CE QUI MANQUAIT A AGRIPPA
Il aurait rendu de grands services à là science s'il avait attaqué avec plus de calme et de dignité ces sçolastiques qu'il dépeint comme les ennemis de l'Écriture ; s'il s'était abstenu de montrer la culture des lettres comme contraire au respect dû à la Bible et à toute vraie religiosité^ et de soutenir que, pour être religieux, il faut mépriser les sciences. Mais ce qu'il dit de l'état de la philosophie et de la théologie de son temps n'en est pas moins remarquable. Les pratiques extérieures du culte catholique, le droit canon, les moines et les sçolastiques sont traités avec une telle hardiesse de pensée et de parole que l'on ne comprend pas comment il a pu échapper aux foudres de l'Église et aux coups de l'Inquisition (^).
a On ne saurait exprimer dans quelle superstition, dans quelle idolâtrie le culte des images plonge et nourrit le peuple aveugle et grossier. Nos révérends pères et supérieurs en sont bien persuadés, mais ils n'en prennent pas moins part à l'abus et à la profanation. Je n'ai que faire de dire pourquoi..... » Le sarcasme ne s'arrête pas que l'auteur n'ait épuisé ce sujet de scandale avec une verve sans frein.
Il est à regretter aussi qu'Agrippa n'ait pu s'affranchir entièrement du mystère et du charlatanisme qui lui étaient restés de ses études d'astrologie et d'alchimie. Néanmoins, peu de livres ont autant contribué que les siens à stimuler les intelligences, à ranimer le goût des libres recherches et à détruire l'attachement servile aux opinions en vogue.
Peu dé publications nous initient aussi profondément à l'esprit, aux mœurs et aux vices de la première moitié du XVI* siècle ; soit que l'auteur flagelle ces historiens qui n'ont des éloges que pour les conquérants de la terre, soit qu'il signale à Tanimadversion publique les danses obscènes, soit qu'il siffle comme un serpent contre la corruption de toutes les classes de la société, notamment contre les cours, « ces réceptacles de toutes les scélératesses »,et contre la noblesse,
(•) Tennemanx, p. 199-204.
ce ce produit de toutes les iniquités (^) ». Il faudrait citerde longues pciges encore.
Ce livre d'Àgrippa, cependant, devait attirer sur lui des persécutions. Les « théosophes de Louvain (^ » s'en emparèrent pour en faire des extraits tronqués, mutilés, falsifiés, qu'ils portèrent à la connaissance de l'empereur, en même temps qu'ils dépeignaient l'auteur comme un ennemi de l'Église et de la religion, qui devait être le plus tôt possible réduit à un silence absolu. Sa disgrâce était inévitable. Négligé par la cour, il tomba dans un triste état de gêne, d'où il crut pouvoir se tirer en adressant au conseil privé deux réquêtes pleines d'acrimonie et de menaces : « Que l'on se garde de ce Silène qui possède à un degré suprême l'art de nuire aux grands ! Et qu'a-t-il à attendre de cet empereur plus lent qu'un limaçon ou qu'une tortue ? »
Bientôt après, Agrippa fut poursuivi par un de ses créanciers et mis en prison à Bruxelles; mais, rendu à la liberté, grâce à la puissante intervention de l'archevêque de Palerme, il résolut d'écrire à Charles-Quint pour l'intéresser en sa faveur. Malheureusement, ses querelles avec les moines et les théologiens de Louvain recommencèrent plus véhémentes que jamais. L'œuvre d' Agrippa les irritait jusqu'à la démence : ils s'y reconnaissaient, eux et leurs suppôts. Les peintures étaient trop fortes, les couleurs trop noires, les traits trop marqués f). Il n'y eut pas d'impiété, d'hérésie, de perversité qu'ils ne missent â sa charge. En parlant de lui, ils grinçaient des dents, dit-il, secouaient la tête, se rongeaient les ongles, frappaient du pied f).
L'empereur, prévenu contre Agrippa par ses ennemis, sans connaître les véritables motifs de leurs plaintes, exigea de
(') Ten^emann, p. 199-205. — Meiners, p. 289 316.
(2) Expression d'Agrippa.
(3) Meiners, p. 336-345. — Bayle, Dictionnaire historique et antique, t. I, f. 106-109. — De Reiffenberg, Archives philosophiques, 1. 1, p. 39 et 40.
(*) Agrippa, 1, VU, epist. 35, p. 379, apud Schelhorx, amœnitates liter. t. II, p. 515 et 516.