‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 2)Chapitre 23 sur 85 · LES FRÈRES ET LA SOEUR DE JEAN SECOND · texte numérisé non relu

LES FRÈRES ET LA SOEUR DE JEAN SECOND

tous les deux mérité une place honorable auprès du Tibulle des Pays-Bas ; le premier, par son double talent de poète et d'administrateur et par les hautes fonctions qu'il remplit sous les règnes de Charles-Quint et de Philippe II; le second, par ce même talent de poète, qui lui assigna un rang distingué dans la pléiade de son temps.

Ces trois frères si remarquables par leurs dignités et leur savoir, avaient une sœur, Isabelle, qui s'était faite religieuse et qui fut très instruite ; elle écrivait avec élégance en vers latins et paraît avoir eu quelque talent pour la peinture. On ne citerait peut-être pas une autre famille également favorisée de tous les dons de la nature et de la fortune Q.

« En général, dit Loraux f), les nombreux amis de notre auteur étaient tous distingués par leur savoir, et plusieurs auraient laissé un nom durable, s'ils ne se fussent trouvés enveloppés dans l'espèce d'anathème que l'ignorance et le fanatisme ont prononcé contre les savants littérateurs du XVI® siècle. Il faut se souvenir que les restaurateurs des lettres latines en France et les arbitres des réputations furent, ou des jésuites, ou des solitaires de Port-Royal, et ils s'accordèrent au moins dans leur prévention contre des hommes qui, pour la plupart, avaient été l'honneur et les apôtres de l'Église réformée. »

A propos des écrivains belges du xvi® siècle qui ont cultivé la poésie française, on a remarqué avec beaucoup de vérité qu'on en a fait trop bon marché, qu'on a trop lestement rayé des tables de la gloire nos poètes de 1400 à 1600.

Ce xvi® siècle a été, dans la féconde et riche Belgique, un siècle extraordinaire de progrès en tout genre. Les chambres de rhétorique, les associations chantantes et poétiques n'ont cessé d'y fleurir que quand le triomphe de la domination espagnole eut jeté sur notre belle patrie le deuil et la misère.

(ï) TissoT et Èiographie universelle, article Everardi, (') Loraux, p. 85.

104 MARGUERITE d'aUTRICHE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS.

C'est pourquoi hâtons-nous de citer des noms qui méritent d'être rappelés à nos souvenirs, et, en première ligne, celui de Charles de Bouillon (^), dont malheureusement il ne nous est parvenu qu'une seule ode, adressée à Charles Utenhove. C'était un des plus anciens disciples de Ronsard, dont il possédait les qualités comme les défauts. Puis viennent : Eloy d'Omeral, de Béthune, auteur de la Grande Diablerie; Jean de Maes, Flamand et secrétaire du colonel écossais Sle^Yart^ au service des États pendant la révolution; les deux LoySj poètes laurés de Douai; Paul du Mont, de la même ville, écrivain fécond en vers et en prose ; Jacques Immeloot^ seigneur de Steenbrugghe, d'Ypres, qui fît à la fois des vers latins, flamands et français, et composa une sorte de prosodie nouvelle dans les deux dernières langues ; Philippe de Maldegliem, traducteur de Pétrarque en vers français et qui disait :

Pour un flamand, Temprinse ëStoit bien haute.

Ajoutons plusieurs membres de la noble et érudite famille de Cl oy, au nombre desquels brille la duchesse douairière Dorothée de Croy, auteur de tragédies; Jacques de Boulogne, Liégeois, dont les poésies parurent à Anvers ; Jean Francau, seigneur de Lestocquoy, auteur d'élégies très recherchées; le galant Jean d'Ennetières, écuyer, seigneur du Maisnil, dont on recueille avec ardeur les piquantes poésies ; le carme Jean de Cartheny, qui coupa par des pièces de vers la prose de son Voyage du chevalier errant ; le Montois Jean Bosquet, auteur des Fleurs morales; Michel d'Esne, seigneur de Beltancourt ; Jean le Prévost, religieux d'Hasnon, qui mit toutes les prières catholiques en vers français, de même que Pien-e de Croix, seigneur de Trietre (^; enfin, le plus remarquable de tous, le traducteur de l'Enéide, le Tournaîsien Louis des Masures Q, qui fut lié avec tous les beaux esprits

{*) Hûinean situé entre Namur et Dinant, si ce n est un autre hameau du même nom, près de Mortagne, dans Tancien Tournaisis. (^} Dï^AUx, p. 24-25.

(3) Né vei-s 1515, mort en 1574,

POÉSIES DE MARGUERITE d'aUTRICHE. lOS

de la France, ainsi qu'avec les réformateurs de Beze et Calvin, ses maîtres dans les doctrines nouvelles, sous Finspiration (fesquelles il a composé ses Tragédies sainctes 1^).

Je me hâte de revenir à Marguerite d'Autriche.

Cette princesse est une des plus grandes physionomies du xvf siècle, où tout, dans notre patrie, fut grand, les hommes et les choses, les chefs et les peuples. Elle naquit à Bruxelles le 10 janvier 1480, de l'archiduc, depuis empereur Maximilien I", et de la duchesse Marie de Bourgogne. Par le traité d'Arras (23 décembre 1482), les Gantois la livrèrent, avec les seigneuries de l'Auxerrois, du Maçonnais et du Charolais, à Charles, dauphin de France, fils de Louis XI. La cérémonie de ses fiançailles fut célébrée à Paris, au mois de juillet 1485^ avec une grande solennité.

Cependant Charles VIII, arrivé au trône, informé que Maximilien avait demandé la main d'Anne, héritière du duché de Bretagne, et ne voulant pas perdre l'occasion de réunir cette belle province à la couronne de France, épousa lui-même Anne, en 1491, et renvoya Marguerite. Mais en 1496, des négociations s'ouvrirent entre Ferdinand le Catholique et Maximilien, et Marguerite fut fiancée à l'infant d'Espagne, don Juan ; le vaisseau qu'elle montait pour se rendre auprès de son nouvel époux fut assailli dans la traversée par une violente tempête. Ce fut, dit-on, dans cet instant terrible que la jeune princesse composa l'épitaphe si connue dans laquelle elle plaisantait sur son double mariage, qui ne l'empêchait pas de mourir « pucelle ».

L'infant mourut au bout de quelques mois, et Marguerite épousa, en 1501, Philibert-le-Beau, duc de Savoie, qu'elle eut encore la douleur de perdre après quatre ans de l'union la plus heureuse. Veuve pour la seconde fois, sans enfant et âgée seulement de vingt et un ans, elle résolut de ne plus former de nouveaux liens. Ce fut alors qu'elle prit pour

(ï) Réville, Revue des Deux-Mondes, 1868, t. LXVI, p. 104.

Page 1