SA DOCTRINE THÉOSOPHIQUE
nente; mais alors, nous mourrions, nous serions entièrement absorbés par lui. Dans le Christ seul peut demeurer le Saint- Esprit ; il est le seul vrai théologien ; le Saint-Esprit ne pourrait pas établir sa demeure en nous f). » Cest pourquoi Agrippa recommande une religion qui ne dédaigne pas les œuvres, et la philosophie qui reposerait sur une telle religion lui paraît la seule science qui corresponde à notre point de vue en ce monde. C'est dans ce sens qu'il s'efforce de travailler les idées de la théosophie, d'après les anciennes traditions qu'il puise soit dans les mystiques, soit dans les écrits en honneur chez les platoniciens. Mais il diffère des mystiques en des points essentiels : d'abord, il attache une grande importance aux œuvres f) et à leur efficacité pratique moyennant la foi ; puis il recommande une religion qui est loin d'être exclusivement chrétienne. Cest là qu'il se trouve en contact avec l'école de Platon. « Le Christ n'a pas tout révélé, dit-il ; beaucoup de choses sont restées plongées dans le mystère. » A la manière des humanistes du XVI® siècle, il parle des dieux, bien qu'il n'adore que le Dieu suprême. Il pense que les pécheurs et les païens ont été saisis par l'esprit, peu importe que cet esprit fût divin ou angélique f). Mais ce qu'il recommande comme religion, ce sont les principes de la philosophie platonicienne tels qu'il les a conçus dans le sens théosophique. « Au surplus, dit-il, toutes les religions sont bonnes, quoique la chrétienne soit la meilleure {% »
Le théosophe éclate dans ces phrases : « Si l'esprit n'est pas sain, le corps ne saurait l'être; or, l'esprit sain ne peut être que le résultat de la pureté morale, de la piété et de la religion. — La religion purifie l'esprit et le rend divin ; par là aussi elle augmente les forces de la nature. Quiconque
(*j De incert. et van, scient,, p. 99. — De occ. phil , III, 6.
(2) Ibid., p. 9i^.
(3) Ihid., De occ. phil, II, 60 ; III, 2 et 4.
{*) De incert. et van. scient,, prosat. — De occ, phil., III, 2 et 4.
dédaigne la religion et ne se fie qu'à la nature est exposé aux tromperies de méchants démons. Dieu a soin des gens pieux, et nous ne sommes en sûreté que sous sa protection ; c'est pourquoi nous devons nous sacrifier à Dieu et nous recommander à la religion divine; car lorsque nos sens, notre esprit sont calmes, nous pouvons attendre l'ambroisie, louant et adorant ce Bacchus céleste, le plus grand des dieux, le dieu deux fois né, l'auteur de la renaissance (^). Si notre âme veut accomplir dans ce monde une oeuvre merveilleuse, il faut qu'elle applique la pensée philosophique à son principe, pour être fortifiée, éclairée par lui et pour recevoir du premier auteur de toutes choses la force nécessaire à l'action f). »
a Une force universelle anime le monde et s'y révèle; mais tout doit être ramené aux idées de Dieu, lesquelles sont unes, en lui et multiples dans l'âme du monde ; celle-ci les verse dans les choses inférieures par le moyen des astres ; dans la matière, elles n'existent que comme des ombres. Elles sont aussi dans notre esprit, elles nous sont innées, comme l'enseigne Platon ; mais tout a été voilé en nous par la chute d'Adam. C'est pourquoi nous devons nous purifier pour rentrer en nous-mêmes et pour nous rappeler de nouveau les idées qui sommeillent en nous. Ce sera de cette manière que nous pourrons connaître la connexîté de toutes les choses et agir en elle f).
Agrippa est convaincu qu'il y a partout des forces indépendantes de la matière. Il fait remarquer que les choses matérielles agissent les unes sur les autres, qu'elles ne sont jamais contentes d'elles-mêmes, qu'elles sortent constamment d'elles-mêmes, qu'elles influent sans cesse les unes sur les autres. « Cela ne peut pas être l'eflet de la matière, car la matière retient plutôt toute chose en elle-même.
(*) Deocc.phtl., III, I.
(«) Ibid., II, 60. — RiTTER, p. 356 et 357.
