SCENE IV
Magdelon. — Mon Dieu, que vous êtes vulgaire ! Pour moi, un de mes étonnements, c'est que vous ayez pu faire une fille si spirituelle que moi. A-t-on jamais parlé dans le beau style de Cathos ni de Magdelon? et ne m'avouerez-vous pas que 5 ce seroit assez d'un de ces noms pour décrier le plus beau roman du monde ?
Cathos. — Il est vrai, mon oncle, qu'une oreille un i^eu délicate pâtit furieusement à entendre prononcer ces mots-là ; et le nom de Polyxène que lo ma cousine a choisi, et celui d'Aminte que je me suis donné, ont une grâce dont il faut que vous demeuriez d'accord.^
Gorgibus. — Ecoutez, il n'y a qu'un mot qui serve : je n'entends point que vous ayez d'autres noms ^5 que ceux qui vous ont été donnés par vos parrains et marraines ; et pour ces Messieurs dont il est question, je connois leurs familles et leurs biens, et je veux résolument que vous vous disposiez à les recevoir pour maris. Je me lasse de vous 20 avoir sur les bras, et la garde de deux filles est
1 La Polyxène est le titre d'un roman d'un sieur de Molière, qui avait été en vogue quelque trente ans avant le succès des Précieuses. —Le mot Amintc (en iiaXien Ami nta), dans la pastorale du Tasse, est un nom d'homme, comme V Amputas grec et latin; mais on en avait fait chez nous \\n nom de femme. Gomberville, dans son Polexanclre, l'avait donné à 'la discrète' confidente de la reine Alcidiane. Parmi les pièces galantes de Corneille se trouvent des stances adressées à une Amintc. Ce nom est aiissi, comme nom de femme, chez La Fontaine; entre autres endroits, dans les jolis vers sur l'orangei'ie de Versailles :
Jasmins dont iin air doux s'exhale.
Fleurs que les vents n'ont pu ternir, Aminte en blancheur vous égale, Et vous m'en faites souvenir.
une charge un peu trop pesante pour un homme de mon âge.
Cathos.— Pour moi, mon oncle, tout ce que je vous puis dire, c'est que je trouve le mariage une chose 5 tout à fait choquante.
Magdeion. — Souffrez que nous prenions un peu
haleine i^armi le beau monde de Paris, où nous ne
faisons que d'arriver. Laissez-nous faire à loisir
le tissu de notre roman, et n'en pressez i^oint
10 tant la conclusion.
Gorgibus. — Il n'en faut point douter, elles sont achevées. Encore un coup, je n'entends rien à toutes ces balivernes ; je veux être maître absolu ; et pour trancher toutes sortes de discours, ou 15 vous serez mariées toutes deux ayant qu'il soit 23eu, ou, ma foi ! vous serez religieuses : j'en fais un bon serment.