CHAPITRE II
Ptolémée (128-168)
« L’astronomie n’est pas «sortie de l’astrologie », comme on se plaît à le répéter dans les livres de science moderne. : C’est au contraire, très probablement, l’astrologie qui est sortie de l’asironomie. Et cela, pour la bonne raison que celle-ci peut fort bien se passer de celle-là, tandis que aucune astrologie vraie ne peut se passer d’astronomie, puisque c’est l’astronomie qui lui fournit les termes de relations entre les astres et nous (facteurs astrologiques). En outre, la « mesure du temps » qui s'impose à tout homme, même non civilisé, et qui est fondée sur l’astro- nomie, a dû nécessairement précéder l’étude des relations entre les astres et nous.Indépendamment du bon sens, on peut d’ailleurs invoquer l’histoire pour montrer que les deux sciences sœurs étaient jadis peut-être unies mais … à coup sûr aussi distinctes que la physiologie l’est de l’anatomie ou de la chimie.
La meilleure preuve à donner se tire de l’œuvre de Claude Ptolémée (r1° siècle), qui était certainement, parmi les savants connus, le plus compétent de son époque en astronomie et en astrologie. Or, il composa successivement deux traités distincts : l’Almageste (traité d’astronomie) et la Tétrabible ou Les ‘4 livres des jugements des astres … (traité d’astrologie). La préface de sa T'étrabible est d’ailleurs assez explicite au sujet de la distinction qu'il fait
NB
entre les deux sciences. Et 1l n’a pas l’air du tout, en en parlant, de dire que cette distinction vient de lui.
Alors pourquoi s’obstiner dans l'erreur et fermer les . yeux sur l’histoire, les faits, les définitions, et la logique même des. choses, pour répéter sans cesse que « l’astronomie est sortie de l'astrologie ? »
Képler, il y a trois siècles, qui s’entendait assez bien à l'astrologie en même temps qu'à l'astronomie, n’a jamais eu l’idée, que je sache, de confondre les deux sciences en une seule. Bien plus, il en a fait, comme Ptolémée, la distinction, en la discutant au nom du bon sens en face de ses adversaires en astrologie (1). Voici ce que dit Ptolémée, à propos de l'astronomie et de l’astrologie :
fl y a deux choses principales et grandes sur lesquelles sont fondées les prédictions astronomiques. L’une qui est la première en ordre (2) et en certitude (l’astronomie), par laquelle nous tenons à chaque moment le mouvement du Soleil, de la Lune et des autres astres, et les regards (aspects) qu'ils ont entre eux, ou ceux qu’ils ont envers la Terre. L’autre (l’astrologie) par laquelle, suivant les qualités naturelles de ces astres, nous considérons les changements, conformes à leurs positions, lesquels ils produisent au corps.
Et de ces doctrines, celle qui précède (l'astronomie) a son art qui lui est propre ; mais la seconde qui la suit (l'astrologie) n'arrive pas à cette même certitude,
Mais comme par un livre particulier (l’almageste) nous avons expliqué cette première avec ses démonstrations en tant qu'il nous a été possible, nous traiterons maintenant de la seconde (l'astrologie) (3) qui n’est pas, ni si assurée, ni si parfaite, par une méthode convenable à la philosophie : et ce de telle sorte, que toute personne qui aimera la vérité, ne comparera pas ses arguments avec la certitude de l’autre immuable doctrine,
(1) Voir l’ouvrage du Dr Strauss : L’astrologie de Jean Képler p. 21 (Oldenbourg, édit., Munich, 1926).
(2) Les passages soulignés le sont par moi,
(3) La Tétrabible cu Les 4 livres des jugements des astres,
lorsqu'il pensera combien grande est l’imbécillité commune et à difficulté de conjecturer les qualités de la matière : et toutefois 1l ne perde pas l’espérance de pouvoir arriver à la consilération de celle-ci, autant qu’il est possible, vu qu'il est évident que la plus grande partie des plus remarquables effets, et qui sont de plus grand poids en la nature des choses, naît anifestement d’une cause céleste (1).
Est-ce net, malgré l'allure un peu archaïque du style? Est-ce que, dans l’esprit de Ptolémée, les deux sciences nies n’ont pas « chacune son art qui lui est propre ?» omment si l’astronomie était sortie de l'astrologie, Pto- Tlémée pourrait-il dire que des deux sciences « l'astronomie est la première en ordre et en certitude ? » Il faut avoir la franchise de l'avouer : l'astrologie et l'astronomie sont deux sciences autonomes, au moins depuis Ptolémée. Et mme Ptolémée parle de cette distinction comme si elle remontait à la plus lointaine antiquité par rapport à lui € siècle), nous pouvons dire là-dessus sans erreur que la cience officielle s’est trompée.
