Madame de Sablé, chap. ii, p
iNOTICE HISTORIQUE 21
sont celles-là qui, tombant de plus en plus dans l'îilToctation du savoir et du bel esprit, et dans un jargon insupportables décrièrent les Précieuses bien avant Molière K »
De Paris, l'esprit précieux passe en province, où il achève de se gâter. Il devient alors la prétention la plus plate et la pure niaiserie. Chapelle et Bachaumont le saisissent et le représentent sur le vif, lors de leur passage à Montpellier en 1656 : « Dans (une) chambre, disent-ils, nous trouvâmes un grand nombre de dames, qu'on nous dit être les plus jolies, les plus qualifiées et les plus spirituelles de la ville, quoique pourtant elles ne fussent ni trop belles, ni trop bien mises. A leurs petites mignardises, leur parler gras et leurs discours extraordinaires, nous crûmes plutôt que c'était une assemblée des Précieuses de Montpellier; mais, bien qu'elles fissent de nouveaux elîorls â cause de nous, elles ne paroissoient que des Précieuses de campagne, et n'imitoient que tbiblement les nôtres de Paris. Elles se mirent exprès sur le chapitre des beaux esprits, afin de nous faire voir ce quelles valoient par le commerce qu'elles ont avec eux. Il se commença donc une conversation assez plaisante. » Suit une série de jugements, à rebours du bon sens et du bon goiit, sur les ouvrages de quelques auteurs du temps. Les préfé-
•l. Madame de Sablé, p. 64-65. Voy. encore la Société française au dix-seplième siècle, chap. xii, p. 139-140. — Voj'., pour l'indication des divers cercles de Précieuses de Paris et de la Province et des principaux membres de chaque cercle, le Dictionnaire des Précieuses, de Somaize, édit. Livet. Somaize confond les diverses époques de la société précieuse, et il ne parle jamais que sous le couvert de noms de convention; au jnoyen ieVut'ûe Clef historique et anecdotique jointe à son édition (t. II, p. 123 à 403), M. Livet permet de se reconnaître au milieu de ce fatras de renseignements. Dans l'introduction de son édition, récemment publiée (janvier 1884), des Précieuses ridicules (p. xxvii et suiv.), M. Livet revient sur les confusions de Somaize et montre clairement le défaut capital du Dictionnaire; il nous paraît cependant qu'il y a quelques réserves à faire sur sa théorie (voy. ci-après, p, 74).
D'une manière générale, Somaize distingue deux sortes de Précieuses. Il y a, dit-il (Préface d'un des amis de l'auteur, en tête du grand Dictionnaire, t. I, p. 8-9), quatre sortes de femmes. Les deux premières ne nous intéressent pas ; quant aux deux autres : « Les troisièmes sont celles qui, ayant eu un peu plus de bien ou un peu plus de bonté que les autres, tachent de se tirer hors du commun; et pour cet effet elles lisent tous les romans et tous les ouvrages de galanterie qui se font. Toutes sortes de personnes sont bien venues chez elles; elles reçoivent des vers de tous ceux qui leur en envoient, et elles se mêlent souvent d'en jrger, bien qu'elles n'en fassent pas, s'imaginant qu'elles les connaissent parfaitement, parce qu'elles en lisent
rences de ces « Précieuses de campagne » sont à peu près celles du noble campagnard dans le Repas ridicule de Boileau :
« Les unes disoient que Ménage Avoit l'air et l'esprit galant, Que Chapelain n'étoit pas sage, Que Costar n'étoit pas pédant.
Les autres croyoient Scudéry Un homme de fort bonne mine, Vaillant, riche et toujours bien mis; Sa sœur, une beauté divine, Et Pellisson un Adonis.
