‹ Les précieuses ridicules; comédie. Nouv. éd., conforme à l'éd. originale, avec les variantes, une notice sur la pièce, le sommaire de Voltaire, un appendice et un commentaire historique, philologique et littéraireChapitre 2 sur 155 · AVERTISSEMENT V · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT V

riiistoire du précieux; du moins avons-nous cru devoir en rappeler les dates et les faits principaux ; on les trouvera dans la notice. Pour cette partie de notre tâche, nous n'avions que l'embarras du choix ; si une histoire complète et sans parti pris du précieux reste encore à écrire, on formerait toute une petite bibliothèque avec les travaux, souvent de premier ordre, qui lui sont consacrés ; ceux de Rœderer, de V. Cousin, de Sainte-Beuve, de M. Ch.-L. Livet, de M. l'abbé Fabre, de M. F. Brunetière méritent entre tous d'être cités. Nous les avons eus constamment sous les yeux, le plus souvent pour nous appuyer sur eux, parfois pour les contredire, toujours pour en profiter.

Dans le commentaire, E. Despois et M. Louis Moland ont été nos principaux guides. Mais, si nous les avons très souvent suivis, nous avons toujours contrôlé leurs dires ; nous avons tenu, dans les citations des écrits du temps, à remonter toujours aux sources, ne voulant pas, malgré la conscience de leurs recherches, faire un travail de seconde main. Enfin, le mérite de leurs travaux, dans un ordre d'études où c'est déjà un grand avantage de venir le dernier et où ils apportaient une méthode et des procédés bien supérieurs, ne nous a pas dispensé de recourir à leurs devanciers. Quand le meilleur parti à prendre était de citer textuellement ces divers travaux, nous avons toujours indiqué exac-

tcmcnt la nature et l'étendue de nos emprunts.

Pour la partie grammaticale du commentaire, outre le Lexique de la langue de Molière^ par Génin, ouvrage bien incomplet et auquel nous avons suppléé de notre mieux, les lexiques partiels de M. Livet et les travaux les plus récents de philologie française, nous nous sommes servi surtout de la Grammaire française de M. Chassang, dont l'éloge n'est plus à faire, et nous y avons toujours renvoyé dans l'occasion.

Gomme nous le disions en commençant, le présent travail est destiné surtout aux candidats à la licence; de là son étendue. Gertes, dans ce premier chef-d'œuvre de Molière, rien n'a vieilli; il excite encore un rire aussi franc qu'au jour de son apparition, chez le grand public comme chez les lettrés. Et cependant, il n'y a peut-être pas une seule phrase qui n'exige une explication ; souvent, c'est tout un commentaire qu'il faut sur chaque mot. Nous espérons aussi que cette édition ne sera pas inutile aux élèves de l'enseignement secondaire, caries Précieuses ridicules sont la préface naturelle des Femmes savantes^ qui figurent sur le programme de la classe de seconde ; il est même à peu près impossible d'étudier celles-ci sans recourir à celles-là.

PREMIÈRE REPRESENTATION DES PRECIEUSES RIDICULES- — ANALYSE DE LA PIÈGE. — LES SOCIÉTÉS PRÉCIEUSES ET l'eSPRIT PRÉCIEUX. — VÉRITABLE BUT DE MOLIÈRE.

De retour à Paris en 1658, après un long apprentissage en province comme acteur, auteur et directeur de troupe *, Molière avait donné, le 24 octobre, sa première représentation au Louvre, devant Louis XIV ^. Déjà, le duc d'Orléans, frère du Roi, lui avait accordé sa protection et le droit de donner à sa troupe le titre de comédiens de Monsieur. Le Roi, de son côté, dès qu'il l'eut entendu, lui accorda la salle du Petit-Bourbon 3, pour y jouer alternativement avec les comédiens italiens. Molière avait trente-six ans; sa troupe était excellente*; riche d'expérience, plein de courage et de iéu, il avait besoin de frapper un coup d'éclat pour atli-

1. Voyez, sur cette période de la vie de Molière, J. Loiseleur, les Points obscurs de la vie de Molière, deuxième partie.

2. Dans la salle des Gardes du vieux Louvre, aujourd'hui la salle des Cariatides. La représentation se composait de Nicomède, de Corneille, et du Docteur amoureux, farce en un acte, qui ne fut pas imprimée et dont Boileau regrettait fort la perte {Bolœana, 1742, p. 31).

3. La salle du Petit-Bourbon se trouvait dans l'hôtel du même nom. situé lui-même le long de la Seine, entre le vieux Louvre et l'église Salnt-Germain-l'Auxerrois. Cet hôtel disparut dès l'année suivante pour faire place à la célèbre colonnade de Claude Perrault, et la troupe de Molière alla jouer dans la salle construite en 1641 au Palais-Royal pour la tragi-comédie de Mirame. Sur la salle du Petit-Bourbon, voy. E. Despois, le Théâtre sous Louis XIV, p. 23 à 27.

