‹ Les précurseurs de l'astrologie scientifique et la tradition (Ptolémée, Saint Thomas d'Aquin et Képler)Chapitre 6 sur 14 · MR VA · texte numérisé non relu

MR VA

bornerai ici à résumer en quelques lignes la partie essen-. tielle de ces extraits ; je cite d’ailleurs saint Thomas :

— Le premier moteur (1), dans l’ordre des choses corporelles est le corps céleste.

—— Les influences des astres sont diversement reçues dans les corps inférieurs, selon les diverses dispositions de la matière.

— Tout ce qui, dans ce monde inférieur, engendre et transmet l’espèce est l'instrument du corps céleste.

— Les astres exercent par eux-mêmes une influence directe sur les corps inférieurs. mais ils n’exercent qu'une influence indirecte et accidentelle sur les puissances de l’âme qui sont les actes des organes corporels.

ces L'appétit sensitif étant l’acte de l'organe du corps,

rien ne s'oppose à ce que l’action des astres dispose certains hommes à la colère... ou à toute autre passion ; de même que le tempérament fait que la plupart des hommes s’abandonnent à leurs passions auxquelles les sages seuls résistent. Aussi voit-on se vérifier dans la plupart, les prédictions que suggère, ‘relativement aux actes humains, la considération des astres. Toutefois, comme le dit Ptolémée, «le sage domine les astres ».

action sur notre intellect et notre volonté. sans doute, 4 peuvent incliner comme cause dispositive... mais cette influence n'impose au libre arbitre aucune nécessité.

— La plupart des hommes se laissent entraîner par leurs passions. C’est pour cela que les astrologues peuvent souvent rencontrer juste dans leurs prédictions.

— Le destin, dans son essence, c’est la disposition même ou l’enchaînement, c’est-à-dire l’ordre des causes secondes... Le destin considéré dans les choses secondes n’est pas immuable.

— Un corps céleste doit agir par manière de principe naturel.

— S'il est question de la connaissance qui s’acquiert par les causes rationnelles des choses, les choses futures peuvent être connues par le rapport qui existe entre la cause et l’effet.. elles peuvent donc être connues par conjecture plus ou moins probable, suivant que les causes sont plus ou moins aptes à produire de tels effets.

(1) Les passages soulignés le sont par moi.

ln 90

— Connaître l'avenir par le présent et par le passé, ce qui est

\ l'effet de la prudence, est un acte propre de la raison, parce

que cela exige une certaine comparaison. L’homme n ‘acquiert ainsi la connaissance de l'avenir que par voie d’expérimentation, en quoi 1l peut être aidé par une disposition naturelle qui dépend de la force de son imagination ei de la clarté de son intelligence. Quoi qu'il en soit, cette connaissance naturelle de l'avenir diffère de la révélation divine.

— On ne peut connaître les futurs par l'inspection des astres que dans un seul cas: lorsqu'ils dérivent des corps célestes comme de leur cause.

— La divination des futurs naturels qui arrivent nécessairement, d’après la disposition des astres, n’est pas illicite mais honnête. Quand l’homme annonce des événements que esprit humain peut prévoir comme les choses qui arrivent nécessairement ou dans la plupart des cas, il n’agit pas comme devin parce qu'il connaît ou conjecture.

— Certains arts ou certaines sciences peuvent faire connaître les futurs qui arrivent nécessairement ou fréquemment, mais ce n’est point cette sorte d’avenir qui forme l’objet de la divination.

— L’astrologie judiciaire se justifie dans certaines observations astronomiques... pourvu que celles-ci concernent les événements naturels.

— Il peut se faire. que dans un individu de même espèce, l’opération qui se rattache à l'espèce soit plus ou moins énergique, selon les difjérentes dispositions de la matière et les positions des corps célestes qui ont présidé à la génération de tel ou tel individu.

— Chercher à prévoir avec certitude les futurs fortuits et libres, c’est une divination superstitieuse.

Si l’on compare cet aperçu des opinions émises par Saint Thomas, il y a plus de six siècles, aux conclusions auxquelles l’étude purement expérimentale de l'influence astrale m’avait conduit (sans connaître aucunement l’œuvre de saint Thomas) et que j'ai résumées à plusieurs reprises (voir notamment mon «Introduction» dans Saint Thomas d'Aquin et l’influence des astres), on peut déjà sans témérité affirmer qu’une telle question vaut au moins

la peine qu’on la revise et que la négation ironique ou

l’anecdote ne peuvent plus ici servir à rien. Il ne s’agit

pas non plus d’objecter que l’auteur « croit dur comme fer à l'astrologie. », qu'il est un « convaincu », etc. En matière de discussion scientifique, la « conviction » d’un monsieur n’a aucune importance — fût-elle négative, positive ou sceptique. — Ce sont ses points d'appui impersonnels qui, seuls, doivent entrer en ligne de compte quand on veut discuter sincèrement.

