‹ Les prêcheurs burlesques en Espagne au 18 sìecle; étude sur le P. IslaChapitre 72 sur 103 · CONDAMNATION ET RÉSULTATS DE « FRAY GERCNDIO · texte numérisé non relu

CONDAMNATION ET RÉSULTATS DE « FRAY GERCNDIO

vellement de l'éloquence sacrée. Nous avons dit les débuts de ce mouvement ; il était devenu irrésistible, (juand survint, après plus de deux ans, la condamnation du livre. On pourrait même se demander si l'Inquisition n'avait pas voulu laisser à la réforme le temps de s'étendre et de s'affermir avant de frapper le coup devenu, pour tant de raisons, inévitable. Toujours est-il qu'aj)rt's les décrets du Saint-(Jffice, Fray Gerundio était encore extrêmement lu (1).

La révolution s'opérait, et les faits que nous venons de rapporter suffisent à montrer quelle part d'honneur en revient au P. de Isla. Reconnaissons, avec don Vicenle la Fuente, que l'histoire du famerxx prédicateur ne détruisit point la race impérissable des Gerundios : l'auteur n'y comptait pas; il suffit d'ajouter avec le même historien qu'Isla fut plus heureux peut-être dans la poursuite des al)us qui viciaient l'éducation des futurs prédicateurs; c'est avouer que son livre obtint le succès qu'il recherchait par-dessus tout : l'abolition ou la diminution des causes mêmes du gérondinnisme (2). Les Goi'undios avaient résisté à tout : raisons, décrois, bons exemples, anathèmes ; mais notre écrivain avait su choisir son moment, ses armes, ses adversaires.

Comme le remarque fort bien un de ses défenseurs.

fl) t Nrqiir prohibitio liiquiaiUouit ram detorruit a facultatc oput iiiqiic |»i't<<ntihtiii roocc<l«;ntJa... • DioMlailu C«b«]lero : ' 'i. Scrtiitoruin S. J., t. I, [' f'S.

\ic. In Kii<'iilc : Ihit. r//* //ii f - m Erpafin, tonio III,

— Cf. Krrr.r .liHli.. Union trrrrrt, t. IV. .Mi, 111

son secret fut de retourner contre les mauvais prédicateurs les foules, sur lesquelles ils s'appuyaient ; il réveilla le bon sens, il piqua la vanité du peuple : sa cause était gagnée (1). Dès lors, d'année en année l'amélioration est visible. Un bon nombre des faits qui la démontrent ont été dès longtemps relevés par un écrivain laborieux, Sempere y Guarinos, dans son Essai d'une bibliothèque des écrivains du temps de Charles III (2). C'est là que M. Ferrer del Rio a trouvés réunis les matériaux de son discours de réception à l'Académie espagnole ; ce discours, et la spirituelle réponse qu'y fit M. Hartzenbusch, ont été publiés ensemble sous ce titre un peu vaste : Léloquence sacrée espagnole au xviip siècle.

C'est un acte de justice que de signaler, avec M. Ferrer del Rio, parmi les premières œuvres oratoires dignes de remarque qui suivirent Fray Gerundio, l'éloge funèbre de l'un des approbateurs du roman d'Isla, don Agustin de Montiano, fondateur de l'Acadéinie d'bistoire; ce discours fut prononcé en 1765 par un autre ami d'Isla, Fray Alonso Cano, le moine inquisiteur qui avait eu l'audace de donner au livre suspect un imprimatur si louangeur. Cette oraison funèbre n'est point parfaite, et l'on y trouve encore des traces du plus mauvais goût : restes de l'ancienne manière que Fray Alonso avait cultivée avec éclat pendant plus de vingt années: il n'en avait eu que plus de mérite à

(1) Fray Francisco de Ajofria : Carta al S' Inquisidor gênerai. Expediente sobre el Fray Gerundio, ms., î" 112

(2) Voir la liste des ouvrages consultés.

CONDAM.NATJO.N ET RKSULTATR DE <■ FRAY GERCNDIO » 435

rompre avec son passé, et à produire, dans l'occasion qui nous occupe, une œuvre d'éloquence digne et chrétienne, pleine de noblesse et de tendre affection pour l'ami qu'il venait de perdre (1).

