MARGUERITE DAUTRICHE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS
devise ces mots : Fortune infortune fort une, qui ont si souvent exercé la patience des savants du xvf siècle.
Nommée le 8 mars 1507 régente et gouvernante des Pays- Bas, cette princesse sera désormais tout entière à la politique, aux lettres et aux arts.
Quoiqu'elle ait souvent prodigué les recherches et les subtilités du bel esprit et y ait mis un singulier mélange de galanterie et de dévotion, il y a généralement du naturel, de la finesse et de la grâce dans ses vers.
Pour faire connaître les objets d'art et de curiosité dont s'entourait cette intéressante princesse et dont Le Glay s'est constitué le cicérone, entrons d'abord dans la bibliothèque de ses manuscrits, recouverts de velours cramoisi, vert, bleu, noir ou de drap d'or frisé. A côté d'une décade de Tite-Live, la plupart historiés, voici les deux livres de Lancelot du Lac, flanqués de la Forteresse de la Foi, voisine elle-même des Décrétâtes. La science y est dignement représentée : on y trouve des livres de religion, de politique, de jurisprudence et d'histoire. La galanterie même n'y est pas oubliée, et l'on pourrait citer des livres bien peu chastes et bien peu orthodoxes. Mais une autre porte s'ouvre : nous sommes dans le musée de la régente. Voyez- vous ce portrait de l'empereur en robe et en bonnet de velours cramoisi ou cette jolie petite toile représentant Philippe le Beau et madame Marguerite ayant un béguin en teste, ou encore ce parchemin sur lequel est peint à cheval monseigneur de Savoie, enveloppé d'un manteau de marguerites? Ce n'est pas assez : Charlemagne, Charles VIII, le duc de Milan, voire le Grand Turc, y ont leurs pourtraictures. Quand votre vue se sera reposée sur la gracieuse image d'une petite Notre-Dame disant ses heures, tandis que le petit Dieu dort ; quand vous aurez rendu hommage aux pinceaux des Memlînc, des Van der Weydqn et des Coxie, on vous montrera les orfèvreries, statuettes, jeux, menus objets d'art, tapisseries^ tentures, vêtements, lingerie, etc., dont se compose le mobilier de la gouvernante des Pays-Bas.
SA BIBLIOTnÈ<)tE ET SON MUSÉE. 107
Marguerite ne protégeait pas seulement les lettres, elle favorisait aussi les arts. Sôus le règne de cette princesse, la musique fut portée à un degré de perfection inconnu jusqu'alors. Elle voulait consoler ses infortunes, adoucir les douleurs poignantes de son âme par les plaisirs, la poésie, la musique et la danse. Aussi, pendant que Massé lui racontait les merveilleuses histoires de ses Assyriens et de ses Babyloniens, Lemaire et Molinet se mettaient à chanter sur toutes les gammes :
Après regrets, il se fault resjouyr.
Puis c'étaient « trompettes, joueurs de tambourins, orgues, fifres, rebecs et sacquebuttesf)» qui venaient la distraire. Une autre fois, c'étaient des chanteurs allemands {^, si remarquables par le sentiment profond et l'énergie de leur exécution. D'autres fois encore, c'étaient des joueurs de farces (^ et des faiseurs de pas (^), ou bien des automates f), de ces fameux androïdes, objets alors de la curiosité générale. Mais c'était bien mieux quand le peuple s'en mêlait : alors, il fallait voir les gens des métiers offrir à la princesse des paniers de cerises (^, planter des mais devant son hôtel, danser par bandes joyeuses sous ses fenêtres Q, processionner devant elle avec Rosse Bayard (^), les géants et les quatre fils Aymon f).
Nous avons à la bibliothèque de Bourgogne un manuscrit provenant de la collection de Marguerite, intitulé : Les Basses Danses, où se trouvent annotées en musique plus de cinquante
(*) Archives du royaume, registres des Chambres des comptes, n9 1797.
Ibid,, n« 1798, fol. Yl^\ X.
(») Ibïd., n° 1797.
{♦) Ibid,
(*} A ung compagnon qui est venu monstrer à Madame une damoiselle faicte de bois de lente (liège) allant par engin toute seuUe, la somme de quarante carolus d or de XXII solz pièce. (Archives citées, l. c, n° 1802, f. IIII^^ verso.)
(^) Archives du royaume, Chambres des comptes, n° 1803, fol. VI**^ XV.
(7j Ihid.
(8) Ibid,, n« 1805, fol. CVI.
(») Ibid.,n<^ 1801.
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danses différentes f ). Sa cour était devenue le rendez-vous de toute la noblesse du pays et même d'une partie de celle de France, qui, de fois à autre, y venait prendre part aux fêtes bruyantes et aux heureux passe-temps.
Parmi les musiciens qui figuraient à la cour de Marguerite, on cite Josquin Deprés, Ysac, Bruhier, Compère, de la Rue, Brumel et Agricola.
Après les musiciens, voici venir les peintres : celui d'entre eux qui illustra la cour de Marguerite fut Bernard Van Orley. Il avait été présenté à cette princesse par son neveu Charles- Quint, et en 1518, elle l'avait nommé son peintre officiel. Comme le jeune prince aimait beaucoup la chasse dans les forêts voisines de Bruxelles, on chargea Bernard de copier les scènes auxquelles ce divertissement donnait lieu : il fit un grand nombre de cartons qui servirent à broder des tapisseries f).
a Outre ses appointements annuels. Van Orley recevait des sommes particulières pour chacun de ses tableaux. Marguerite lui paya, entre autres ouvrages, la Remembrance de Marie morte dix philippus d'or; ce panneau fut envoyé au cloître des Sept Douleurs de Notre-Dame, près de Bruges {?). Elle donna le même prix d'un saint suaire sur taffetas. Dans le compte où sont mentionnés ces deux morceaux, il est wicore question de dix autres philippus donnés au peintre « pour certains agréables services par lui rendus à Madame et dont elle ne veut aucune déclaration formelle (^) ».Les Archives du royaume à Bruxelles f) rapportent dans les mêmes termes deux autres gratifications f). Pourquoi ne voulait-elle pas en
(*) De Reiffenberg, Notices et extraits des manusants de la bibliothèque de Bourgogne, p. 1 et suiv.
(') MiCHiELS, Histoire de la peinture flamande, 2« édition, t. V, p. 72-73.
(') Archivies du royauyne, Chambres des comptes, n° 1797, f. IF, IIII.
(*) Ibid.
C) Ibid,
(^) Voir mon livre sur Marguerite d^ Autriche, p. 184-185.