SCENE IV
et que sa recherche soit dans les formes. Prcinic're« ment il doit voir au temple*, ou à la promenade ^ ou dans quelque cérémonie publique la personne dont il devient amoureux; ou bien estre conduit fatalement chez elle, par un parent ou un ami, et sortir do là tout rêveur et mélancolique. Il cache, un temps, sa passion à l'objet aymé, et cependant luy rend plusieurs visites, où l'on ne manque jamais de mettre
les beaux sentiments. » Et Bayle {Lett., 10 janv. 1674) : « Les poètes et les polisseurs de beaux sentiments... »
C'était aussi un terme du langage de la dévotion. Ainsi Bossuet (Serm., 4^ pour le jour de Pâques) : « Il faut pousser ce désir avec toute la pureté de la nouveauté chrétienne. » Et Orgon parlant de Tartuffe [Tart., I, 5) :
Il attiroit les yeux de l'assemblée entière Par l'ardeur dont au ciel il poussait sa prière.
1. « On n'osait pas, au dix-septième siècle, faire prononcer sur le théâtre le mot église : c'eût été regardé comme une profanation, » (Génin, Lex. de Molière, p. 391.) Corneille disait {Ment., IV, 9) :
Il est saison que nous allions au temple.
Voy., sur cette règle, qui souffrait cependant quelques exceptions, V. FouRXEL, les Contemporains de Molière, t. I, p. 71. Dans les romans de Mlle de Scudéry, c'est au temple que se nouent la plupart des intrigues, par imitation de la galanterie italienne ou espagnole, qui, suivant l'usage, passait de "la littérature dans les mœurs. Les Lois de la galanterie (XII, p. 19) disent à ce sujet : « Quoique d'ordinaire (les galants) aient assez de peine à être dévots, ils ne laisseront pas de fréquenter les églises... ; et comme c'est aux dames que l'on désire plaire le plus..., il faut chercher l'endroit où elles se rangent. » Scarrox disait plaisamment de cet usage : « Le temple de Dieu sert de rendez- vous aux godelureaux et aux coquettes... On y devroit donner ordre, et établir des chasse-godelureaux et des chasse-coquettes dans les églises comme des chassechiens et des chasse-chiennes. » [Roman comique, première partie, chap. IX.)
2. « Pour ce qu'à dire la vérité, les trop grands témoignages de la galanterie font du scandale dans les temples consacrés à Dieu et destinés à l'oraison, l'on doit chercher tous les rendez-vous qui sont hors de là et où le beau monde se treuve; et les vrais galants seront curieux de dresser un almanach où ils verront en quelle saison on va promener à Luxembourg, et en quelle autre aux Tuileries; quand commence le Cours hors la porte Saint-Antoine, et quand c'est que celui de la Reine-Mère a la vog;ue; quelle longueur de jour peut permettre de visiter les belles maisons d'autour de Paris, et à quelle heure il faut partir pour toutes ces promenades. » [Les Lois de la galanterie, XII, p. 20.)
sur le tapis une question galante, qui exerce les esprits de l'assemblée*. Le jour de la déclaration arrive, qui se doit faire ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée "^ : et cette déclaration est suivie d'un prompt couroux^, qui paroist* à nostre rougeur, et qui pour un temps bannit l'amant de nostre présence. En suite il trouve moyen de nous appaiser; de nous accoustumer insensiblement au discours* de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui 'fait tant de peine*. Apres cela viennent les aventures; les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie,
1. C'était un des passe-temps favoris des Précieuses, renotvelé des cours d'amour ; voy. ci-dessus, p. 30. Dans les Héros de romans de BoiLEAU, Saçho dit à Pluton : « Je vous supplie, sage Pluton, de m'expliquer fort au long ce que vous pensez de l'amitié, et si vous croyez qu'elle soit capable de tendresse aussi bien que l'amour; car ce lut le sujet d'une généreuse conversation que nous eûmes l'autre jour avec le sage Démocède et l'agréable Phaon... A vous dire le vrai, pour décider un point aussi important que celui que je vous propose, je souhaiterois fort que toutes nos généreuses amies et nos illustres amis fussent ici. »
2. On peut voir,, dans les Métnoires sur les grands jours d'Auvergne en 1665, de Fléchier (édit. de 1856, p. 20 et suiv.), une agréable historiette d'amour, qui montre bien, dit Sainte-Beuve {Causeries du Lundi, t. XV, p. 402), « l'application du sentiment et du ton des Précieuses chez une belle de province »; elle suit assez exactement la marche tracée par Magdelon. Il n'y manque ni l'allée écartée, ni la rougeur, ni le prompt courroux. Voy. le commentaire qu'en fait M. l'abbé Fabre {la Jeunesse de Fléchier, t. II, p. 189- 192), en la rapprochant du passage de Molière.
3. Du bas latin corruptum. Notre orthographe courroux est donc plus étymologique.
4. Ancienne forme du mot (paroistre) ; Vs est un reste de l'origine latine, parescil, de parescere.
5. Veut dire ici un peu plus que propos d'entretien, qui était un des sens du mot au dix-septième siècle, un peu moins que swjef traité en public, qui est le sens mx)derne; ce serait plutôt 7'écit, histoire, qui se disait en st3'le relevé, comme dans Racine {Iphig., IV, 1) :
Si l'on nous fait un fidèle discours.
G. Ici les trois personnages en scène poussent ensemble, à la représentation, un « Ah ! Ah ! », de pudeur affectée chez Magdelon et Cathos, d'ironie chez Gorgibus.