‹ Les précieuses ridicules. Comédie en un acteChapitre 26 sur 72 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

Magdeion (à Almanzor). — Allons, petit garçon, fautil toujours vous répéter les choses? Voyez- vous pas qu'il faut le surcroît d'un fauteuil ?

Mascariiie. — Ne vous étonnez pas de voir le Vicomte de la sorte : il ne fait que sortir d'une 5 maladie qui lui a rendu le visage pâle comme vous le voyez.

Jodeiet. — Ce sont fruits des veilles de la cour et des fatigues de la guerre.

Mascariiie. — Savez- VOUS, Mesdames, que vous voyez 10 dans le Vicomte un des vaillants hommes du siècle ? C'est un brave à trois poils. ^

Jodeiet. — Vous ne m'en devez rien. Marquis : et nous savons ce ciue vous savez faire aussi.

Mascariiie. — Il est vrai que nous nous sommes vus 15 tous deux dans l'occasion, -i^ -^"^^ f-'i^r l

Jodeiet.— Et dans des lieux où il faisoit fort chaud.

Mascariiie (les regardant toutes deiix).~Oni ; mais non pas si chaud qu'ici. Hai, liai, liai !

Jodeiet. — Notre connoissance s'est faite à l'aianée ; 20 et la première fois que nous nous vîmes, il commandoit un régiment de cavalerie sur les galères de Malte.

Mascariiie. — Il est vrai ; mais vous étiez pourtant dans l'emi^loi avant que j'y fusse ; et je me sou- 25

1 M. Littré y voit une assimilation d'un brave accompli avec le velours à trois poils, ou a quatre poils, qui est le meilleur; et cette opinion semble justifiée par l'exemple de Saint-Simon qu'il cite. 'Gaillebot . . . passa pour un brave à quatre poils qu'il ne falloit pas choquer.' Cette dernière expression serait impossible à expliquer avec l'étymologie tirée de la façon dont on aurait porté la barbe sous Louis xiii, et elle s'explique au contraire fort bien par la comparaison avec une étoffe à deux, trois ou quatre poils, c'est-àdire à deux, trois ou quatre lignes jaunes marquées sur le liséré, et qui en indiquaient la qualité.

viens que je n'étois que petit officier encore, que vous commandiez deux mille chevaux.

Jodeiet. — La guerre est une belle chose ; mais, ma foi, la covir récompense bien mal aujoui'd'hui les 5 gens de service comme nous.

Mascarilie. — C'est ce qui fait que je veux pendre l'épée au croc.

Cathos. — Pour moi, j'ai un furieux tendre pour les hommes d'épée.

10 Mag-delon. — Je les aime aussi ; mais je veux que l'esprit assaisonne la bravoure,

Mascarilie. — Te souvient-il. Vicomte, de cette demilune que nous emportâmes sur les ennemis au siège d'Arras ? ^ 15 Jodeiet. — Que veux-tu dire avec ta demi-lune? C'étoit bien une lune toute entière."

Mascarilie. — Je pense que tu as raison.

Jodeiet. — Il m'en doit bien souvenir, ma foi; j'y fus blessé à la jambe d'un coup de grenade, dont 2o je porte encore les marques. Tâtez un i^eu, de grâce ; vous sentirez quelque coup, c'étoit là.

1 Arras avait été investi en 1654 par l'armée espagnole, commandée par le prince de Condé. Tnrenne fit lever le siège. On peut aussi supposer que Molière parle du siège d'Arras le plus célèbre, de celui de 1640, depuis lequel nous sommes restés maîtres de la ville. Il fut surtout dirigé par le maréchal de la Meilleraye, chez qui, quelques mois avant Les Précieuses, IMolière était allé jouer en visite. La date, plus éloignée, ne paraît pas une objection irréfutable ; et les mots de demi-lune emportée (non pas reprise) sur les ennemis se rapportent mieux, ce semble, à des assiégeants qu'à des assiégés.

- Tallcmant des Réaux parle 'd'une naïveté qu'on attribuoit au feu marquis de Nesle, gouverneur de la Fère qui étoit pourtant un brave homme ; c'est que, comme on eut proposé de faire une demilune, il dit : " Messieurs, ne faisons rien à demi pour le service du Roi ; faisons-en une toute entière " ' {Les Historiettes, tome iv.).

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