Les prélats espagnols favorisèrent à l'envi le progrès par l'exemple de leurs discours et la doctrine de leurs lettres pastorales. A peine don José Gliment avait-il pris possession du siège de Barcelone (1766) qu'il monta dans la chaire de sa cathédrale pour annoncer aux fidèles « qu'ils n'entendraient point de sa bouche les paroles de la sagesse humaine, ni des expressions poétiques contraires à la sainteté du temple, ni des questions épineuses comme on en traite dans l'école, ni des pensées extraordinaires ou des rapprochements subtils, ni le récit d'événements étranges inventés, sous couleur de piété, par la superstition et la légèreté ; mais les vérités solides révélées par l'Espril-?aintet expliquées par les Pères. » Pour répandre ces doctrines, il lit traduire en castillan la lihètoriquc ecclésiastique de Louis de Grenade et la fil imprimer à ses frais avec une lettre pastorale importante. Depuis lors, ce livre devint un texte classique dans un bon nombre de séminaires (î).

L'archevêque Loronzana, qui échangea le siège de Mexico pour celui do Cadix, enseignait aux prédicateurs do son diorcpo à explitjiior en termes nel« ot

(t) F'-rrrr <I<-I Hi" : /'n'-r/ri'» nra't''ti\fr,i, p. i',i.

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simples l'Évangile et les mystères de la foi, au lieu de faire des sermons savants à grand renfort de concordances, en cousant les textes bout à bout d'après le son matériel des syllabes, et les accommodant de gré ou de force à leur sujet. L'évéque commentait là un chapitre de Fray Gerundio (1).

Don Felipe Beltran, évêque de Salamanque, et plus tard Inquisiteur général, acquérait une réputation d'orateur que Melendez Valdés consacrait dans ses Odes et que justifient d'assez bons discours. Il pouvait donc avec autorité proscrire de la chaire « les peintures profanes, les paradoxes et les raisonnements étranges, l'action théâtrale, les plaisanteries et les équivoques indécentes (2) ».

En même temps se publiaient coup sur coup plusieurs ouvrages qui accéléraient la réforme. Don Pedro Antonio Sanchez écrivait son Discours sur Véloquence sacrée espagnole, essai historique très succinct, mais non sans mérite; Sanchez Val verde publiait son Prédicateur; Soler de Cornellâ, son Appareil d'éloquence pour les orateurs sacrés; don Francisco Gregorio de Salas, VAbrégé pratique de Vart de prêcher, traités estimables qui ne pouvaient rien dire de bien neuf, mais dont les sages conseils étaient fécondS; parce qu'ils tombaient dans un terrain préparé : tous ces auteurs profitaient du succès d'Isla (3).

(1) Lorenzana, Pastorales y cartas, Madrid, 1779. Cf. Ferrer del Rio, Historia de Carlos tercero, t. IV, cap. III, p. 377.

(2) Pastoral sobre el digno ejercicio de la predicacion : 2 de abril de 1774. Ferrer del Rio, /.

(3) Pedro Antonio Sanchez : Discurso sobre la elocuencia sagrada en

CONDAM>*ATIOÎC ET RÉSDLTATS DE (( FRAY GERU!»(DIO » 437

Un éclatant témoignage du progrès accompli nous est donné par un des plus constants protecteurs de notre écrivain. Don Francisco Alejandro de Bocanegra y Jibaja n'était encore que simple licencié, quand Isla le signalait dans le Gerundio comme une des meilleures espérances de la chaire espagnole. Il ne démentit point cette prophétie et fut un des chefs de la réforme.