La critique évidemment ne manquera pas de faire remarquer, dans l'exposé qui précède, que Saint Thomas fait souvent une distinction trop théorique, sinon arbitraire, entre les « futurs fortuits et libres » et les « futurs naturels », étant donné qu’une foule de choses que nous croyons dépendre uniquement de notre volonté sont régies, en partie du moins, par les influences que nous subissons et par nos prédispositions innées (astrales ou

autres). Mais tout cela est affaire de mots et de nuances.

Dans son ensemble, si l’on ne veut pas ergoter, la doctrine astrologique de Saint Thomas est parfaitement d’accord avec l’expérience et Le bon sens fondé sur cette dernière. Il n'y manque qu’une précision pratique que l'étude des fréquences et probabilités pouvait seule mettre au point, notamment en ce qui concerne le principe général des connexions (directes ou indirectes) à substituer à la notion classique et trop théorique de causalité (1) (comprise d’ailleurs dans ce principe).

Retenons avant tout ceci: Saint Thomas, qui est le plus

grand théologien en même temps qu’un philosophe dont le. ù

prestige croît sans cesse depuis 50 ans, est le seul classique

(1) Voir Les probabilités en science d'observation ; La loi de relation.

be arbitre de l'homme et ue dés astres Sur lun. : et il a cru au bien-fondé de l’astrologie judiciaire en tant que science naturelle d'observation, — c’est-à-dire qu’il | a admis, en somme, la valeur distinctive du ciel de naissance. … Je sais que quelques-uns discuteront indéfiniment là- . dessus pour tâcher de prouver que Saint Thomas, tout en admettant l’influence des astres sur nous, n’a pas admis pour cela l'astrologie (1). Mais pour dissiper les équivoques sur ce point, il suffit de se reporter aux passages nombreux où il parle avec déférence des astrologues et de leur astrologie judiciaire, (Voir mon étude sur Saint … Thomas et l'influence des astres — et en particulier les extraits caractéristiques cités précédemment.) L’astrologie se trouvant fondée désormais parce que 11 certains aspects d’astres se rencontrent plus fréquemment à chez certaines catégories d'individus que chez d’autres, . dans le ciel de naissance (pure question de fait à constater en comparant des pourcentages valables), il en résulte … que Saint Thomas a eu raison d'y croire et de l'adapter à sa L: doctrine. | Tout le reste n’est que développements et conséquences . logiques dé ce double point de vue.

Naturellement, après les citations qui précèdent, les critiques n’ont pas manqué déjà, et ne manqueront pas encore dans l’avenir, de déclarer que « je me suis appuyé sur l’au-

fà (1) Voir à ce sujet ma réponse au professeur Nève de l’Université e Liége qui, à propos de mon livre, avait fait une conférence sur 'MÉE de saint Thomas (Revue cu over moderne,

torité de Saint Thomas (2)» ou de Ptolémée pour établir que

dose

l’astrologie était vraie, — en oubliant que j'ai écrit une vingtaine d'ouvrages pour démontrer le bien fondé de lastrologie, avant même d’avoir étudié la plus petite parcelle de l’œuvre de Saint Thomas, et que j'ai pris soin d’en faire la remarque dans mon étude sur l'astrologie thomiste.

Je n’ai jamais dit que l’astrologie était vraie parce que Saint Thomas y a adhéré: j'ai montré qu’il y a adhéré paree qu’il l'avait jugée vraie, — ce qui n’est pas tout à fait la même chose. — Et J'ai exposé en outre pourquoi il l'avait jugée vraie, et pourquoi nous sommes en droit

‘être de son avis.

