M A G D E LO N
Mon Dieu, que si tout le monde vous ressembloit un roman seroit bien tost fmy: la belle chose, que
« fort communes ». Ce terme de mépris était familier aux Précieuses. Bélise dit de Chrysale {Femm. sav., II, 7) :
Est-il de petits corps un plus lourd assemblage, Ln esprit composé d'atomes plus bourgeois?
Dans le Dialogue de Boileau sur les Héros de romans, composé vers 1665, Pluton dit des Précieux et des Précieuses : « Ils parlent tous un certain langage qu'ils appellent galanterie ; et quand nous leur témoignons, Proserpine et moi, que cela nous choque, ils nous traitent de bourgeois, et disent que nous ne sommes pas galants. « Et encore Furetière {Roman bourgeois, édit. Ed. Fournier, liv, I, p. 74) : « Comme la mode change tous les jours.,., il faudroit avoir des amis ou des espions à la cour qui vous avertissent à tous moments des changements qui s'y font; auti-ement, on est en danger de passer pour bourgeois ou pour provincial, >
Cette construction à la erecque de l'adjectif pris substantivement avec un article (to xaXov) était une des caractéristiques du style précieux. On verra tout à l'heure « pousser le doux, le tendre, le passionné », «donne dans le vrai de la chose >, « savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin, voilà qui est poussé dans le dernier galant ».
1, Les manières élégantes, le bon ton, et par suite le beau monde. Ainsi Molière (M. de Poiirc, III, 2) : « J'ai vu les personnes du bel air. » Et Saint-Simon (XVII, 201) : « Les dames, les jeunes gens, tout le bel air de la cour étoit pour M. de Luxembourg. »
2, Dans l'édition de 1666 et plusieurs autres il y a simplement « est une chose sacrée». Cependant « sainte et sacrée » ne sont pas absolument synonymes et ne forment pas pléonasme, et la forte conviction de Gorgibus le fait insister sur l'idée,
3, Comme agir. Molière dit de même {Fâch., I, 10) :
Il ait faire obéir les plus grands de l'Etat, Et je trouve qu'il fait en digne potentat.
Et Corneille (Cid, IV, .o) :
A^ez soin que tous deux fassent en gens de ccour.
il2 LES PRECIEUSES RIDICULES
ce seroit, si d'abord Gyrus espousoit Mandane, et qu'Aronce de plain-pié^ fust marié à Clelie^.
GORGIBUS
Que me vient conter celle-cy?
MAGDELON
Mon père, voila ma cousine, qui vous dira, aussi bien que moy, que le mariage ne doit jamais arriver, qu'après les autres avantures*. Il faut qu'un amant, pour estre agréable, sçache débiter les beaux sentimens; pousser'* le doux, le tendre, et le passionné,
1. C'est l'orthographe la plus ancienne du mot; dans un célèbre poème du moyen âge, la mère de Charlemagne s'appelait Berthe aux grands pies. Cependant, dès le quinzième siècle, l'orthographe pied commence à prévaloir.
2. Héros et héroïnes des deux fameux romans de Mlle de Scudéry, Artamène ou le Grand Cyrus (1649-1633) et Clélie, histoire romaine (1656). Chacun d'eux a dix volumes, « ce qui, ditE. Despois, ajourne considérablement le dénouement obligé. » Ces retards n'étaient pas que dans les romans ; on sait qu'en vertu de la fameuse théorie de la spiritualité de l'amour, la Précieuse par excellence, Julie d'Angennes, imposa à Montausier, son mourant, une attente de treize ans avant de lui accorder sa main, Voy. ci-dessus, p. 18. — Mandane, selon les clefs du Grand Cyrus, n'est autre que Mme de Longueville et Cyrus que le prince de Condé. Voy. V. Cousin, la Société française au dix-septième siècle, t. I, p. 28 et 67.
3. Substitution de lettre contraire à l'étymologie, lat, adventurus, de advenire. M. Livet (édit. des Précieuses, p. 89) cite ce passage du Berger extravagant (1627, liv. VII) de Sorel : « Vous savez tous que, dans les romans, les histoires amoureuses qui se racontent ne sont jamais finies : elles ne trouvent leur accomplissement qu'au bout du livre' ;'«.cependant voilà Fontenay et Philiris qui sont déjà mariés, et qiU,)par conséquent, n'ont plus de belles aventures à accomplir. »
4. C'est-à-dire exprimer avec force, avec ardeur. Molière n'emploie guère le mot en ce sens qu'avec une intention ironique. Ainsi (Amph., 1.4):
Il nous feroit beau voir, attachés face à face, A pousser les beaux sentiments.
De même pousseur et pousseuse. Ainsi {Ec. des Fem., I, 5):
Héroïnes du temps, mesdames les savantes, Pousseuses de tendresse et de beaux sentiments.
ScARRON dit de même (Lett., t. I, p. 170) : « On ne demande plus parmi eux si on est honnête homme ; on demande si on pousse