‹ Les prêcheurs burlesques en Espagne au 18 sìecle; étude sur le P. IslaChapitre 25 sur 103 · ISLA SOCS FERDINAND VI · texte numérisé non relu

ISLA SOCS FERDINAND VI

La paix conservée, uon sans peine, avec la France et l'Angleterre, les affaires ecclésiastiques réglées par un concordat modéré et avantageux, la marine espagnole relevée d'une ruine complète, l'agriculture et l'industrie efûcacement protégées, la création de routes et de canaux importants, l'organisation de l'Académie des Beaux-Arts, dite de Saint-Ferdinand ; l'institution de plusieurs académies provinciales de science et de médecine, et, au terme de l'administration d'Ensenada, le trésor enrichi de 40 millions : on un mot, un bien-être général, un mouvement universel de saine réforme, voilà ce que ne peut s'empêcher de constater, à l'avantage de cette époque, le panégyriste lo plus déterminé du régne suivant (1). J'insisterai sur le progrès littéraire. Ensenada, partisan dévoué de la politique française, devait favoriser aussi l'influence que la culture et les lettres françaises exerçaient sur l'esprit espagnol. Un trait curieux montre les bonnes intentions du gouvernement et l'étrange manière qu'il avait parfois de les réaliser. Les dissertations de Feijôo soulevaient des tempêtes. Attaqués par d'innombrables adversaires, le fougueux bénédictin et ses partisans ripostaient avec une violente acrimonie : c'était une guerre civile liltt-raire. On imagina un moyen radical. Le conseil de censure reçut un Ileal ôrden ainsi conçu : « Sa Majesté veut que le conseil sache ce qui suit. Puisque le l\ Feijiio a mérité de Sa Majesté celte précieuse déclaration, que ses écrits

(I) Ferrer iJel Hio : llulona del Reinad» de Cdrlot 111 en tipaAa, tôtuo I, lotroducdoa, \t. iSl rt «uiv.

lui agréaient, il ne doit y avoir personne d'assez osé pour les attaquer, et encore moins le conseil doit-il permettre qu'on imprime ces attaques (i). »

Ainsi le philosophe privilégié parla désormais sans craindre les répliques.

Ferdinand VI et ses ministres comprenaient mieux leur rôle quand, pour relever l'enseignement, ils choisissaient dans les diJEférentes provinces d'Espagne un certain nombre de Jésuites et les envoyaient en France étudier les mathématiques, le grec et les langues orientales : c'était là une heureuse et féconde initiative (2).

On encourageait les travaux des écrivains et des érudits, tels que Mayans y Siscar, le P. Burriel et notre Isla.

En 1750, celui-ci fut nommé prédicateur ordinaire de la maison professe de Valladolid : c'était le poste, nous dit son historien, où les Jésuites mettaient leurs meilleurs orateurs. Vers le même temps, l'Inquisiteur général, D. Francisco Ferez de Prado, ayant appris qd'Isla songeait à traduire en espagnol la volumineuse Année chrétienne, de Croiset, lui écrivait en s'étonnant qu'un P. Isla, consacrât à ce travail matériel un temps qu'il eût pu employer à produire de son fonds des chefs-d'œuvre (3).

Ensenada faisait agréer au Roi la dédicace de ce même ouvrage et acceptait l'hommage du second vo-

(1) Cité par Ferrer del Rio, l, l. p. 180.

(2) Salas : Vida del P. Isla, p. 7G. — Le P. Petisco, professeur au Juvénat de Villagarcia, fut envoyé à Lyon. (Caballero : Supplein. Bibliotkecae S . J.)

(3) Isla : Cartas familiares, à varios. Ed. Rivad., carta xviii.

ISLA SOUS FERDINAND VI il

lume. Il ne tarda pas à être auprès de l'auteur l'iiitermédiaire d'une négociation plus importante.

Maria Barbara de Bragance, femme de Ferdinand VI, venait de perdre son confesseur. Il est probable qu'elle connaissait déjà le P. de Isla autrement que par sa renommée. Toujours est-il que sur l'ordre de la Reine, le marquis de la Ensenada enjoignit au supérieur du collège impérial de Madrid de faire préparer un appartement pour le P. de Isla, avec entrée et sortie libres à toute heure. On manda en même temps en toute hâte Isla lui-même, qui arriva, ignorant entièrement l'objet des dispositions qui venaient dêtre prises. Le ministre lui déclara qu'il était du bon plaisir de la Reine de l'avoir pour confesseur.

Surpris et comme épouvanté, l'écrivain se défendit avec vigueur et adresse. Il répondit qu'il se reconnaissait tout à fait impropre à un si haut emploi et que, tout prompt qu'il serait à obéir si Sa Majesté commandait, il attendait de sa royale bonté qu'elle lui permit de rentrer dans sa province.

Après avoir exposé au marquis toutes ses raisons : ■ En vérité, ajoutait-il avec son enjouement ordinaire, je ne suis pas même bon à être le confesseur de votre Excellence. » 8a Majesté, continue Tolrà, daigna le dispenser do cet honneur et lui substitua le P. Varona, de la province de Tolède (1).

Le P. de Isla lit bien do refuser tlla Reine d'agréer ces excuses, inspirées à l'écrivain par un sentiment très just(! do sa vocation et de son rôle.

(1) S«l4a : Vida dut P. hla, p. 31.

Non seulement sa franchise naïve, son extrême sensibilité eussent trop souffert à la cour, mais n'eût-il pas dû renoncer à sa plume, c'est-à-dire à toute sa mission et à tout son avenir? Un personnage officiel pouvait-il écrire une satire comme celle que méditait notre jésuite?

Prés du trône, qu'eût pu faire Isla pour la réforme de l'éloquence chrétienne en Espagne? Obtenir des édits contre les abus? Les édits existaient trop nombreux; les Papes, les conciles, les évêques, les rois même en avaient fait par centaines.

La difficulté était de les faire observer; le confesseur de la Reine y aurait sans doute échoué après tant d'autres; perdu au fond de sa province et caché sous le nom d'un curé de campagne, l'auteur de Fray Gerundio doit y réussir.

Le projet de son livre l'occupa bientôt tout entier. Il obtint pour écrire un peu de temps et de repos, d'abord à Salamanque, puis dans la tranquille retraite de Villagarcia de Campos, où il s'établit en 1754. Nul séjour n'était plus propice à son dessein. Le genre de vie qu'il y menait était fort studieux et réglé, non sans une pointe de bizarrerie qui peint l'homme.

Le matin, il faisait une heure d'oraison avant le jour, célébrait sa messe, récitait ses heures et d'autres prières, puis s'enfermait dans sa cellule avec son chat, son écureuil et parfois un oiseau privé ou même -un louveteau qu'il essaya d'apprivoiser. Tout cela faisait bon ménage; le chat s'étendait sur les pieds de son maitre, et en cette compagnie, l'écrivain travail-

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