le froissement étaient inévitables. On se fAcha, on injuria, on menaça ; et l'auleur, croyant
rotnme k* principaux adrcniaireit du Iha Grandt Jk Pamprlune, • rirrto eenofuta y otro cierto ierjlar, uno y otro por sus raiontt jtarttcularpi. • (1) Cetl de l'Egypte que JuTéod l'avAit dit.
avoir bien plus de motifs de se plaindre, se fâcha à son tour. Tout le monde avait raison, et tout le monde avait tort (1;.
L'intérêt de ces pages faites avec rien est pour nous aujourd'hui dans le mérite du style, dans la critique littéraire qui perce en maint endroit (2), et aussi dans certains coins de tableau où les mœurs populaires sont prises sur le vif et rendues dans leur plus pittoresque détail. Isla a recueilli par sa fenêtre les couplets du romance nouveau improvisé sur la guitare par le poète des incaros, et que les garçons et les filles chantent le soir en dansant ; et il n'omettrait pas de nous les transcrire « quand on lui arracherait un œil. »
Il a observé la grande toilette des servantes et des paysannes, qui ont mis « leur robe bleue ornée de garnitures blanches, la plus belle ceinture que leur ont donnée leurs galants respectifs à la dernière foire de Saint-Firmin, et par-dessus, le grand et beau tablier de soie, rétréci sur les hanches et formé de larges bandes de couleurs bien voyantes, comme de la toile à matelas ; car c'est là le costume pontifical complet dans lequel elles se montrent aux processions, courses de taureaux et cavalcades. »
Ce sont les mêmes spectatrices qui, en face des
(i) Celte explication, la plus naturelle, la mieux appuj'ée sur les textes (B. A. E., t. XV, pp. 7, 23, 29, etc.) est celle qu'adopte xM. Moulau, op. l., p. XXVI.
(2) Voir le début de l'opuscule, et aussi la parodie du style culto, dans le tableau de la douleur de l'Espagne à la mort de Philippe Y. Plus d'un naïf dut s'y tromper, et admirer de bonne foi, comme au sonnet d'Oronte.
chevaux « ferrés d'argent, rongeant des freins d'or et couverts de tapis précieux et de mantilles brodées », se disent Tune à l'autre ce mot qu'on ne saurait inventer : « Muger, quien fuera. ca.ha.llo! » O femme, si l'on pouvait être cheval (1) î
Retiré à Saint-Sébastien, au milieu de ces populatations basques des bords de l'Océan, pauvres mais intelligentes, d'une pureté de mœurs et d'une piété qu'il se plait à louer du haut de l:i chaire, Isla oublia sans peine les déboires que lui avaient attirés sa plume trop vive et l'humeur chatouilleuse des Navarrais.
(1) Je ac MIS commcal l'auteur de l'article Isla, daus \a Biographie universelle, a pu i^crirc quo le l'in Grande il'' \avarra contii-nt » des notices aus(ii curieuses qu'exactes de l'origine et du perfectioDucment de touit les instruments des anciens, comme la lyre, le sistre, les crotale», etc., ainsi qu ■ de leur musique et de leurs diffrrentes fiâtes. > II n'y a pas un mot de tout cela dans l'ouvrage d'Isla.