Les précieuses ridicules. Comédie en un acte
Jean-Bapti«te Poquelin naquit à Paris en 1020. Son père, Jean-Baptiste Poquelin, valet de chambre tapissier cliez le roi, marchand fripier, et Anne Boutet, sa mère, lui donnèrent une éducation trop conforme à leur état, auquel ils le destinaient : il resta jusqu'à quatorze ans dans leur 5 boutique, n'ayant rien appris, outre son métier, qu'un peu à lix'e et à écrire. Ses parents obtinrent pour lui la survivance de leur charge chez le roi; mais son génie l'appelait ailleurs.
Poquelin avait un grand-i^ère qui aimait la comédie, et qui 10 le menait quelciuefois à l'hôtel de Bourgogne. Le jeune liomme sentit bientôt une aversion invincible pour sa profession. Son goût pour l'étude se développa : il pressa son grand-père d'obtenir qu'on le mît au collège, et il arracha enfin le consentement de son père, qui le mit dans une 15 pension, et l'envoya externe aux Jésuites, avec la répugnance d'un bourgeois qui croyait la fortune de son fils perdue s'il étudiait.
Le jeune Poqvielin fit au collège les progrès qu'on devait attendre de son empressement à y entrer. Il y étudia cinq 20 années ; il y suivit le cours des classes d'Armand de Bourbon, premier prince de Conti, qui, depuis, fut le protecteur des lettres et de Molière.
Il y avait alors dans ce collège deux enfants qui eurent, depuis, beaucoup de réputation dans le monde : c'étaient 25 Chapelle et Bernier ; celui-ci connu par ses voyages aux
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Indes, et Tauti-e célèbre i)ar quelques vers natui'els et aisés, qui lui ont fait d'autant plus de réputation, qu'il ne rechercha pas celle d'auteur. Ils avaient ijour précepteur le célèbre Gassendi, qui, ayant démêlé de bonne heure le génie S de Poquelin, l'associa à leurs études. .Jamais plus illustre maître n'eut de plus dignes disciples. Il leur enseigna sa philosophie d'Epicure, qui, quoique aussi fausse que les autres, avait au moins plus de méthode et plus de vraisemblance que celle de l'école, et n'en avait pas la barbarie.
lo Poquelin continua de s'instruire sous Gassendi. Au sortir
du collège, il reçut de ce philosophe les principes d'une
morale plus utile que sa physique, et il s'écarta rarement de
ces principes dans le cours de sa vie.
Son père étant devenu infirme et incapable de servir, il fut
15 obligé d'exercer les fonctions de son emploi auprès du roi. Il suivit Louis XIII dans le voyage que ce monarque fit en Languedoc, en 1642 ; et, de retour à Paris, sa passion pour la comédie, qui l'avait déterminé à faire ses études, se réveilla avec force.
20 Avant l'année 1625, il n'y avait point de comédiens fixes à Paris ; mais lorsque la passion du cardinal de Richelieu pour les spectacles eut mis le goût de la comédie à la mode, il y eut alors plus de sociétés particulières qui représentaient que nous n'en voyons aujourd'hui.
25 Poquelin s'associa avec quelques jeunes gens qui jouaient au faubourg Saint-Germain et au quartier Saint-Paul. Cette société éclipsa bientôt toutes les autres : on l'apiDela l'Illustre Théâtre.
Ce fut alors que Poquelin, sentant son génie, résolut de s'y
30 livrer tout entier, d'être à la fois comédien et auteur. Il prit le nom de Molière, et il ne fit, en changeant de nom, que suivre l'exemple des comédiens d'Italie et de ceux de l'hôtel de Bourgogne. Arlequin et Scai'amouche n'étaient connus que sous ce nom de théâtre. Il y avait déjà eu un 35 comédien appelé Molière, auteur de la tragédie de Polyxènc. Le nouveau Molière fut ignoré pendant tout le temps que durèrent les guerres civiles en France : il employa ces années
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à cultiver son talent et à composer, pour la province, quelques pièces, prises du théâtre italien, entre autres, le Docteur amoureux, les Trois Docteurs 7'ivaux, le Maître d'Ecole, ouvrages clans lesquels son génie n'avait pas eu encore l'occasion de se développer tout entier, et dont il ne 5 reste que le titre.