En 1755, dans un sermon pour le quatrième dimanche de Carême, montrant à la fois l'obligation où sont les riches de faire l'aumône temporelle, et celle qu'ont les {)rédicateurs de distribuer le pain de la parole, il avait fait un sévère tableau de ceux qu'on allait bientôt appeler gerundios. En 1775, devenu archevêque de Compostelle, il rassembla et publia ses discours. En relisant celui dont nous venons de parler, il ajouta à sa préface ces lignes remarquables : « Je ne puis omettre une observation qui mo parait très nécessaire. Ce que je disais dans le sermon du quatrième dimanche do Carême ne doit pas s'entendre, à l'heure qu'il est, avec la même généralité. Il y avait à cette époque beaucoup de prédicateurs qui réalisaient l'abominable portrait que j'en fais; mais aujourd'hui, dans notre pays, le saint ministère de la chaire est très réformé (1) ».

ErpaAa, io-S», Madrid, 177S. — Aiit Saochct Valtcrdc : El Pr^iea-

dor : trailado ditututo m tm part-'s, al (/ual jiremlen unnt rrflexinnei

vJ,'r /.,! iif.utot drl pùlpilo y m^t/iof de lu rtfurma. Ma<iri<l, 1782.

' Sol<*r de L'iirtu'llé, iiiaffiwtral de Orihiicla : Aparalo de

tr-t iot uradorei tagrndu* (IIHU). — Frauci*co Urrguriu do

lio ftràrlieo del pùlpito. — Ct. Franc. Keruaodet

: la de la eritica Ulerana en EtpaAa, p. 26, et Semp«r« :

/ 7" df unn fiiftli'it . , pa««iui.

(I> lioc4De|n-A y JilMJa, «rtoblipo de Aantia/^, Strmonei, ITIS, S vol. In-B. t^ltrf ptuloraU </ui ter! de prefner ttiu- lermoni.

Dans une autre lettre pastorale contre le progrès de l'incrédulité, le même prélat, par des allusions évidentes et capables, dit Isla lui-même, de renouveler toute la douleur de mes adversaires, « canonisait d'avance celui qui, très innocemment et peut-être même avec un grand mérite de sa part, les avait si vivement blessés (1) ».

La réforme embrassait toute l'Espagne. Bocanegra écrivait à Compostelle ; à Grenade, on imprimait, en 1771, une extravagante oraison funèbre intitulée le Zorobahel amplifié (2) ; mais aussitôt circulait en réponse une mordante satire, comme une protestation du bon sens public, qui ne tolérait plus de semblables folies.

C'en était fait du gérondianisme. La chaire espagnole n'avait point enfanté de chefs-d'œuvre : elle en attend encore ; mais don Antonio de Capmany, dans sa Philosophie de Véloquence, pouvait écrire avec un peu d'emphase : « La chaire sacrée a recouvré en Espagne ses antiques droits : la persuasion évangélique, la simplicité apostolique, l'énergie prophétique et la décence oratoire, malgré l'obstination des esclaves de la routine, qui croient abriter leurs sottises derrière l'amour de la patrie (3). »

(1) Isla. Cartas familiares, à. varies, 133.

(2) El Zorobahel amplificado y ampli ficador de la Religion y del instituto de la Santa hospitalidad, oracion funèbre que en las honras al /?"» P. Fr. Alonso de Jésus y Ortega, gênerai de la susodicha esclarecida Religion, dijo el M. R.P. Fr. Francisco Sotelo. Graaada, 1771. Cité par Hartzenbusch, discurso académico, p. 4o.

(3) D. Ant. de Capmauy : Filosofia de la elocuencia, Madrid, 1777, Prôlogo.

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Un instant on put croire qu'une sève nouvelle allait circuler dans toutes les branches de la littérature et des arts. Les chefs-d'œuvre de Goya rappelaient les beaux jours de la peinture espagnole ; Villanueva se faisait un nom dans l'architecture ; « la prose nette et pure de Jove-Llanos répondait dignement aux aj^éables comédies de Moratin et aux belles odes de Quintana 1)». L'Académie espagnole encourageait l'éloquence par la fondation dos prix pour les éloges historiques.

