‹ Les précieuses ridicules; comédie. Nouv. éd., conforme à l'éd. originale, avec les variantes, une notice sur la pièce, le sommaire de Voltaire, un appendice et un commentaire historique, philologique et littéraireChapitre 58 sur 155 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

tout ce que nous avons pu leur dire? Et ne m'avouerez vous pas enfin que quand nous aurions esté les dernières personnes du monde, on ne pouvoit nous faire pis * qu'elles ont fait?

DU CROISY

Il me semble que vous prenez la chose fort à cœur.

LA GRANGE

Sans doute je l'y 2 prens^ et de telle façon que, je veux me vanger de cette impertinence*. Je con-

en vers. Molière dit de même [Av., IV, 1) : « Je vous crois trop raisonnable pour vouloir exiger de moi que ce qui peut être permis par l'honneur et la bienséance, » Et aussi {Bourg, fient., III, 12) : « Descendons-nous tous deux que de borme bourgeoisie. » De même Racine {Britan., I, 4) :

Que vois-je autour de moi que des amis vendus?

1. La seule édition de 1734 donne pire, c^ni est une faute. En effet, pire (du lat. pejor) est un adjectif, l'oppose de meilleur, et se trouve toujours joint à un substantif qu'il qualifie ; pis (de pejus) est un adverbe, l'opposé de mieux, et s'emploie seul. Dans le cas même où pis peut être à la rigueur considéré comme un adjectif, il se distingue encore de pv^e en ce qu'il désigne des faits et non des choses. Voy, B. Lafaye, Dictionnaire des synonym.es de la langue française, p. 850.

2. Dans Molière et dans tous les écrivains du dix-septième siècle l'emploi de y est fort étendu comme corrélatif de à, lui, leur, qu'il s'agisse de choses ou de personnes, pour représenter dans et auec, et aussi avec un verbe; dans ce dernier cas, il représente elliptiquement l'idée exprimée par toute une phrase. Il faudrait multiplier les exemples. Vo.v. (jÉ?:ix, Lex. de la langue de Molière, p. 420-423.

3. Pour prends. Cette suppression de lettre, fréquente au dixseptième siècle, est tantôt justifiée par l'étymologie, la lettre n'existant pas en latin, tantôt arbitraire comme ici, le mot venant de prendere.

4. On remarquera que cette phrase forme deux vers alexandrins. Les vers sont très communs dans la prose de Molière; dans certaines de ses pièces, comme le Sicilien, Georges Dandin, VAvare, il y a des tirades entières qui peuvent être coupées en vers blancs. C'est une marque de cette merveilleuse facilité de versification et de ce sens du rythme propres à Molière, qui souvent versifiait, comme Mme de Sévigné écrivait, à bride abattue. Peut-être les trois pièces que nous venons de citer étaient-elles destinées, dans la pensée de Molière, à être mises en vers, et l'auteur, en les écrivant de premier jet, y semait les vers blancs en attendant qu'il eût le temps d'y mettre les rimes. Ce qui semble le prouver, c'est que dans d'autres pièces évidemment conçues pour rester en prose, comme les farces. Don Juan, la Cri'

noy* ce qui nous a fait mépriser. L'air précieux n'a pais seulement infecté Paris, il s'est aussi répandu dans les provinces^ et nos donzelles^ ridicules en ont humé leur bonne part. En un mot c'est un ambigu *

tique de V École des Femmes, ces vers blancs sont très rares. Voy., sur cette particularité, F. Génin, Lexique de la langue de Molière.

&. 412-416. Vaugelas {Remarques sur la langue française, édit. HASSANG, t. I, p. 188-191) recommande d' « éviter les vers dans la prose autant qu'il se peut, surtout les vers alexandrins, parce que leur mesure sent plus le vers que celle des vers communs ». Il ajoute, condamnant ainsi d'avance la phrase de Molière : « Que s'il y a deux vers de suite, dont le sens soit parfait en chaque vers, c'est bien encore pis, et si ces deux vers finissent, l'un par une rime masculine, et l'autre par une féminine, le défaut en est encore plus grand, parce que cela sent davantage sa poésie. » Patru, Th. Corneille, l'Académie, dans leurs observations sur les Remarques (même édition, 1. 1, p. 191-193), approuvent cette interdiction, que Patra notamment . rend formelle. Toutefois, le même Vaugelas ajoute : « Pourvu que cela n'arrive pas souvent, je ne crois pas qu'il y ait grand mal. » Vaugelas, en somme, a raison. Rien de plus insupportable que certains ouvrages he prose, écrits de propos délibéré en vers blancs, comme les Incas de Marmontel; d'autre part, dans une prose très travaillée et où l'on cherche une certaine cadence, il est impossible de les éviter complètement, par exemple dans les pièces de Beaumarchais.

1. On coupe aujourd'hui, à la représentation, depuis « Je connois » jusqu'à la fin de la réplique. Voy. ci-dessus, p. 65.

2. On en voit la preuve dans le Voyage de Chapelle et de Bachaumont et dans les Grands jours d'Auvergne de Fléchier. Voy. cidessus, p. 21 et 50, la visite des deux amis aux Précieuses de Montpellier, et celle des deux Précieuses de Vichy au galant abbé.

3. Du bas latin dominicella, diminutif de domina. Au mo^^en âge, ce mot, féminin de doncel ou dancel {damoiseau), désignait une fille ou femme de distinction, et ce sens existait encore à la fin du dixseptième siècle. En 1678, Hauteroche disait dans les Nobles de province (II, 3) :

Je devois l'épouser, mais je ne veux plus d'elle.

— Plus de moi! — Quoi! Crispin! — Elle fait la.donselle,

Monsieur, et, s'il vous plaît, je ne suis point un sot.

Mais déjà le sens où l'emploie Molière, et qui retient un peu, avec ironie, il est vrai, de sa signification première, commençait à prévaloir, et l'a tout à fait emporté.

4. Du lat. amhiguus, d'où l'accent circonflexe, que l'orthographe moderne n'a pas conservé. Comme substantif, ambigu désignait un repas où l'on servait à la fois les viandes et le dessert, et, par suite, au figuré, comme ici, un mélange de choses contraires. Regnard, qui emprunte si souvent, par réminiscences probablement involontaires, des vers entiers à Molière, dit dans le Joueur (I, 6), faisant un vers de la phrase de La Grange :

C'est dans son caractère une espèce parfaite, Un ambigu nouveau de prude et de coquette.

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