La première pièce régulière en cinq actes qu'il composa fut l'Etourdi. Il représenta cette comédie à Lyon, en 1653, Il y avait dans cette ville une troupe de comédiens de campagne, qui fut abandonnée dès que celle de Molière parut, 10
Quelques acteurs de cette ancienne troupe se joignirent à Molière, et il partit de Lyon pour les états de Languedoc, qui étaient alors tenus à Béziers par le prince de Conti : celui-ci se souvint de son camarade de collège, et lui donna une protection distinguée, Molière joua devant lui r^^otwf?/ 15 et le Déjyit amoureux.
Après avoir couru quelque temps toutes les provinces, et avoir joué à Grenoble, à Lyon, à Rouen, il vint enfin à Paris, en 1658, Le prince de Conti lui donna accès auprès de Monsieur, frère unique du roi Louis XIV ; Monsieur le 20 présenta au roi et à la reine mère, devant lesquels sa troupe et lui représentèrent, la même année, la tragédie de Nicomède sur un théâtre élevé dans la salle des gardes du vieux Louvre,
On permit à la troupe de Molière de s'établir à Paris : ils 25 s'y fixèrent, et partagèrent le théâtre du Petit-Bourbon avec les comédiens Italiens, qui en étaient en possession depuis quelques années.
Dès lors la troupe de Molière prit le titre de la Troupe de Monsieur, qui était son protecteur et qui deux ans après, en 30 1060, leur accorda la salle du Palais-Royal : le cardinal de Richelieu l'avait fait bâtir pour la représentation de Miratne, tragédie dans laquelle ce ministre avait composé plus de cinq cents vei-s. La troupe de Molière eut la jouissance de cette salle jusqu'à la mort de son chef, 35
Depuis l'an 1658 jusqu'à 1673, c'est-à-dire en quinze années de temps, il donna toutes ses pièces qui sont au nombre de
trente. Il voulut jouer dans le tragique; mais il avait une volubilité clans la voix et une espèce de hoquet qui l'empêchèrent d"y réussir.
liOrsque Molière, en 1659, donna la comédie des Précieuses 5 ridicules, la fureur du bel esprit était plus que jamais à la mode. Voiture avait été le"" premier en France qui avait écrit avec cette galanterie ingénieuse dans laquelle il est si difficile d'éviter la fadeur et l'affectation. Ses ovivrages, où il se trouve quelques vraies beautés avec trop de faux
10 brillants, étaient les seuls modèles ; et presque tous ceux qui se piquaient d'esprit n'imitaient que ses défauts. Les romans de Mlle Scudéri avaient achevé de gâter le goût. II régnait dans la plupart des conversations un mélange de galanterie guindée, de sentiments romanesques et d'ex-
15 ijressions bizarres, qui composaient un jargon nouveau, inintelligible et admiré. Les provinces, qui outrent toutes les modes, avaient encore renchéri sur ce ridicule. Les femmes qui se piquaient de cette espèce de bel esprit s'appelaient 'précieuses.' Ce nom, si décrié depuis par la
20 pièce de Molière, était alors honorable ; et Molière même dit dans sa préface qu'il a beaucoup de respect pour les véritables précieuses, et qu'il n'a voulu jouer que les fausses.
Cette petite pièce fut jouée et applaudie quatre mois de suite à Paris. La troupe de Molière fit doubler pour la
25 première fois le prix ordinaire, qui n'était alors que de dix sous au parterre.
Dès la première représentation, Ménage, homme célèbre dans ce temps-là, dit au fameux Chapelain : ' Nous adorions vous et moi toutes les sottises qui viennent d'être si bien
30 critiquées ; croyez-moi, il nous faudra brûler ce que uous avons adoré.'
La pièce est sans intrigue et toute de caractère. Il y a très peu de défauts contre la langue, parce que, lorsqu'on écrit en prose, on est bien plus maître de son style, et parce
35 que Molière, ayant à critiquer le langage des beaux-esprits du temps, châtia le sien davantage. Le grand succès de ce petit ouvrage lui attira des critiques que VEtoxcrdi et le
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Dépit amoureux n'avaient pas essuyées ; mais elles sont toutes tombées dans l'oubli qu'elles méritaient.