Mais ce mouvement fut incomplet; le pèle-méle des idées et des doctrines, éclatant dans un pays mal guéri d'un épuisement séculaire, ralentit tous les progrés. La politique et la guerre désolèrent la malheureuse Espagne. Le grand mal de la littérature et aussi de la chaire fut riiifluence exagérée du français. Moralin et Quintana sont injustes pour la vieille école espagnole ; leurs brillantes qualités de style ne compensent point la perte do cette couleur puissamment ori^'inale, de cette vigueur créatrice, de cet esprit national qu'on retrouve moins sous des formes élégantes, mais plus communes. Dans la chaire, les folies des Gerundios étaient remplacées par de mauvaises traductions de nos moindres sermonnaires. Jadis, le P. de Isia avait vu iinilre et signalé ce danger; mort, il reparut pour le ir[Mn]>~er encore. En 17î)2, la so'ur du P. df Isla pubi:a Its six volumes de ses sermons. Notre écrivain ét4iil déjà le revenant d'un autre Âge, et l'édilour

(t) Fftrcr tJel lUo, thtcurif» aeadfmtco, p. 11.

avertit opportunément que ces discours « apprendront aux prédicateurs à parler dans le style propre à la nation, et à éviter celui qu'affectent nombre d'autres sermons traduits ou mal imités d'idiomes étrangers (1) ».

Il y eut pourtant à cette époque un orateur « qui fit revivre, dans un siècle incrédule, les prodiges d'éloquence des Vincent Ferrier et des Jean d'Avila. C'est le missionnaire capucin Fray Diego de Cadix (1743- 1801). Depuis ces grands apôtres, on n'avait point entendu en Espagne de parole aussi puissante et aussi enflammée. Lus aujourd'hui, ses sermons sont lettre morte et ne donnent pas Ja moindre idée de l'effet merveilleux qu'ils produisaient. Fray Diego n'eût point été à l'aise sous les voûtes d'une église : il lui fallait le grand soleil, les places publiques ou les plaines immenses, couvertes parfois de plus de trente mille spectateurs. Sa phrase inculte était toute brillante et brûlante d'un feu intérieur ; tout prêchait en lui : sa voix tonnante, l'éclat extraordinaire de ses grands yeux, habituellement très doux; sa longue barbe blanche comme la neige, son habit austère, son corps décharné. On lui attribuait jusqu'au don des langues ; pécheurs et incrédules tombaient en foule à ses pieds et éclataient en sanglots. Il n'y eut jamais, conclut l'historien que je résume, d'orateur plus populaire dans tous les sens du mot : Fray Diego de Cadix eût été digne de naître au treizième siècle et d'être compté parmi les compagnons de saint François d'Assise (2) ».

(i) Sennones del P. Isla. Tomo I, Adverte.ncia. (2) Menemiez Pelayo, Heterodoxos espafioles. Tomo III, lib. VI, cap. III, p. 352.

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Durant les sanglantes guerres de la Kévolution et de l'Empire, la prédication revêtit partout un accent de patriotique enthousiasme, et la plus humble parole s'éleva souvent à des hauteurs que l'éloquence ne dépasse point. En 1793, lors de la première invasion française, le capucin FrayMiguel de Santander, évéque auxiliaire de Saragosse, et missionnaire presque aussi populaire que Fray Diego de Cadix, enflammait pour la défense de leurs foyers ses loyaux compatriotes.

Au moment où les Français allaient assiéger Saragosse, don Mariano de Lope adressait au peuple, dans l'église de saint Paul, un discours dont la lecture, dit M. Ferrer d<?l Rio, « est impossible à quiconque est né sous le soleil d'Espagne sans que le patriotisme fasse battre plus rapidement son cœur et enflamme son visage (Ij. » l'ius tard, l'héroique défense de « la villemartyre » fut dignement célébrée ; dans cette oraison fun«jbre de tout un peuple, le seul récit sans doute portail les orateurs et les obligeait à être sublimes ; mais c'était beaucoup de ne i)oint déparer cette grandeur par une emphase inopportune et d'unir la sobriété au mouvement et à la chaleur. Entre ceux qui y réussirent, on peut nommer don Nicolas Antonio lleredero Mayoral, dont le discours est d'une simple et nerveuse éloquence (2).

