TRISTESSES DE MARGUERITE. H
Ailleurs, elle se lamente encore :
Me fauldra-il tousjours ainsi languir?
Me fauldra-il enfin ainsi morir?
Nul n'aura-il de mon mal congnoissance?
Trop a duré, car c est dès mon enfance.
Marguerite a exposé les causes de ses chagrins dans sa Complainte sur la mort de l'empereur Maximilien, son père (^).
Attropos, nul ne se peult deifendre De ton fier dart, dont tu as mis en cendre Les quatre princes que au monde aymoye mieulx Murdry les as trestous devant mes ieulx !
Les deux premiers si furent mes maris, Dont maintes gens eurent les cueurs marris, Prince d'Espaigne et le duc de Savoye, Que plus bel homme au monde ne sçavoye :
Encoires plus pour grever mon oultraige, Les prins tous deux en la fleur de leur eaige ;
Car à dix et neuf ans le prince trespassa,
Et la mort malheureuse son josne cueur persa.
Au beau duc de Savoye bien lui fiz de tes tours,
Car à vingt et trois ans lui fiz finir ses jours. Et le troisième, mon seul frère (*), estoit Roy des Hespaignes et de Naples à bon droit.
Las ! tu Tas mis en un semblable erroy ; Car tu n'espargnes prince, ne duc, ne roy.
Pour le quatriesme, o Mort trop oultrageuse, Tu as estaint la fleur chevalereuse Et as vaincu celluy qui fust vainqueur, Maximilien, ce très noble empereur.
Qui en bonté à mil ne se compère (3),
Ainsi Marguerite se consume dans un sombre abattement ; elle languit dans une affection morbide; elle ressent cet affaissement des facultés de Tâme, cette satiété de toutes choses, cette sorte d'atonie qui lui fait souhaiter de sortir de ce séjour de larmes. Elle mourut en 1550.
-(*) Ce prince mourut le 12 janvier 1519, (*) Philippe le Beau, mort le 25 septembre 1506. . (3) Archives du royaume, secrétairerie allemande.
116 MARGUERITE d'aUTRICIIE ET LA RE?ÎAISSAINXE DANS LES PAYS-BxVS.
Après sa mort, les arts eurent le bonheur de voir lui succéder sa nièce Marie de Hongrie (1551-1555), qui chargea le Mon toi s Jacques du Brœucq de relever à Binche et à Mariemont les châteaux détruits par les Français, qui ne le cédaient en rien, pour l'architecture et pour la richesse de rornenien talion, à tout ce que les rois de France, Louis XII, François P' et Henri II, avaient construit avec le concours des plus grands artistes de leur siècle. A Binche, Michel Cûxîe avait été longtemps occupé à couvrir de ses belles composilions les murailles et les cheminées; on n'y voyait que statues, bas- reliefs et ornements dus au génie de Jacques du Brœucq* Les parquets, les portes, les meubles étaient Toeuvre d'ébénistes allemands, qui avaient reproduit en incrustation le plan de la ville et du château de Binche. Marie avait rassemblé dans ce château des objets d'art sans nombre et des manuscrits d'une haute valeur. La lettre M couronnée apparaissait jusque sur les girouettes qui surmontaient les deux tours ornant l'entrée de l'édifice Q.
La princesse possédait encore un autre château, celui de Turnhout, où elle fit installer, en 1556, une bibliothèque de manuscrits, presque tous reliés avec luxe, que Philippe H réunit en 1559 à celle des ducs de Bourgogne, déjà enrichie par Théritage de Marguerite d'Autriche. Il ne paraît pas que le roi d'Espagne ait distrait de la succession de sa tante pour le donner au monastère de Saint-Laurent de l'Escurial, autre chose qu'nn superbe évangéliaire de \f siècle, que la reine Marie avait rapporté de Hongrie, avec l'incomparable missel exécuté pour le roi par Mathias Corvin, en 1485 (^.
Le château de Turnhout était surtout remarquable par les sculptures qui le décoraient ; c'étaient des productions de Conrad Meyt.
Uinveutaiic des meubles du château mentionne encore d'autres pièces de sculpture en marbre blanc, en jais, en
0) PiNCHART, Revue îim^ersdle des arts, t. III, p. 128.