PREFACE DE L'AUTEUR
C'est une chose étrange qu'on imprime les gens malgré eux. Je ne vois rien de si injuste, et je pardonnerois toute autre violence plutôt que celle-là.
Ce n'est pas que je veuille faire ici l'auteur modeste, et mépriser par honneur ma comédie. J'ofTenserois mal à pro- 5 pos tout Paris, si je l'accusois d'avoir pu applaudir à une sottise. Comme le public est le juge absolu de ces sortes d'ouvrages, ilyauroit de l'impertinence à moi de le démentir; et quand j'aurois eu la plus mauvaise opinion du monde de mes Précieuses ridicules avant leur représentation, je dois lo croire maintenant qu'elles valent quelque chose, puisque tant de gens ensemble en ont dit du bien. Mais comme une grande partie des grâces qu'on y a trouvées dépendent de l'action et du ton de voix, il m'importoit qu'on ne les dépouillât pas de ces ornements ; et je trouvois que le succès 15 qu'elles avoient eu dans la représentation étoit assez beau, pour en demeurer là. J'avois résolu, dis-je, de ne les faire voir qu'à la chandelle, pour ne point donner lieu à quelqu'un de dire le proverbe ; ^ et je ne voulois pas qu'elles sautassent du théâtre de Bourbon 2 dans la galerie du Palais. Cepen- 20
1 ' Chandelle se dit proverbialement en ces phrases : Cette femme est belle à la chandelle, mais le jour gâte tout, pour dire que la grande lumière fait aisément découvrir ses défauts.'
2 C'était dans la galerie du Palais de justice que se tenaient les libraires qui vendaient des nouveautés. Le libraire Guillaume de Luynes, qui eut le privilège de vente pour la première édition des Précievses ridieules, s'intitulait ' libraire juré au Palais, dans la salle des Merciers, à la Justice ' ; et les deux libraires associés à ce privilège, Chai'les de Sercy et Claude Barbin, demeuraient également au Palais, le premier dans la salle Dauphine, le second dans la grand' salle,
xiv LES PRECIEUSES RIDICULES
(lant je n'ai i)u l'éviter, et je suis tombé dans la disgrâce de voir une copie dérobée de ma pièce entre les mains des libraires, accompagnée d'un privilège obtenu par surprise. ^^ : J'ai en beau crier : ' O temps ! ô mœurs ! ' on m'a fait voir 5 une nécessité pour moi d'être imprimé, ou d'avoir un procès ; ^ et le dernier mal est encore pire que le premier. Il faut donc se laisser aller à la destinée, et consentir à une chose qu'on, ne laisseroit pas de faire sans moi. urT/i^i-^^ ^>iA~t oC.^%..^^ /^^^ ^-j^-^^ Mon Dieu ! l'étrange embarras qu'un livre à mettre au
10 jour, et qu'un auteur est neuf la première fois qu'on l'imprime ! Encore si l'on m'avoit donné du temps, j'aurois pu mieux songer à moi, et j'aurois pris toutes les précautions que Messieurs les auteurs, à présent mes confrères, ont coutume de prendre en semblables occasions. Outre quelque grand
15 seigneur que j'aurois été prendre malgré lui pour protecteur démon ouvrage, et dont j'aurois tenté la libéralité par une épître dédicatoire bien tleurie, j'aurois tâché de faire une belle et docte préface ; et je ne manque point de livres qui m'auroieut fourni tout ce qu'on peut dire de savant sur la
20 tragédie et la comédie, l'étymologie de toutes deux, leur
origine, leur définition et le reste. J'aurois parlé aussi à ines
amis, qui pour la recommandation de ma pièce ne m'auroient
pas refusé ou des vers françois, ou des vers latins. J'en ai
. même qui m'auroient loué en grec; et l'on n'ignore pas qu'une
25 louange en grec est d'une merveilleuse efficace ^ à la tête d'un livre. Mais on me met au jour sans me donner le loisir de me reconnoître ; et je ne puis même obtenir la liberté de dire deux mots pour justifier mes intentions sur le sujet de cette comédie. J'aurois voulu faire voir qu'elle se tient partout
1 Le meilleur moyen en effet do faire tomber d'avance l'édition frauduleuse était que Molière imprimât lui-même sa pièce. Mais de Lujaies eut beau presser Molière et se hâter, il ne réussit pas à empêcher la concurrence.
2 Ce substantif efficace était surtout usité dans le style de la dévotion ; mais pas là iiniquement, on le voit. Le valet du Menteur l'emploie à propos de la poudre de sympathie facte iv., scène 3) ; f\M\^ Monsieur de Poiirccaugnac (acte i., scène 2), le second médecin complimente son confrère sur 'l'efïicace et la douceur des remèdes ' qu'il vient de proposer.
PREFACE DE L'AUTEUR xv
clans les bornes de la satire honnête et permise ; que les plus excellentes choses sont sujettes à êti'e copiées par de mauvais singes, qui méritent d'être bernés ; que ces vicieuses imitations de ce qu'il y a de plus parfait ont été de tout temps la matière de la comédie ; et que, par la même raison que les 5 véritables savants et les vrais braves ne se sont point encore avisés de s'offenser du Docteur de la comédie et du Capitan, non plus que les juges, les princes et les rois de voir Trivelin, ou quelque autre sur le théâtre, faire ridiculement le juge, le prince ou le roi, aussi les véritables précieuses auroient tort 10 de se piquer lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. . ■ Mais enfin, comme j'ai dit, on ne me laisse pas le temps de respirer, et M. de Luynes veut m'aller relier de ce pas : à la bonne heure, puisque Dieu l'a voulu !