(J, Il |-.iirl/iut le p-DchAut k l'équivoque •« fait jour au miliou du

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M. Hartzenbusch, qui en cite de longs extraits, a raison de s'arrêter ensuite et de mesurer les progrès accomplis, en comparant ces belles pages aux puérilités de l'orateur qui, un siècle auparavant, célébrant la victoire d'Almansa, n'avait su que s'amuser à d'insipides jeux de mots sur la rose et le lys (1). Nous pouvons nous arrêter nous-mêmes : nous sommes loin de Fray Gerundio ; l'œuvre poursuivie par Isla est achevée.

Et pourtant, il ne faudrait pas croire que le gérondianisme fût mort sans résistance et n'eût point laissé de traces. De telles habitudes, enracinées dans l'esprit et dans les mœurs d'un peuple, ne disparaissent ni rapidement, ni tout à fait. Dès son début, la réforme avait été ralentie, et par la condamnation du livre qui la provoqua, et aussi par l'expulsion de la Compagnie de Jésus. Cette mesure avait privé tout d'un coup le royaume d'un grand nombre de prédicateurs instruits, sages et zélés, quelques-uns fort influents et éloquents ; elle avait privé l'enseignement public de maîtres qui ne furent point aisément remplacés.

Comme nous venons de le dire, les excès des a/rancesados entravèrent ensuite le progrès ; de saints religieux, des prélats exemplaires croyaient ne pouvoir défendre la religion, les mœurs et la langue que sous le manteau des vieilles méthodes et des vieux défauts. On peut citer un vénérable évêque de Santander, qui vécut jusqu'au commencement de ce siècle et qui comiDattit intrépidement l'incrédulité par des écrits

(1) Hartzenbusch, Discurso académico, p. 5i.

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illisibles. Il intitule une lettre pastorale : Remède fami- 'latoire, igw'\ fulminant, extrême; et il avait comïiosé un énorme poèmephilosophiiiue en sept volumes : le titre, qui a cinquante lignes, est du plus barbare £îalimatias(l).

Depuis lors, des secousses répétées ont changé bien des choses en Espagne : les Ordres religieux, chassés à plusieurs reprises, se sont ressentis de ces transformations; le monde où pouvait vivre et se mouvoir le type de Fray Gerundio est un monde presque aussi disparu que celui de don Quichotte. Les sciences sacrées, l'apologétique, et par conséquent la prédication, ont éprouvé le besoin de nouvelles méthodes et d'une activité que la longue sécurité de la foi populaire avait trop fait oublier aux contemporains d'Isla.

Le langage mrme s'est profondément modifié: comme les costumes et les mœurs, il a beaucoup perdu de sa couleur et de son originalité. Une sorte d'idiome cosmopolite et international, lléau de la véritable langue, tend à envahir la prédication, non moins que le journal et le roman. Devant certaines banalités, on en vient vite à regretter les saillies un peu gérori' diennes et les amusantes excentricités des sermons d'Isla. Mais grAce à Dieu, à l'huure qu'il est, il y a en Kspagno, au moins autant qu'ailleurs, des prédicateurs d'un remarquable laienl, et qui savent ''*''" autant

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qu'il le faut, à la fois de leur pays et de leur temps. Et dans son ensemble, la prédication espagnole, la prédication populaire surtout, a gardé un cachet national intéressant à étudier.

Là, un observateur attentif retrouverait assurément quelques traces des vieux errements. L'appareil scolaslique des majeures et des mineures, les interprétations subtiles et bizarres de l'Ecriture, les conceptos savants, l'emphase des grands mots éveillent parfois de singuliers échos dans l'oreille de quiconque a lu, soit Fray Gerundio, soit, ce qui est plus rare, les vieux sermons du temps de Charles II ou de Philippe V.

Il me souvient d'avoir entendu, un jour de fête, dans une église importante d'une très grande ville, un prédicateur des plus suivis, et qui méritait cette vogue par d'éminentes qualités. Il commentait l'évangile du jour : c'était la généalogie de Jésus-Christ d'après saint Mathieu : « Abraham genuit Isaac; Isaac autem genuit Jacob; Jacob autem, etc. » Le sermon était fort édifiant et instructif; mais durant quelques instants, l'argumentation de l'orateur porta sur le mot autem, : « Notadel pero, disait-il; remarquez bien le mais. » Il démontrait, en souriant, par ce mais, avec beaucoup d'esprit, le péché originel, et le privilège qu'eut la Sainte Vierge d'en être exemptée. C'était étrange, mais intéressant ; il en est qui ne sont qu'étranges.

