‹ Les précieuses ridicules; comédie. Nouv. éd., conforme à l'éd. originale, avec les variantes, une notice sur la pièce, le sommaire de Voltaire, un appendice et un commentaire historique, philologique et littéraireChapitre 59 sur 155 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

de précieuse et de coquette que leur personne ; je voy' ce qu'il faut estre, pour en estre bien reçeu, et si vous m'en croyez, nous leur joiierons tous deux une pièce *, qui leur fera voir leur sottise, et pourra leur aprendre^ à connoistre un peu mieux leur monde.

DU CROISY

Et comment encore ?

LA GRANGE*

J'ay un certain valet, nommé Mascarille, qui passe au sentiment de beaucoup de gens pour une manière' de bel esprit*, car il n'y a rien à meilleur marché

1. Dans l'ancienne langue française, il n'y avait jamais d's à la première personne du singulier des temps simples de l'indicatif et du conditionnel, et cette orthographe était plus régulière que la nôtre, car il n'y a pas d's aux temps correspondants du latin. C'est dans la première moitié du dix-septième siècle que l'usage de Vs commença à s'introduire. Voy. Chassang, Gr. fr., par. 115, rem. I.

2. Dans le sens de toUr, moquerie, petit complot, comparés à une pièce de théâtre. A la fin des Précieuses, Magdelon dira (se. XVI) • « C'est une pièce sanglante qu'ils nous ont faite. » De même dans Monsieur de Pourceaugnac (I, 3) : « Nous lui jouerons tant de pièces, nous lui ferons tant de niches sur niches, que nous renverrons à Limoges M. de Pourceaugnac. »

3. Du lat. ad et prendere. Notre orthographe est donc plus étymologique en mettant deux p, par le changement régulier du d en p.

4. On coupe à la représentation, dans cette réplique, depuis a car il n'y a rien «jusqu'à o maintenant ». Voy. ci-dessus, p. 65.

5. Très usité au dix-septième siècle, en ce sens de sorte, façon. Molière dit de même {Mal. im., II, 6) : « De la prose cadencée, ou des manières de vers libres. » Et Mme de Sévigné (25 octobre 1673) : « D'autres, qui sont des manières de ministres. » Le P. Bouhours {Entretiens d'Ariste et d'Eugène, cités par M. Livet, édit. des Précieuses, p. 185), disait en 1671 : < Vous pourriez ajouter manière à façon, car ce mot est aussi en vogue. »

6. Cette expression, l'une des plus répandues aux deux derniers siècles dans la langue littéraire, a été prise tantôt en bonne, tantôt en mauvaise part. Le bel esprit, c'était la culture des belleslettres; un bel esprit, celui qui se distinguait par la finesse du goût, ou celui qui y prétendait vainement. Boileau disait dans le premier sens {Art poét., 1674, ch. I) :

O vous donc qui, brûlant d'une ardeur périlleuse^ Courez du bel esprit la carrière épineuse.

A mesure que le siècle s'avance, le second semble prévaloir. La

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que le bel esprit maintenant. C'est un extravagant, qui s'est mis dans la teste* de vouloir faire Ihomme de condition^. Il sep que* ordinairement de galanterie%

Bruyère, celui de tous es ecrirains- du dix-septième siècle qui a le plus employé le mot et le mieux étudié la chose, se plaint des « beaux esprits » qui « veulent trouver obscur ce qui ne l'est point, et ne pas entendre ce qui est fort intelligible » {Des ouvrages de l'esprit, 35, 1689); ailleurs, cependant, il se plaint que le mot soit pris trop souvent en mauvaise part et se moque de ceux qui « employent cette ironie comme Jes sots, sans le moindre discernement, ou comme les ignorants, qu'elle console d'une certaine culture qui leur manque, et qu'ils ne voient que dans les autres ». {Des jugements, 20, 1691.) Cela ne l'empêche pas de faire lui-même une satire mordante de Cydias (Fontenelle), le bel esprit de profession (De la société et de la conversation, 75,1694). Au dix-huitième siècle, aucune des deux acceptions ne l'a définitivement emporté, et Marivaux, critique à ses heures, après s'être moqué en 1717 du bel esprit et des beaux esprits, range en 1749 parmi ceux-ci Corneille et Racine, « ces peintres sublimes des splendeurs et des misères de l'âme humaine, qui, en nous instruisant dans leurs ouvrages, nous persuadent, à force de plaisirs, qu'ils n'ont pour objet que de nous plaire ».

1. Du latin testa, terre cuite, tesson et, par analogie, crâne (dans Ausone), mais cette étymologie est contestée.

2. C'est-à-dire de qualité, de noblesse. Il y avait, cependant, une différence entre homme de qualité et homme de condition, expression nou7elle à ce moment : « Condition dit moins que qualité; et homme de qualité est quelque chose de plus en notre langue qu'homme de condition... J'ai connu un homme de bonne maison, mais un peu entêté de sa noblesse, qui eut un grand chagrin de ce qu'on avoit dit qu'il étoit homme de condition, parce qu'il prétendoit être homme de qualité. » (P. Bouhours, Rem. sur la langue française, 1682, p. 17: cité par M. Livet, édit. des Précieuses, p. 159.)

3. Cette expression était de date récente, et encore fort contestéi\ Vaugelas disait {Rem. sur la langue franc., 1647, édit. Chassang. t. II, p. 455) : « Je ne voudrois pas écrire pour rien au monde. Il S'' pique de bravoure, qui est une façon de parler de nos courtisans. Il n'est supportable que dans une lettre, et encore faut-il que ce soit en raillant. » La Rochefoucauld écrivait cependant {Maximes, 203) : < Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien. » Et La Bruyère {Des jugements, 20) : « Un ouvrier se pique d'être ouvîier : Eurypyle se pique-t-il d'être bel esprit?»

4. Galanterie ne veut pas dire ici commerce amoureux mais agrément, politesse dans les manières. Tout honnête homme devait èXxe galant (voy. ci-dessus, p. 16, et ci-après, p. 110. n. 2). Galanterie et galant sont deux des mots les plus usités au dix-septième siècle, surtout dans le style précieux ; nous en vei-rons ci-après de nombreux exemples; on disait l'air galant, le ton galant; un ruban était galant (voy. ci-après, p. 160, n. 2). Mlle de Scudéry donne dans le Cyruf< toute une dissertation sur la galanterie et l'air galant (t. X, p. 887 j: voy. ce morceau transcrit dans la Société française au dix- septième

SCEiNK II iO'i

et de vers, et dcdaii^nc les autres valets jus(iu à les apcller ' brutaux^.

DU CROISY

Et bien qu'en prétendez vous faire?

LA GRANGE

Ce que j'en pretcns faire! il faut... mais sortons d'icy auparavant.

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