4. Elle se composait alors de Ch. Dufresne, Joseph et Louis Béjart, Du Parc, de Brie, et de Mlles Madeleine Béjart, Marquise du Parc, Catherine de Brie et Hervé (Geneviève Béjart). ^ur ces acteurs, voy. ci-après, p. 54 et suiv.

rcr le plus tôt possible l'attention sur lui, et prendre position en lace de ses rivaux de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais". Le mardi 18 novembre 1659, il faisait représenter les Précieuses ridicules.

Au cours de sa vie errante, il s'était exercé d'abord dans de simples canevas à l'italienne 2, impromptus pleins de gaieté, dont nous pouvons juger par le Médecin volant et la Jalousie de Barbouillé, qui nous ont été conservés ; de plusieurs autres, les Trois Docteurs rivaux, le Maître d'École, le Docteur amoureux , Gros-René écolier, le Docteur pédant, la Casaque, etc., nous n'avons plus que le titre. En 1653 (ou 1655), il avait donné à Lyon sa première pièce régulière, VÉtourdi, imitée encore de Titalien^, mais portant déjà l'empreinte du génie, pleine d'une verve originale et d'un feu d'imagination dont rien encore, dans le théâtre

1 Les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, successeurs sur ce théâtre des confrères de la Passion, portaient, depuis les premières années de Louis XIII, le nom de Troupe royale des comédiens, honneur très envié, et jouissaient d'une subvention royale ; ils excellaient surtout dans la tragédie. Molière ne put vivre en bonne intelligence avec eiix; ce fut bientôt, entre les deux troupes, une guerre acharnée (voy. ci-après, p. 159, n. 2). La troupe du Marais, constituée vers 1600 environ, finit, après diverses pérégrinations, sous divers noms, par s'établir dans un jeu de paume de la rue Vieille-du-Temple, au Marais, d'où le nom qui lui resta; c'est là que fut représenté le Cid. Outre la comédie et la tragédie, la troupe du Marais représentait les pièces dites à machines. En 1673, à la mort de Molière, ses camarades se réunirent à elle, rue Guénégaud, où elle s'était transportée; en 1680,1a troupe de l'Hôtel de Bourgogne vint à son tour se joindre aux deux premières, et la Comédie-Française se trouva constituée. — Voy., à ce sujet, E. Despois, le Théâtre français sous Louis XIV, liv. I, chap. I à V.

2. Voy., sur l'imitation de la comédie italienne par Molière, L. Mo- LAND, Molière et la comédie italienne, notamment chap. x à xv. — La comédie italienne se divisait en deux genres distincts : la comédie régulière, écrite en vers ou en prose, commedia sostenuta, et la comédie improvisée, co?iîmedia delV arte ou alV irnproviso , cq\\%-cï très ancienne, remontant jusqu'aux Atellanes latines et dont les princi- }):uix types figurent dans les fresques de Pompéi. Pour la com.media delV arle, ou se contentait d'écrire, avec plus ou moins de détail, le sujet et le plan de la pièce ; l'imagination des acteurs faisait le reste. Les canevas italiens, riches de situations, de types et d'intrigues, ont exercé la plus gi-ande influence sur le développement de la comédie fiùnçaise ; api-ès Molière, Regnard y prit beaucoup et ils furent le point de départ du théâtre de Marivaux. Les principaux de ces canevas ont été réunis par Gherardi (1694 et 1700, 6 vol. in-12).

3. L'InavertUo, de NicOLÔ Barbieri, connu, comme acteur, sous le nom de Beltrame.

français, ne pouvait donner l'idée, d'un style tout prêt pour la grande comédie et où apparaît, pour la première fois, un type créé, Mascarille, qui, écliangcant plus tard son nom contre celui de Scapin , deviendra le type même du valet d'inirigue*. En décembre 1650, il avait fait représenter à Béziers, pendant les États de Languedoc, le Dépit amoureux^ toujours d après l'italien 2; mais une partie, la meilleure, lui appartenait toute entière; ce sont ces ravissantes scènes de brouille et de raccommodement, dont il devait reprendre l'idée dans le Tartuffe et le Bourgeois gentilhomme^. k\ccles Précieuses ridicules, il entrait enfin dans la vraie comédie et ouvrait sa veine originale : « Il y laissait les canevas italiens et les traditions du théâtre pour y voir les choses avec ses yeux, pour y parler haut et ferme, selon sa nature, contre le plus irritant ennemi de tout grand poète dramatique au début, le bégueulisme bel esprit, et ce petit goût d'alcôve, qui n'est que dégoût. Lui, l'homme au masque ouvert et à l'allure naturelle, il avait à déblayer, avant tout, la scène de ces mesquins embarras pour s'y déployer à l'aise et y établir son droit de franc-parler*. »

On a prétendu que les Précieuses ridicules avaient été représentées en province avant de paraître à Paris. Un biographe de Molière, assez sujet à caution, Grimarest ^, puis Voltaire^, avaient mis en circulation cette erreur, que Rœderer ' reprit et défendit avec acharnement, la trouvant favorable à la thèse qu'il défendait. Le témoignage de La Grange %

i. Voy. ci-après, p. 129, n. 1.

2. L'Intéresse (la Cupidité), imbroglio, c'est-à-dire pièce d'intrigue, de NicoLÔ Secchi.

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