Dans tous les cas — que l’on soit « thomiste » ou non — on ne peut dédaigner le fait d’avoir montré comment et pourquoi Saint Thomas avait pu y adhérer. Ce fait-là ne saurait passer pour une chose insigmifiante vis-à-vis de l’histoire des idées — et du thomisme en particulier : — car c’est un moyen de montrer que, là du moins, Saint Thomas avait vu plus clair que les savants et philosophes officiels depuis le Moyen âge. Mais je sais, sur ce point, que certains thomistes, ne m’en sauront aucun gré. Car ils admettront difficilement que plus de 200 pages de Saint Thomas soient restées ignorées et incomprises par ses nombreux commentateurs. Et pour se tirer d'affaire, ils se contenteront de jeter un voile sur elles... Tout cela n’a d’ailleurs pas empêché déjà la eritique de s’exercer dans la note humoristique.

Le malheur, a-t-on dit, c’est que M. Choisnard n’a pour le moment d’autre autorité à nous offrir que la Somme théologique de Saint Thomas qui ne vaut pas en la matière celle du concierge de l'Observatoire (1).

(1} Noël Sabord dans le journal Paris-Midi du 7 mars 1926.

so

Il eût cependant été intéressant de dire en même temps - «celui qui vaudrait mieux que Saint Thomas en la matière» — parmi ceux, bien entendu, qui ont approfondi celle-là?

J’ignore quel est le « concierge de l'Observatoire ». Peut-être d’ailleurs est-il aussi bien renseigné là-dessus que la plupart des critiques hostiles et ignorants.. Mais outre que cela est une opinion toute personnelle, nul ne peut nier que l’œuvre de Saint Thomas a été honorée, dans toutes ses parties, par une foule d’esprits d'élite. Quelle que soit l’opinion qu’on ait sur elle, on ne saurait donc la mépriser. Et il n’est plus permis d'ignorer le mouvement intellectuel créé autour du thomisme depuis un demi-siècle. Je répète d'autre part que mes recherches sur l’astrologie, pour en établir le bien-fondé, n’ont jamais fait appel qu’à l'expérience et au bon sens. Car j'estime que « l'argument d'autorité», en science (c'était aussi l’avis de Saint Thomas) est sans portée aucune. Si d’ailleurs je m’y étais borné, j'aurais eu certainement plus beau jeu à affirmer l’astrologie qu’à la nier, puisque aucun négateur n’est aujourd’hwi capable de la discuter avec bonne foi et en connaissance de cause, — ni même, j'ose dire, de prouver qu'il sait au juste ce qu'il veut dire en parlant ! — Ce qu'il y a de plus curieux, en fait «d’argument d'autorité », c’est que . la critique scientifique moderne qui en nie si facilement la valeur & priori, s’accroche toujours à lui dès qu’un fait nouveau vient heurter ses préjugés.

En somme, les esprits cultivés sont tous d’accord en théorie pour dire que « l'argument d’autorité » ne compte pas en science (principalement en science qui se constitue), mais en pratique il semble exceptionnel de rencontrer quelqu'un qui ait le courage d'appliquer cette Opinion...

Seulement le fait de se baser sur l'expérience n'empêche nullement de s'intéresser à l’histoire des idées. Et c’est à ce titre que l’œuvre de Saint Thomas m’a paru si digne d’être retenue en fait d’astrologie, puisque, je le répète, celui-ci est le seul philosophe classique qui l’ait incorporée à sa doctrine, et le seul aussi, je crois, qui ait eu le courage de l’étudier avant d’en parler.

Les thomistes, qui ignorent l'astrologie sans parti pris contre elle, n’ont peut-être pas tous été convaincus du bien-fondé de l'astrologie d’après mon étude sur Saint Thomas d'Aquin et l'influence des astres, mais ils ont reconnu deux choses franchement :

19 Que j'avais fidèlement interprété Saint Thomas ;

20 Qu’une science astrologique se légitime en droit, conformément à la doctrine thomiste.

Voici à ce propos, ce que m’écrivait Jacques Maritain(1), qui passe généralement pour connaître assez bien saint Thomas :

Sur les grands traits de la doctrine (influence des astres à titre de cause et non de signe, rapports avec le libre arbitre) vous exprimez fidèlement la pensée de Saint Thomas, et vos conclusions me paraissent fondées. Sur la possibilité en droit d’une astrologie scientifique, conformément aux principes généraux de Saint Thomas, je suis d'accord avec vous. Quant à la question de fait — en est-il réellement ainsi — l’expérience seule, comme vous l’indiquez, peut la résoudre.

J. MariTaIn, 1€7 février 1926. ;

L'opinion d’un savant n’est valable qu’autant que l'expérience et le bon sens peuvent lui donner raison, —

(1) Professeur de philosophie à l’Institut catholique de Paris, auteur de nombreux ouvrages philosophiques.

Page 1