Voy., sur Mme de Sablé, le livre de V. Cousin, Madame de
NOTICE HISTORIQUE lO
Cet esprit, cependant, n'a pas encore déroge; s'il suit trop sa pente naturelle vers le raffinement et la subtilité, du moins p.st-il toujours un esprit de bon goût et de bon ton, de noble société et de haute littérature. L'influence des gens du monde et des grands seigneurs empêche encore les gens de lettres de tourner à la pédanterie; en outre, les grands écrivains ou les esprits supérieurs sont toujours en assez grand nombre parmi ces derniers pour empêcher les confrères de petit esprit et de petite littérature de transformer la société précieuse en coterie.
Avec Mlle de Scudéry, la société précieuse franchit une nouvelle étape; elle entre décidément dans le domaine étroit et mesquin où elle doit se confiner de plus en plus et où Molière viendra lui porter la guerre. La fausse finesse, la fausse délicatesse, la fausse distinction, la fausse galanterie, le dédain du simple et du naturel, l'affectation dans le langage et dans les sentiments, enfin et surtout la pédanterie littéraire, il n'y a plus guère autre chose dans l'esprit et le goût précieux. Le contraste est piquant entre la grande dame de grand esprit et le bel esprit de petite noblesse, entre le noble hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre et le modeste appartement de la rue de Beauce. Le seul mérite incontestable de Mlle de Scudéry, ce sont ses qualités de cœur et de caractère. Elle était bonne, de sentiments élevés, d'un commerce très sûr; quoiqu'elle tînt école de science amoureuse, jamais ses mœurs ne donnèrent prise à la moindre attaque. Mais, en dépit des éloges que lui prodiguent ses contemporains et des réhabilitations tentées de nos jours en sa faveur S quelques pages fines et délicates, d'utiles peintures de la société de son temps, une assez bonne langue, ne sauraient faire illusion sur sa déplorable facilité de plume, son platonisme alambiqué, le
Sablé, notamment chap. ii et m. C'est une apologie, presque sans réserves, et cependant, malgré ses conclusions, Cousin ne peut s'empêcher de citer bien des petits faits caractéristiques, qui édifient pleinement le lecteur sur la préciosité de l'héroïne. Pour bien connaître Mme de Sablé, voy. Port-Royal, de Sainte-Beuve, passim, à l'aide de la table dressée par M. de Montaiglon, dans le t. VII. 1. Voy. V. Cousin, la Société française au dix-septième siècle, principalement chap. xii à xv. Le correctif est dans l'étude impartiale et pénétrante de Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. iv ; voy. aussi Port-Royal, passim, et principalement t. V, p. 48 5. Le Irait dominant de l'illustre demoiselle est, il faut bien Je reconnaître, le pédantisme, la manie, la rage de régenter, d'enseigner le bel esprit.
20 LES PHÉGIEUSES RIDICULES
ridicule de son antiquité travestie, sa fadeur, sa monotonie. Sa conversation ressemblait beaucoup à ses livres: «Elle est prolixe en ses discours, disait un contemporain, et a un ton de voix de magister qui n'est nullement agréable ^ » C'est le samedi qu'elle réunissait chez elle son cercle littéraire. V. Cousin, qui la prise cependant plus haut qu'il n'est d'usage de le faire depuis Molière et Boileau, n'a pas craint de caractériser ainsi cette réunion par le contraste avec l'hôtel de Rambouillet : « A l'hôtel de Rambouillet, dit-il, tous les gens d'esprit étaient bien reçus, quelle que fût leur condition : on ne leur demandait que d'avoir de bonnes manières; mais le ton aristocratique s'y était établi sans nul ell'ort, la plupart des hôtes de la maison étant de fort grands seigneurs... La littérature n'y était pas le sujet unique des entretiens : on y parlait de tout, de guerre, de religion, de politique... Les gens de lettres étaient recherchés et honorés, mais ils ne dominaient pas... Les samedis étaient par-dessus tout littéraires. C'était une réunion en général assez bourgeoise, qui, avec la meilleure volonté, d'imiter celle de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, restait bien loin de son modèle. Quelques rares grands seigneurs, quelques rares grandes dames y paraissaient encore de temps en temps, mais le fond de la compagnie était d'un ordre inférieur par les manières comme par la naissance. L'esprit n'y manquait pas, mais il était à tous égards d'une assez mince qualité : nulle vraie grandeur, peu de simplicité, beaucoup de fadeur et de recherche. Chez la marquise de Rambouillet régnaient la suprême distinction, la noblesse, la familiarité, l'art de dire simplement les plus grandes choses; dans les samedis on disait avec prétention les plus petites; on affectait le bon ton, le ton galant, parce qu'on ne l'avait pas naturellement*. » 'V. Cousin oppose ensuite aux hôtes illustres de Catherine de Vivonne les gens de mince renom qui se réunissaient d'habitude autour de Sapho, dames de moyenne bourgeoisie pour la plupart, hommes de lettres dont les plus qualifiés étaient Chapelain, Conrart et Pellisson. Et il conclut : « Les samedis eurent leur influence à la fois bonne et mauvaise, entretenant et répandant le goût des lettres, mais aussi l'altérant et l'abaissant. Ces réunions en firent naître d'autres, encore plus mêlées, et ce