» Elles en nommèrent encore une très grande quantité, dont il ne nous souvient plus. Après avoir bien parlé des beaux esprits, il fut question de juger de leurs ouvrages. Dans VAlaric et dans le Moyse, on ne loua que le jugement et la conduite, et dans la Pucelle, rien du tout; dans Sarrasin, on n'estima que la lettre de monsieur Ménage, et la préface de monsieur Pellisson fut traitée de ridicule; Voiture même passa pour homme grossier. Quant aux romans, Ca.ssa.ndre fut estimée pour la délicatesse des conversations; Cyrus et délie pour la magnificence de l'expression et la grandeur des événements. Mille autres choses se débitèrent encore plus surprenantes que tout cela i. »
beaucoup. Elles ne sauroient souffrir ceux qui ne savent ce que c'est que galanterie, et comme elles tachent de bien parler, disent quelquefois des mots nouveatrx sans s'en apercevoir, qui, étant prononcés avec un air dégagé et toute la délicatesse imaginable, paraissent souvent aussi bons qu'ils sont extraordinaires ; et ce sont ces aimables personnes que Mascarille (c'est-à-dire Molière; voy. ci-après, p. 37) a traitées de ridicules dans ses Précieuses, et qui le sont, en effet, sur son théâtre, par le caractère qu'il leur a donné, qui n'a rien qu'une personne puisse faire naturellement, à moins que d'être toile ou innocente. Les quatrièmes sont celles qui, ayant de tout temps cultivé l'esprit que la nature leur a donné, et qui s'étant adonnées à toutes sortes de sciences, sont devenues aussi savantes que les plus grands auteurs de leur siècle et ont appris à parler plusieurs belles langues, aussi bien qu'à faire des vers et de la prose. Ce sont de ces deux dernières sortes de femmes que M. de Somaize parle dans son dictionnaire sous le nom de Précieuses : les unes sont des Précieuses galantes ou Précieuses du second ordre, et les autres sont de véritables Précieuses. »
1. Voyage de Chapelle et Bachaumont, édit, Jouaust, p. 45-46. — Ménage, le Vadius des Femmes savantes, était, malgré ses prétenllcns à la galanterie, le type même du pédant (voy. ci-après, p. 33-34) j
Molière était à Montpellier en 1654 et 1G55*; il vit ces Précieuses, ou du moins leurs pareilles, et, quoique les Précieuses ridicules aient surtout en vue les Précieuses de Paris, il se souvenait peul-etre de celles de Montpellier lorsqu'il montra dans Cathos et Magdelon, ces « pecques provinciales », l'esprit précieux tombé dans le grotesque.
Il ne reste plus, pour compléter cette rapide histoire do la société précieuse avant Molière, qu'à dire quelques mots de la littérature qui en fut l'expression et le fidèle miroir, des sentiments dont s'inspirait cette littérature, de ses passetemps, de son cérémonial, de son jargon. Ici encore nous aurons à distinguer différentes périodes, correspondantes aux transformations et à la succession des cercles précieux.
Ce que l'on aimait par-dessus tout, au bon temps de l'hôtel de Rambouillet, dans la conversation et dans les écrits, c'étaient la noblesse et la délicatesse. On s'efforçait donc d'épurer les sentiments et le langage, en éliminant tout ce qui était vulgaire et bas, trop franc ou trop cru. On recherchait l'expression décente, qui permettait de tout dire avec goût; la métaphore ingénieuse qui dispensait d'appeler les choses par leur nom ou en relevait la vulgarité. On réglait son âme sur un idéal d'élévation chevaleresque, dont l'Astrée donnait le parfait modèle. On aimait aussi beaucoup l'esprit, non l'esprit gaulois, ami du franc rire et de la raillerie mordante, mais l'esprit de finesse et de légère moquerie, qui se
Chapelain, homme de sens et de poids, ne valait que par la solidité de son jugement ; Costar, chanoine du Mans, « toujours guindé, toujours sur le bien dire », était, selon la comtesse de la Suze, « le ■plus galant des pédants et le plus pédant des galants » (Tallemant, t. V, p. 162; Yoy. le portrait de main de maître que lui a consacré Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. XII, p. 210-230) ; George? de Scudéry n'était qu'un bravache assez gueux; la laideur de Pellisson était proverbiale. Alaric ou Rome vaincue de Scudéry n'est remarquable que par l'emphase et le mauvais goût; Moïse sauvé, de Saint-Amand, si vivement attaqué par Boileau, vaut mieux que sa réputation, mais n'a que des morceaux brillants; malgré le piteux échec de la Pucelle de Chapelain, on admettait encore, à ce moment qu'il y avait des parties supérieures. Sur Sarrasin, voy. ci-après, p. 138, n. 2; Voiture avait bien des défauts, mais il est difficile de méconnaître la délicatesse et la finesse de son esprit. Les conversa/tions de Cassandre, par La Calprenède, ne sont qu'un fade et intarissable verbiage ; enfin Cyrus et Clélie de Mlle de Scudéry sont écrits d'un style uni et diffus, et les événements n'y sont qu'un prétexte à dissertations.
