‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 2)Chapitre 26 sur 85 · MICHEL VAN COXIE. IH · texte numérisé non relu

MICHEL VAN COXIE. IH

alors une des plus belles villes des Pays-Bas. Le palais qu'elle y occupait n'était pas moins somptueux que celui de l'empereur à Bruxelles. C'était là qu'elle donnait fêtes et ballets à ses intrépides gentilshommes flamands, tout ruisselants de perles et de rubis, en dépit des sévères ordonnances de Charles-Quint. C'était plaisir à les voir se délasser des fatigues de leurs rudes campagnes de France et d'Italie dans le Joyeux de Bruxelles ou dans les Filles à marier (^).

La richesse de la ville, la présence de la cour, les étrangers qui affluaient dans les hôtels, le grand nombre d'habitants et la prospérité de leur commerce devaient stimuler énergiquement les hommes de mérite. Un usage adopté à cette époque n'y contribua pas moins. Pour décorer les murs, on avait graduellement substitué, dans les riches demeures, au cuir de Cordoue des toiles peintes. à la détrempe. Ces toiles se vendaient en rouleaux, non seulement dans les magasins, mais dans les marchés publics et dans les foires. Leur préparation occupait à Malines plus de cent cinquante ateliers, indépendamment d'un grand nombre d'autres à Courtrai et en différentes villes. Quoique les images dont on les ornait fussent surtout des œuvres industrielles, un labeur si considérable entretenait le goût de la peinture et habituait une foule de jeune gens à manier le pinceau. Les plus intelligents devenaient des artistes.

Malines semble donc avoir été le chef-lieu de l'école de transition qui forma le passage entre le style de Bruges et le style d'Anvers. Ce fut au milieu de ces circonstances favorables que se développa Michel Yan Coxie, père de cet autre Michel, qui fut l'élève de Bernard Yan Orley f).

Le premier de ces deux peintres était estimé de Marguerite d'Autriche et des seigneurs qui l'environnaient ; on n'avait pas, dans le pays, une moins bonne opinion de ses talents. Il était de race noble. Il enseigna lui-même à son fils les

(^) Noms de certaines basses-danses, O MicHiELS, t. V, p. 216-217.

112 MARGUERITE d'aUTRICIIE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS.

éléments du dessin et de la peinture. Mais, n'ayant pas exploré tout le domaine de l'art, il ne pouvait le conduire bien loin et il le plaça sous la direction de Bernard Van Orley f), qui eut ainsi la gloire de former ce peintre, si connu par sa grâce raphaélesque.

Marguerite employa aussi Jean de Mabuse, elle l'appela notamment à Malines et lui confia la tâche ingrate de restaurer les anciennes peintures de son cabinet.

Parmi les artistes qui avaient fixé l'attention de Marguerite, il faut citer encore Vermeyen et Horebout.

Jean-Corneille Vermeyen, né en 1500, à Beverwyk, non loin de Harlem, accompagna Charles-Quint à Tunis, dont il peignit le siège et la prise f). Bruxelles et Arras étaient remplis de ses tableaux et de ses portraits. Il mourut en 1559 à Bruxelles; il fut enterré dans l'église de Saint-Géry, où il y avait de lui une résurrection du Christ, surmontée de Ja figure de Dieu le Père.

Gérard Horebout, auteur de ces beaux diptyques tant admirés de ses concitoyens, naquit vers 1498 à Gand et mourut en 1541 f). En 1516, Marguerite d'Autriche reçut de lui ' certaines peintures et d'autres ouvrages. Entre cette année et 1518, il fit pour elle un livre d'heures, et troiç ans après, ïc portrait de Christiern II de Danemark, qui voulut introduire les institutions de la Belgique dans les vieilles aristocraties du Nord Scandinave, et que ces tentatives de réforme précipitèrent du trône et forcèrent de se réfugier chez nous (^).

La même année, 1521, il exécuta pour la même princesse seize belles histoires bien enluminées, en une paire de riches heures sur parchemin. Il avait encore tracé dans cet ouvrage sept cents lettres d'or, fait écrire un certain nombre de feuil-

(*) MictiïRLS, p. 217-218.

(*) Karel VanMandkr, Het schildersboek, Haarlem, 1604, p, 224.

P) M[CKiJîLS, t. Y, p. 413-414.

