JEAN LE MAIRE DE BELGES
net et son confrère en poésie, eut Toccasion de le voir ; il conçut pour lui beaucoup d'estime et Tencouragea à cultiver la poésie. Lemaire reprit donc la lecture des anciens auteurs, qu'il avait été contraint de négliger ; il paraît même qu'il se démit de son emploi pour se faire précepteur dans une riche famille noble, afin de pouvoir mieux se livrer à l'étude. Il accepta ensuite la place de secrétaire de Louis de Luxembourg, prince d'Altemore, comte de Ligny, gouverneur de la Picardie et grand chambellan de Louis XIL II garda cette place jusqu'en 1505, où il passa au service de Marguerite d'Autriche, dont il devint bientôt l'indiciaire et l'historiographe. De 1506 à 1508, il voyagea en Italie; il se trouvait à Venise en 1507 et se rendit à Rome en 1506 et en 1508. La recommandation de Marguerite d'Autriche et le zèle qu'il avait montré pour les intérêts du roi de France Louis XU, en prenant sa défense contre le pape, lui méritèrent l'affection de ce monarque, qui l'attacha à la maison de la reine Anne de Bretagne, sa femme (1511). La mort de cette princesse^ qui fut suivie peu de temps après de celle de son époux (1515), priva Lemaire de son emploi et il tomba dans la misère. Il mourut, dit-on, en 1548, à l'âge de 75 ans.
Le Temple d'honneur et de vertu, tel est le titre du premier ouvrage de Lemaire. C'est un mélange de prose et de vers, dans lequel de nombreux personnages allégoriques viennent tour à tour pleurer la mort de Pierre de Bourbon et chanter ses louanges. La facture des vers est bonne et soutenue ; le plan est bien conduit et l'on y trouve quelques strophes pleines de grâce et de naïveté, mais que déparent tous les défauts du temps» Lemaire a montré, dans ses œuvres ultérieures, des qualités plus simples et plus naturelles, qui font penser qu'il aurait pu, « livré à lui-même, continuer Villon et arriver à Marot (^) ». C'est d'abord sa Plainte du Désiré, c'est-à-dire la Déploration du trépas de monseigneur Loys de Luxembourg, dédiée à Marguerite d'Autriche. On y
(') C. Fétis, Jean Lemaire, (Mém. cour, de l'Acad. In-8<», t. XXI, p. 10.
92 MARGUERITE' d'aUTRICHE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS.
retrouve encore ses défauts ordinaires, mais rachetés par des qualités remarquables de style.
Vers 1505, Lemaire commença son éloge de Marguerite. d'Autriche intitulé : La Couronne margaritique, en vers et en prose. On ignore quand il le termina, car l'ouvrage ne fut publié qu'en 1549 {^). Ici reparaissent les grands défauts du poète, la prolixité et le mauvais goût. Quant à l'invention et à l'ordonnance de la composition, elles sont faibles. Lemaire y a poussé, d'ailleurs, la servilité jusqu'à prendre les dix lettres qui forment le nom de Marguerite pour les faire correspondre à autant de vertus qui ornent la princesse,, en signe de quoi il lui tresse une couronne de dix perles dont les noms commencent par les dix mêmes lettres. Ces dix noms étaient, en outre, portés par dix dames célèbres au temps jadis.
L'auteur répare ces imperfections par les fortes pensées et les excellents vers f) d'une petite pièce publiée au mois d'octobre 1507 à Anvers, et connue sous le nom de Chansons de Namur pour la victoire encontre les François à Saint-Hubert d'Ardenne.
Si Les regrets de la dame infortunée sur le trépas de son très cher frère unique sont réellement de lui, il faut leur donner également la date de 1507.
Dans cett^ pièce, Marguerite pleure la mort de son frère Philippe le Beau (1506), et le poète y attribue toutes les infortunes qu'elle a endurées à la lettre M qui commence son nom et qui est l'initiale des mots malheur, misère, mort, malin, martyre, etc. Ce badinage étranger à la vraie douleur n'était pas digne de celle dont les adversités se résument dans ce simple vers :
... Dame de deuil toujoui^ triste et marrie.
En 1510, Lemaire rédigea ses deux Êpitres de l'amant verd,
(*) G. Fétis, Jean Lemaire, Mém. cour, de TAcad. In-8^, t. XXI, p. 13. («) Id., ibid,, p. 14-15.