1. Voy. J. LoiSELEUR, les Points obscurs de la vie de Moliùref p. 178 et siiiv.
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joue à la surface des choses et est à lui-même son propre but. La conversation , inspirée et dirigée par la marquise , permettait de satisfaire ces goûts. On causait des bruits de la Cour et de la Ville, on discutait des questions de langue, de littérature et de sentiment. Ainsi, on recherchait quels adoucissements il serait possible d'apporter dans la prononciation, encore rude et incertaine; on attaquait, on défendait, on condamnait certains mots; on dissertait sur l'essence et les variétés de l'amour. La correspondance était, pour les absents, le complément naturel de la conversation; en ce genre, Balzac et Voiture donnaient le ton, l'un spirituel et léger, l'autre sérieux et grave, le premier visant surtout à l'agrément et à la légèreté, le second à l'éloquence sérieuse et pleine.
Tel est le caractère de la première période de l'hôtel , et l'influence qu'il exerce alors est des plus salutaires. On n'y évite pas toujours l'afféterie et la manière, mais, encore une fois, à peine si ces deux défauts inévitables commencent à poindre, et ils sont amplement compensés par les qualités nouvelles de goût, de mesure, de décence, de noblesse, qui, de la société polie, passent peu à peu dans la littérature. On peut accepter, en somme, comme l'expression de la vérité, l'éloge que, du haut de la chaire, Fléchier faisait du cercle de la marquise : « Souvenez-vous, mes frères, de ces cabinets que l'on regarde encore avec tant de vénération, où l'esprit se purifioit, où la vertu étoit vénérée sous le nom de lincomparable Arlhénice^, où se rendoient tant de personnes de qualité et de mérite qui composoient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation 2. »
Mais peu à peu, avec Julie d'Angenncs et Mme de Sablé, les défauts en germe grandissent et se développent. Dans les sentiments comme dans le langage, la recherche se substitue à la distinction. On vise moins à penser avec justesse et à parler avec goût qu'à ne penser ni ne parler comme tout le monde; le subtil et le maniéré remplacent l'élégant et le délicat; la noble société, aristocratique et lettrée, ouverte à tous les mérites, devient une coterie étroite et dédaigneuse de gens de lettres médiocres et de femmes prétentieuses, qui
î. Voy. ci-après, p. 95.
2. Oraison funcbre. de Madame de Montausier, édit. des Oraisons {unùbres de 1749, p. 15.
se fait un esprit, un cœur, une langue, une littérature à son usage. Dans les sentiments, une galanterie alambiquée prend le nom et la place de l'amour. Chacun se croyant obligé do feindre le senliment h la mode, il devient faux et convenu; on afl'ecte de dédaigner le mariage comme trop matériel et grossier, et Julie d'Angennes n'est pas loin, sous ce rapport, de ressembler à l'Armande de Molière ^ De même pour l'amitié, que l'on dénature en la rendant semblable à l'amour, dont elle prend « les délicatesses, les raffinements, quelquefois même les orages ^ ». Tel est le sentiment qui unit Mme de Sablé à la comtesse de Maure, Mlle de Scudéry à Pellisson ^. C'est bien pis encore dans le langage. On en vient à ne plus appeler ni les êtres ni les choses par leur nom. A l'exemple des romans, chacun adopte un nom d'emprunt, à physionomie mythologique, faussement antique ou pastorale. Malherbe avait imaginé de tourner en anagramme le prénom de la marquise de Rambouillet, Catherine, qu'il trouvait commun et peu harmonieux. Il en avait f a.ii Art hénice^, qui, plus tard, devenu trop transparent, fit place à Cléomire, puis à Minerve , déesse d'Athènes. Ce n'était là qu'un agréable jeu d'esprit; mais bientôt on l'étend, on le générahse, on en fait une règle. Précieux et Précieuses se débaptisent à l'envi . Julie d'Angennes devient Ménalide , Mme de Longueville la princesse Léodaraie, puis Mandane après le Cyrus de Mlle de Scudéry, où elle est peinte sous ce nom, Mme de Sablé Stéphanie, Mlle de Scudéry Sophie, puis Sapho
1. Toutefois, la nature des choses ne pouvait manquer de reprendre ses droits; on ne joue pas impunément avec le feu, et certaines Précieuses, des plus qualifiées, se distinguèrent par des écarts de conduite fort peu platoniques. Ainsi Mme de Longueville et Mme de Sablé. Ce qu'il y a de piquant pour cette dernière, c'est que la théorie amoureuse que rappoi-te Mmede Motteville avait été formulée et perfectionnée par elle, et que c'est à elle que se rapporte le passage cité. Quant à Mme de Montausier, si elle fut irréprochable dans sa conduite personnelle, elle se montra, comme dame d'honneur de la reine, d'une singulière complaisance pour favoriser les amours de Louis XIV et de Mlle de la Vallière.