. Poursuivons les citations de Ptolémée, et voyons ce qu’il dit du caractère divinatoire de l'astrologie et de son bienondé en tant que science naturelle :
Les ignorants s’abusant en la grande et diverse considération écessaire, il arrive que s'ils prédisent quelques vérités, on stime que ce soit plutôt par rencontre fortuite que par art: ais il est injuste d’atiribuer à la science les fautes qui naissent
de limbécillité de ses professeurs. Outre cela, plusieurs, pour gagnerdel’argent, vendent d’autres prédictions souslenom etl’auorité de cet art, et en font accroire au peuple, prédisant beaucoup choses qui ne sont point signifiées par les causes naturelles.
a vanité desquelles étant reconnue, fait que les plus
sés sont suspects et condamnent les autres prédictions qui
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se tirent des causes physiques : cela ne peut toutefois être sans
injustice, non plus que si on rejetait la philosophie, d’autant que quelques-uns feignant le savoir, se rencontreraient impos-
teurs et méchants.
Toute chose qui traite de la qualité de la matière, et composée.
principalement de cette matière rassemblée de beaucoup et de diverses choses, consiste plutôt en conjectures qu’en science certaine.
En une si haute et si divine science (l'astrologie), il nous convient sans plus, d’embrasser gaîment ce que nous en pouvons atteindre, et ne faut pas y chercher une certitude en tout, comme d’un art que lesprit humain pourrait exactement savoir : mais tâcher de l’enrichiret la rendre plus capable, par les conjectures qui se peuvent tirer d’ailleurs... comme nous ne condamnerons pas les médecins pour s'informer de la maladie du patient, et de sa nature.
Il ne faut pas estimer que toutes les choses arrivent aux hommes par une cause céleste, comme par un décret entièrement immuable et divin : et comme par une loi donnée en chaque chose, qui sans qu'aucun obstacle y puisse contredire impose une nécessité absolue (1)...
Si quelqu'un divise par ordre la doctrine universelle des nativités, 1l trouvera qu'il y a des préceptes donnés, touchant les accidents qui arrivent naturellement et qui se peuvent prévoir.
Et de ces choses j’en parlerai maintenant, faisant voir à découvert les simples causes dont ces effets sont produits.
Renvouant donc bien loin les choses qui n’ont pas une cause — P :
physique, et que plusieurs toutefois ne laissent pas d’éplucher curieusement, et au delà de ce qui est assigné par la science:
Et n’y appelerai point des divinations qui sans raison se tirent du hasard et des nombres. Mais le baillerai des règles sur la position où se trouveront les astres, et sur les propriétés des lieux, lesquelles ont une certitude expérimentée ; et les préceptes seront universels (2).
Je pourrais multiplier les citations mais 1l faut abréger. Je renvoie du reste le lecteur qui voudrait approfondir
(1) Tétrabible, livre Ier, préface, chap. 1 et 11. Trad. de Nicolas Bourdin en 1640.
(2) Tétrabible, livre IIT, chap. mr.
I 90 Ke l’œuvre de Ptolémée à mon étude sur Ptolémée et ses commentateurs que j'avais donnée en 1926 (1).
En tout cas, il résulte nettement de ce qui précède, les conclusions suivantes touchant l’enseignement antique recueilli par Ptolémée sur la science du « jugement des astres » — ou « astrologie » :
19 L’astrologie, distincte de l'astronomie qui, elle, est la « première en ordre et en certitude », est bien une science autonome ! les deux sciences ont « chacune son art qui lui est propre »;
20 L’astrologie est une science naturelle fondée sur des
conjectures relatives aux qualités de la matière ; elle autorise des prédictions qui se tirent des causes physiques et célestes provenant du mouvement des astres, — « accidents qui arrivent naturellement et qui se peuvent prévoir » du moins en partie ; 30 Le destin naturel n’est pas immuable, notre libre arbitre existe et 1l n'y a pas de nécessité absolue vis-à-vis des influences astrales. Si celles-là sont fatales, leur rôle sur nous ne l’est pas ;
49 Il faut, en astrologie, renoncer aux «choses qui ne sont point signifiées par les causes naturelles !.. et renvoyer bien loin les choses qui n’ont pas une cause physique et que plusieurs cependant ne laissent pas d’éplucher curieusement ». Autrement dit, les dipinations fondées sur les symboles arbitraires, et qui « sans raison se tirent du hasard et des nombres », sont des choses vaines.