On sait qu'à une représentation des Précieuses i-idiculcs un vieillard s'écria du milieu du parterre : ' Courage, Molière ! voilà la bonne comédie.' On eut honte de ce style 5 affecté, contre lequel Molière et Despréaux se sont toujours élevés. On commença à ne plus estimer que le naturel, et c'est peut-être l'époque du bon goût en France.
Molière se fit dans Paris un très grand nombre de partisans et presque autant d'ennemis. Il accoutuma le public, en lui 10 faisant connaître la bonne comédie, à le juger lui-même sévèrement. Les mêmes spectateurs qui applaudissaient aux pièces médiocres des autres auteurs, relevaient les moindres défauts de Molière avec aigreur. Les hommes jugent de nous par l'attente qu'ils en ont conçue; et le 15 moindre défaut d'un auteur célèbre, joint avec les malignités du public, suffit pour faire tomber un bon ouvrage. Voilà pourquoi l'Avare, le Misanthroj)e, les Femmes Savantes, l'École des Femmes, n'eurent d'abord aucun succès.
Molière eut des ennemis cruels, surtout les mauvais 20 acteurs du temps, leurs protecteurs et leurs cabales ; ils suscitèrent contre lui les dévots ; on lui imputa des livres scandaleux; on l'accusa d'avoir joué des hommes puissants, tandis qu'il n'avait joué que les vices en général ; et il eût succombé sous ces accusations, si Louis XIV, qui en- 25 couragea et qui soutint Racine et Despréaux, n'eut pas aussi protégé Molière.
La fortune qu'il fit par le succès de ses ouvrages lui permit de recevoir chez lui des hommes de la meilleure compagnie, et d'encourager souvent par des présents considérables de 30 jeunes auteurs qui marquaient du talent.
Molière, heureux par ses succès et par ses protecteurs, par ses amis et par sa fortune, ne le fut pas dans sa maison.
Il avait épousé, en 1662, une jeune fille, sœur de la Béjart.
La disproportion d'âge, et les dangers auxquels une comé- 35 dienne jeune et belle est exposée, rendirent ce mariage malheureux ; et Molière, tout philosophe qu'il était d'ailleurs,
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essuj-a dans sou domestique les dégoûts et les amertumes qu'il avait si souvent joués sur le théâtre.
La dernière pièce qu'il composa fut le Malade Imaginaire. Il y avait quelque temps que sa poitrine était attaquée, et 5 qu'il crachait quelquefois du sang. Le jour de la quatrième représentation il se sentit plus incommodé qu'auparavant ; on lui conseilla de ne point jouer ; mais il voulut faire un effort sur lui-même, et cet effort lui coûta la vie. Il lui prit une convulsion en prononçant 'juro,' dans le
lo divertissement de la réception du Malade Imaginaire. On le rapporta moui-ant chez lui, rue de Richelieu. Etouffé par le sang qui lui sortait par la bouche, il mourut, entre les bras de deux sœurs religieuses, le 17 février 1673, âgé de cinquante-trois ans.
15 Le roi, dont Molière avait été le domestique et le pensionnaire, obtint de l'archevêque de Paris, Harlay de Chanvalon, qu'il fût inhumé dans une église. La populace, qui ne connaissait dans Molière que le comédien, et qui ignorait qu'il avait été un excellent auteur, un philosophe, un grand
20 homme en son genre, s'attroui^a à la porte de sa maison le jour du convoi ; sa veuve fut obligée de jeter de l'argent par les fenêtres ; et ces misérables qui auraient, sans savoir pourquoi, troublé l'enterrement, accompagnèrent le corps avec respect.
25 La difficulté qu'on fit de lui donner la sépulture, à cause de la prévention qui existait à cette époque contre la comédie, et les injustices qu'il avait essuyées pendant sa vie, engagèrent le fameux P. Eouhours à composer cette espèce d'épitaphe, qui, de toutes celles qu'on fit pour Molière, est la seule
30 qui méi"ite d'être l'apportée :
Tu réformas et la ville et la cour ; Mais quelle en fut la récompense !
Les Français rougiront un joiu* De leur peu de reconnaissance.
35 11 leur fallut un comédien
Qui mil a les polir sa gloire et son étude ; IVIais, MoliiTC, à ta gloire il ne manquerait rien, 8i parmi les défauts que tu peignais si bien. Tu les avais repris de leur ingratitude.
—Extrait des Œuvres de Voltaire.