Cette anecdote nous permet de constater que la doctrine de Fray Gerundio n'est point encore entièrement hors de saison. Don Quichotte a perdu depuis bien longtemps son utilité immédiate, car ni les romans

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chevaleresques, ni même, hélas ! les tentations d'héroïque folie ne sont plus guère aujourd'hui un danger pour l'esprit publie ; mais le roman d'Ishi renferme pour ses compatriotes, avec l'agrément littéraire, un enseignement toujours opportun.

Et pourquoi dire seulement pour ses compatriotes ? Les écueils de la composition oratoire, et surtout du sermon, ne sont-ils pas à I)L'u prés les mêmes dans toutes les langues? Les homélies de l'archevêque de Grenade sont-elles espagnoles ou françaises ?

Ets'il est vrai que gongorisme, euphuisme, préciosité, secentismo ( il y a bien d'autres appellations encore), ne sont après tout que les noms divers d'une même maladie, universelle et éternelle comme Tesprit humain, concluons que Fray Gerundio, qui a guéri parle rire un des accès de ce mal, contient une vertu capable de profiter un jour ou l'autre à quiconque fait métier de parler ou d'écrire, en tous temjis et par tous pays.

C'est une grave erreur que de nommer pêle-mêle, comme le fait quelque part un historien de la littérature espagnole (1), ce les Isla et les Feijôo, » avec les Huerta, les Iglesias, les Arriaga, comme adversaires jurés de l'école française au dix-huitième siècle. J'espère l'avoir montré : dans tout le cours de ce siècle, les doctrines de la décadence, si puissantes encore, ne reçurent point de coup plus mortel, ni la saine influence française de secours plus efficace, que l'apparition de Fray Gerundio.

S'il en fallait une nouvelle preuve, je m'appuierais sur la préface qu'avait préparée vers 1808, pour une édition projetée du Gerundio, un écrivain qu'on ne saurait taxer d'hostilité à l'égard de l'école française. Leandro Moratin y donne à Isla des éloges que nous

(1) Ad. de Puybusque. Histoire comparée des littératures espagnole et française. Tome II, dernier chapitre.

CONCLUSION i47

serions presque teutès de trouver exagérés, s'ils venaient d'un juge moins compétent. Il applaudit sans réserve son érudition, son bonheur dans la peinture des caractères et des mœurs locales, les grâces de son style : il déclare son œuvre « la plus docte en son genre, la plus utile, la plus digne de louang-e qu'ait produite la littérature espagnole au dix-huitieme siècle, a

La réforme de Luzan, restée dans le domaine idéal du Parnasse, demeura très longtemjjs sans résultats (1). Isia tninsporta la lutte dans Tarèno dt'-cisive de la prose oratoire, et, avec des armes dont son zèle naif ne mesura pas assez la portée, il y remporta une victoire difficile et féconde.

i' Seul, dit encore Moralin, Isla était capable de mener à bien une telle entreprise, parce que, seul à son éporjue, il unissait à une solide instruction théologique et philosophique, à la pratique de l'art oratoire, à la connaissance des meilleurs écrivains anciens el modernes, et au bon goût littéraire, l'invention, l'esprit, l'agrément et la pureté du style, et une facilité admirable dans Tusage do sa langue maternelle, alors comme aujourd'hui si [)0u étudiée ["2) ».

(! lion,

l^-.ii, •; . \. K.,

t. II. p. i «"t «HIV.). Cf. lion hranri^ro KeraauUcz UoosaIcs, UiMlarta de la critica titrrarta en Etpana, p il.