L’astrologie ne doit pas aller « au delà de ce qui peut être enseigné par la science ». Bref, elle se fonde sur des
(1) Saint Thomas d'Aquin et l’influence des astres, chap. xri (Al édit., Paris) :
can, édit., Paris),
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règles positives de correspondances périfiables « tirées de la position où se trouvent les astres et des propriétés des lieux, règles qui ont une certitude expérimentée, ce qui con-. duit à des préceptes universels ». L’étude de Pastrologie des naiivités, en particulier, aboutit à des préceptes universels concernant « des accidents qui arrivent naturellement.et qui se peuvent prévoir », dans un sens au moins général.
Tels sont les préceptes essentiels de Ptolémée ou plutôt de la tradition d’astrologie scientifique qu'il avait recueillis. Car, répétons-le une fois de plus : Ptolémée est, en astrologie, un compilateur beaucoup plus qu'un astrologue pratiquant ; il a recueilh ct coordonné ce qui lui semblait le meilleur de la tradition égyptienne et chaldéo-assyrienne. En aucun endroit, à ma connaissance, il ne parle au nom de son expérience personnelle. Les règles qu'il donne, il les avance plutôt comme des correspondances à vérifier. Inutile d'ajouter que beaucoup d’entre elles nous paraissent aujourd'hui sans valeur, Sinon absurdes. Et un érudit ironiste qui ignore totalement la pratique et la méthode de lPastrologie, s’accrochant aux mots équivoques, comme Bouché-Leclerca, n’a pas de peine à trouver dans l’œuvre de Ptolémée de quoi satisfaire les négateurs comme lui (1). Mais, quoi qu'il puisse dire en éludant les considérations qui précèdent, jé maintiens que la définition générale, la méthode d’observation et l’objet de l’astrologie dans l’œuvre de Ptolémée restent vrais, en tant que choses essentielles, et celles-ci sont conformes à l'astrologie rénovée scientifiquement. Or, ce sont ces
(1) Voir L'astrologie grecque, par Bouché-Leclercq, membre de l'Institut. J'en ai fait une étude dans Saint Thomas d'Aquin et l'influence des astres, chap. xxx.
tant qu ne non re parce qu'il fut le premier ou l’un des premiers savants de son siècle, mais parce que son œuvre astrologique (La Tétrabible et le Centique) a servi de fondement à l'astrologie du Moyen e en Europe. Quoique souvent faussée ou surchargée de règles fantaisistes dans les détails, et admise sans esprit critique, l'astrologie de Ptolémée renferme pourtant des réceptes généraux — et même certaines règles — dont e bien-fondé est démontrable aujourd’hui, ce qui fait de tolémée, le premier en date à citer parmi les précurseurs e l'astrologie scientifique.
Une chose sur laquelle je veux insister particulièreent, © "est que les extraits précédents mettent en lumière le fondement de la véritable astrologie, science naturelle et non art divinatoire et occulte. Ptolémée, loin de mêler divination arbitraire et la magie noire ou blanche à se défend expressément d’introduire ces hoses dans son enseignement. Il les « renvoie bien loin »
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Il déclare d’ailleurs qu’il en est ainsi des autres sciences, »
et de la médecine en particulier qu’il cite comme exemplé …
à plusieurs reprises. Tout ce qu'il dit en fait de «méthode », en science, prouve nettement qu’il n’en envisageait pas
d’autre pour l'astrologie. Et aucune équivoque à ce sujet
n’est possible : il ne parle de la « divination » superstitieuse que pour dire qu'il n’y a pas lieu d’en parler à propos d’astrologie, principalement en ce qui concerne la « science des nativités ».
Sa profession de foi n’est assurément pas celle d’un occultiste ni d’un doctrinaire, et J'ai toujours été surpris de voir passer sous silence ce que je viens d’exposer pour aller chercher l’origine de la soi-disant « astrologie traditionnelle » dans des données ésotériques vagues et suspectes, étrangères à la science, et en tout cas invérifiables. IT y aura toujours des esprits troubles qui préfèrent l'obscurité à la lumière — et ce ne sont pas toujours des occultistes. — Qu'ils restent donc sur leurs positions s’ils le désirent ; mais qu’ils ne prétendent plus alors nous apporter la lumière pour mettre les choses au point ! Et remarquons bien aussi que les positivistes novateurs qui voudraient se libérer de toute « tradition» en l’étouffant et en changeant les mots qui la concernent, ne méritent pas plus confiance que les occultistes esclaves de ce qu'ils croient être la « tradition ».