(*j IDm t. V, p. 407-408, et mon livre cité, p. 187-188.

CONILVD MEYT, ALBERT DURER. If3

lets, et peint deux vignettes. La gouvernante lui demanda ensuite un modèle de verrière pour Téglise de Galilée à Gand. Elle le chargea aussi de se rendre à Bruges et d'y faire achever le manuscrit d'un autre bréviaire. Elle l'employa encore vingt jours à un petit jardin en fleurs de soie que les nonnes du monastère de Galilée exécutaient pour elle dans un coffre f).

La cour de Marguerite recevait aussi le grand sculpteur Conrad Meyt, à qui l'on doit l'admirable monument érigé à la mémoire de l'empereur Maximilien I, dans la cathédrale d'Inspruck f). En 1526, cet artiste entreprit, aux frais de la gouvernante, l'exécution des statues d'albâtre des trois splendides monastères de Notre-Dame de Brou, à Bourg-en-Bresse près de Lyon. Il était Suisse de naissance, mais il habitait déjà les Pays-Bas en 1514.

Parmi les statuettes qui oj'naient le magnifique tabernacle de l'église abbatiale de Tongerloo, construite entre les années 1558 et 1549, celles des trois sybilles étaient également sorties du ciseau de Meyt f).

Pendant l'immense splendeur artistique de ce règne, le célèbre fondateur d'une grande école de peintres allemands forma le projet de visiter les Pays-Bas. On connaît le voyage d'Albert Durer; sa réception à Anvers par la confrérie de Saint-Luc; sa visite à l'atelier de Quentin Metsys; sa présence à l'entrée solennelle de Charles-Quint à Gand, le 23 septembre 1520; son séjolir à Bruxelles, où il fut fêté par le seigneur de Nassau ; sa liaison avec Meyt, Yan Orley, Patenîer, Erasme; sa visite au palais de Malines, où Marguerite lui permit de voir ses tableaux et sa «librairie »; sa disgrâce auprès d'elle, si bien qu'elle ne lui offrit rien en échange de

(•) MicHiELS, t. V, p. 408-409.

(*) Van Hasselt, Revue de Bruxelles,

(') PiNCHART, notes sur Croioe et Cavalcaselle, Les anciens peintres flamandsy Bruxelles, 1862, t. III, p. cccxvii.

1(4 MAnoxEniTR d' Autriche et la renaissance dans les pays-bas.

ce qu'il lui avait offert et refusa même d'acheter le portrait (le Charles-Quiut qu'il avait peint f); la froideur qu'il trouva 11 Bruxelles ; ses portraits peu ou point payés ; l'accueil que lui fit Cliiîstiern 11^ dont il fit le portrait; l'offre des magistrats d'Anvers de se fixer dans cette ville avec une pension annuelle; son départ enfin devant la persistance de Charles- Quint et de Marguerite à ne montrer au grand artiste aucun intérêt.

Quoique Marguerite ouvrît ses salons aux poètes j^ aux musiciens et aux peintres ; quoiqu'elle cultivât elle-même avec succès la poésie, la musique et la peinture ; quoiqu'elle sût si bien

. . » . . Chanter et rire,

Danccjs jouer, tout bien lire et escrire,

Peindre et pourlraire, accorder monocordes, etc.,

elle ne cessait de se lamenter sur l'ennui mortel qu'elle traînai t après elle comme un linceul de plomb :

Deuil et cnnuy me persécutent tant, Que mon esprit à comporter s'estent Tous les regretz que l'on sçaroit penser.

Et n'est vivant qui en sceut dispenser, Car en mon cas personne riens n'entend.

Pourquoy non ne veuil-je morir?

Pourquoy non ne voy-je quérir La fin de ma doulente vie, Quant j'ayme qui ne ni'ayme mye.

Et sers sans guerdon acquérir?

Je iVay deuil que je ne suis morte :

Ne doy-je pas vouloir morir?...

{^) V. Ee/îqttien von AhBnF.CHT DiJREK, etc., Nuremberg, 1528. — Alf. Michiels, EisioivG Citée. — Gens, Histoire de la ville d'Anvers, — Van Hasselt, Hernie de Bruxelles t décembre 1838 et janvier 1839. — Pinchart, déjà cité, — Le cabinet de lamaieur et de r antiquaire , t. ï, etc.

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