(î) LrAïKlro Muratiii, 0//rat pi'^umat, toDiu III. pp. 200-21U. Prvlogo jtftnt una nwra eilicum dr Fra\f Grriiuiliu. Moratiu fiil 'Ir crltc pr<^f 1 '•. écrit« au début du ri-gne di- Joc^ph, un réquisitoire cnulr** le»

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' 'i i|> .1 11' JI'Mlll <!• ' I.IUl' I iiillll' !'■ III) 111. ku ^>><i . r I il- iiiOOL

Sans doute, c'est l'idéal national des Grenade et des Vieira qu'Isla propose à la chaire espagnole, et il s'irrite contre les mauvais copistes de Bourdaloue autant que contre les Gerundios eux-mêmes. Mais cette discrète et ferme attitude m'a paru précisément caractériser l'esprit et les œuvres du P. de Isla, réduire à l'unité ses travaux multiples, expliquer ses défauts comme ses qualités. Il occupe dans son siècle une place bien à lui : isolé au milieu d'une époque stérile, satirique mordant, critique élevé et solide, amusant peintre de mœurs, écrivain de race, spirituel et populaire entre tous, là ne se borna point son mérite et son rôle.

Héritier très orthodoxe de toutes les traditions religieuses et littéraires de l'Espagne du seizième siècle, mais luttant aussi contre toutes les vieilles écoles de routine et de mauvais goût, il traçait, il indiquait du moins, dans la mesure de ses forces, la voie d'une réforme qu'il croyait possible, sage et modérée, et qui n'eût sacrifié ni le passé à l'avenir, ni l'originalité espagnole à l'influence étrangère.

Mais la rareté des talents, les révolutions et les troubles, la perfection même de cet idéal empêchèrent qu'il ne fût alors réalisé. Dans le domaine littéraire, au théâtre comme dans la chaire, dans la poésie comme dans le roman ou la prose philosophique, depuis Luzan, Montiano et la réaction nationale de la Huerta jusqu'à Melendez Valdés et aux Moratin, tous man-

Isla eût été bien surpris s'il eût su qu'on ferait de son livre, trente ans après sa mort, un pareil usage.

quèreni, ou de vigueur pour atteindre le but, ou de mesure pour respecter les limites délicates qu'avait marquées en se jouant le sûr instinct du P. de Isla.

Il y a un siècle qu'Isla est mort. La situation a-t-elle beaucoup changé? Les écrivains espagnols (et ils sont nombreux;, qui depuis lors ont bien mérité de leur pays, ont-ils fait autre chose que de remplir à leur manière le programme entrevu par le Jésuite, en travaillant à ranimer les grandes traditions littéraires de l'Espagne, à exploiter les richesses trop ignorées de sa langue ?

En revenant, par un rapide coup d'œil, sur la longue carrière du P. de Isla, il me semble qu'on ne peut se défendre d'un sentiment d'admiration sympathique pour l'homme et pour l'écrivain.

Cette vie de quatre-vingts ans n'est remplie que de vertus et d'épreuves Durement atteint dans toutes ses afTcctions, Isla mourut dans l'exil, fidèle à son Ordre détruit, à son pays, à ses amis, à sa tdche laborieuse d'écrivain, lidule à la franche gaieté de son caractère.

Je souhaite (jue ceux qui auront parcouru ces pages l»lacent en bon lieu dans leur souvenir ce Jésuite espagnol du dix-huitième siècle, joyeux pourfendeur de moines et de [irècheurs extravagants. Qu'ils ne cherchent pas à le confondre dans le groupe, un peu trop poli ou trop effacé, des lettres franijais qui furent ses confrères, Itapin, Bouhours, Desbillons; qu'ils le mettent plutôt en compagnie des orateurs sacrés dont il fut l'admiralcur cl le disciple : (ju'ils se le figurent écoutant tour à tour les accents do Buurdaloue, de Se-

gneri, de Vieira ; qu'ils le voient s'égayantdes malices de Gresset, ou mieux encore riant aux éclats dans un coin avec le P. Garasse, qui lui conte tout bas de bonnes histoires, propres à figurer dans le Gerundio. En tout cas, ceux qui auront fait la connaissance du P. de Isla aimeront, je l'espère, à saluer d'un franc sourire, quand elle repassera devant leur esprit, sa figure originale, au regarda la fois naïf et narquois.

APPKXDICI'S

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