(3) De occ.phil., I, il. — Ritter, p. 339 et 340.
MÉLANGE DE PHILOSOPHIE ET d'aSTROLOGIE. 133
La matière est, par elle-même, inefficace pour le mouvement Q. C'est que les choses matérielles sont habitées par des forces occultes. Les éléments sont pleins de vie et d'âme ; un esprit les met en mouvement f). De là la nécessité d'une source universelle de la vie, c'est-à-dire de l'âme du monde, suivant Platon f). » Agrippa la distingue de l'esprit du monde (^).
Dieu est la cause de toutes choses; par ses idées, il a tout produit; il les a communiquées aux intelligences ; par elles, au moyen des astres, elles ont pénétré dans les éléments qui communiquent à chaque chose la force qui lui est essentiellement propre f). L'homme peut utiliser toutes ces forces parce que tout existe pour lui et parce qu'il s'élève toujours de plus en plus haut f), jusqu'à ce qu'il parvienne à tout voir en Dieu et à tout opérer par lui. Telle est la religion recommandée par Agrippa ; c'est une force occulte qui nous fait penser aux puissances internes et intellectuelles du monde et qui nous donne les moyens externes pour dominer ces puissances f).
Il y a dans tout cela un mélange bizarre de fantasmagories et d'idées saines sur l'enchaînement réel des choses, sur les conditions de notre vie et sur les lois de nos connaissances f).
Et que dire de cette immixtion continue de l'astrologie, de cette prétendue science par laquelle on se flattait de prophétiser l'avenir, et particulièrement la destinée des hommes d'après la position des étoiles, ce qui était une des plus anciennes superstitions du monde?
.{») Beocc.phiL, I, 14.
{^) Ibid., Il AQ.
(5) Ibid., 57.
(4) Ibid., 56 et I, 14. — Ritter, p. 340-345. p) De occ.phil., I, 13.
(c) Ibid.y II, I.
(') Le occ. phil., III, 4. — De incert, et van, scient., p. 56 — Ritter, p. 346 et 347.
(^) Ritter, p. 348.
434 CORNEILLE AGRfl»PA ET SES DISCIPLES.
Dans le moyen âge, les rois et les princes avaient à leur cour des astrologues en titre. Au xvi^ siècle et même au xvii% l'astrologie comptait encore parmi ses adhérents les Cardan, les Kepler et les Cassini. Mais si l'on en comprend difficilement Texistence au xvif siècle, on s'en explique la vogue dans la marche impétueuse du xvi^, à travers les décombres du moyen âge, vers un état nouveau, par lequel on cherchait partout des prophètes, comme en d'autres temps on veut des l^islateurs. Aussi l'on disait d' Agrippa qu'il était misérablement ensorcelé de la plus fine et exécrable magie que l'oi^ pût imaginer ; qu'en voyageant, il payait dans les hôtelleries en une monnaie qui paraissait bonne, mais qu'au bout de quelques jours on s'apercevait qu'il avait donné des morceaux de corne ou de coquille. On disait encore que, pour écrire sur la vanité des sciences, il se représentait à lui-même comme un chien qui aboyait contre tout le monde, et que, voulant composer un traité des feux d'artifice, il s'imaginait qu'il avait été métamorphosé en un dragon qui soufflait le feu et le soufre par la gueule, par les yeux et par les oreilles f).
Ce qui manquait à Agrippa, c'était la recherche calme de la vérité, l'examen sévère de tout ce qu'il avait trouvé et la possession de convictions sûres. Sa haute raison lui a dicté plus d'une page intéressante ; mais des spéculations philosophiques régulières et une méthode rigoureuse répugnaient à son esprit mobile. Pendant toute sa vie, il n'eut de stable que sa haine pour les moines et son amour pour le mystérieux. Il a servi la science et la philosophie beaucoup plus indirectement que directement, par ses luttes contre toute sorte de superstitions, par ses satires contre l'esprit monacal et par sa mise à découvert de tant de mauvais côtés des connaissances humaines dans son siècle f).
(*) Ancillon, Mélange critique de littérature, Bâle, 1698, t. I, p. 72. — Bayle, L c, f. 106.
('^) ÏENNEMANN, Geschichte der Philosophie. Leipzig, 1798-1819, t. IX, p. 190 et 191.