SUPPRESSION DES CHAMBRES DE RHÉTORIQUE. W
chambre fût très catholique, elle ne manqua pas d'exciter des soupçons de toute espèce. La présidence du prince lui valut de nombreuses adhésions de gentilshommes et d*hommes politiques et jeta sur elle un grand éclat. Ce fut pour ce motif qu'à la fin de septembre 1565, elle fut forcée de renouveler son serment de fidélité au roi. Ses membres, du reste, faisaient une active propagande de la Bible et en représentaient les principales scènes sur les planches de leurs théâtres. Aussi encoururent-ils plus tard la disgrâce du duc d'Albe, et le nom de leur principal protecteur fut pour beaucoup dans la cruauté du proconsul contre Van Straelen, bourgmestre de la ville, violences qui déterminèrent un grand nombre de rhétoriciens à émigrer et à grossir les rangs de leurs compatriotes réfugiés à Franckenthal, Cologne, Wessel, Emden, Londres et Norwich (^).
Lorsque, plus tard, le duc d'Albe restitua à Malinès les privilèges dont il l'avait dépouillée en 1572, il en excepta formellement la chambre de rhétorique f).
Les chanibres de Hollande rivalisaient avec celles de Belgique dans leur ardeur à faire connaître au peuple les abus de l'Église et l'iniquité des persécutions religieuses f). Ce fut la chambre de Flessingue qui se distingua le plus par son esprit de libre examen ; les autres chambres des provinces septentrionales Timitèrent. Leurs membres ne cessaient de mettre en scène le clergé, non sans s'exposer à la colère des magistrats (^).
Les Fontainistes de Gand avaient embrassé avec chaleur les principes de la révolution du xvi* siècle ; à l'époque de la Pacification (1576), quand les patriotes faisaient le siège de la citadelle de Gand, les bannières de ces rhétoriciens s'unirent souvent aux drapeaux des métiers et des confréries.
(*) Van Duyse, p. 131. — Snellaert, Histoire, etc., p. 91.
(2) Van Duyse, p. 131 et 132.
(*) Wagenaar, Yaderlandsche Historié, Amst. 1752-39, t. VI, p. 70.
(*) Van Duyse, p. 45.
166 LA SATIBE POPULAIRE.
Lorsqu*en 1577, le prince d^Orange, salué mwaert ou protecteur de la patrie, fit son entrée solennelle à Gand, le^ mêmes rhétorîciens allèrent au-devant de lui pour réciter en son honneur des drames joyeux et des jeux de moralité; des jeunes filles, figurant les Grâces et les Muses, chantaient les exploits du prince, et une d'entre elles, qui représentait la pucelle de Gand, lui offrit un cœur d'or f).
Si les rhétoriciens exerçaient urne influence prépondérante sur l'état politique et religieux du pays, leur action fut également puissante sous le rapport littéraire ; mais, malheureuse^ ment, elle fut aussi, sous ce rapport, extrêmement préjudiciable. La maison de Bourgogne ne comptait que des princes français ; à la cour, on ne parlait que français, et comme cette langue avait fini par prédominer dans les provinces wallonnes et par devenir populaire dans lé sud-est de la Flandre, les hautes classes se modelèrent peu à peu siir les usages de la cour, et si elles conservaient encore la langue flamande, ce n'était pas sans un énorme mélange de mots français, surtout en Flandre et en Brabant, où résidait la cour. Les rhétoriciens, et particulièrement ceux qu'on disait libres, c'est-à-dire ceux de la cour, mettaient de la vanité à se signaler par des manières de parler précieuses et recherchées, de sorte que la langue flamande atteignit insensiblement un degré de corruption jusqu'^alors inconnu f).
Au moyen âge, les chants religieux étaient relégués dans les couvents et les églises; mais lorsqu'on eut commencé à lire la Bible dans les langues modernes, ces chants pénétrèrent tous les jours davantage dans l'intérieur des fomilles. Les femmes elles-mêmes substituèrent les évangiles à l'histoire de Saladin et de la belle Marie de Nimègue, qui avait
(*) CoRNELissEN, p. 26 et 27. — Van der Meersch, Kronyk der red^iykkamers ' tan Audenarde, Gent^ 1844. — Cette cbambre^datait du commfiaicemeiit du %y^ siècle.
(*) Van Kampen, t. I, p. 318 et 319, d'après Kops, l. c, — De Clercq, p. 77-98. — Ypey, Behnopte geschiedenis der Nederkmsche taie. Utrecht, 1812, t. I, p. 362-367. —Van Wyn, Eistorische Avendstonden. Amst., 1800, t. I, p, 347-359.
LES SOUTERLIEBEKENS*. 167
firéquenté le diable pendant sept ans. Chaque maison avait ses chœurs de chant où Ton priait Dieu de délivrer le monde de la tyrannie pontificale; et pour initier plus facilement le peuple à ce nouveau mode de propagande, on les régla sur des airs connus de chansons mondaines. Quelques-uns de ces; chants notaient que des traductions rimées des psaumes.
Un gentilhomme patriote, Guillaume Van Zuylen Van Nyevelt^ en avait édité une collection à Anvers en 1540 (^). Ces mélodies, si gaies, appelées souterliedécenSy qui retentissaient dans les banquets solennels et dans les bruyantes réunions nocturnes, excitèrent plus d'une fois les colères et les récriminations du pouvoir, sans doute parce qu*on y mêlait les^ psaumes traduits par Marot et par Théodore de Bèze, le fougu^ix disciple de Calvin (^.
Les souterliedekens, dont. Van Zuylen se fit l'éditeur, avaient été composés depuis que le psautier allemand avait été imprimé à Anvers, c'est-à-dire depuis 1526. Les rhétoriciens avaient eu une large part dans leur rédaction d'après le texte hébraïque de l'Écriture et les explications de saint Augustin, de saint Hilaire et d'autres Pères. Dans les provinces wallonnes, on chantait les psaumes de Marot et de Th. de Bèze, sur des airs populaires. Il y en eut une édition à Anvers, en 1555. Au commencement, ils étaient chantés par les catholiques aussi bien que par Les protestants; mais ils devinrent suspects lorsqu'on y introduisit les formulaires de Calvin f). Plus tard, en 1565, Lucas d'Heere, peintre, poète et, pendant la révolution, favori du Taciturne, publia à Gand les psaumes de David traduits et chantés d'après Marot, qui, ainsi que les souterliedekens, furent défendus par le synode de Malines en 1570 (^.
(*) Van Iperen, Kerhelyke Historié van het psàlmgezang, Amst., 1T77, t. I, p. 101.
(*) MtmcH, NiêderlàndiscKês Muséum. Cartsrohe, 1837, t. I, 4« cahier, p. 3-5. — Snellarrt, p. 189-193. — Sacher-Masoch, Ber Atifstand in Gent unter K. Cari. y. Scbaffhausen, 1857. p. 31.
(8) Van Iperen, p. 107-109.
W ID., p. 137. ^
Mais la vraie sphère d'activité des chambres de rhétorique était toujours le théâtre. Ce fut, en effet, par ce moyen qu'elles exercèrent une heureuse influence sur l'esprit national; quoiqu'elles eussent leurs pièces bouffonnes^ les productions les plus graves conservèrent toujours le premier rang, grâce sans doute h l'intelligence de ceux qui savaient les représenter. La scène, qui devint de plus en plus populaire, ne cessa point d'offrir des tableaux virils, où la foule s'inspirait de grandes pensées et que l'histoire devra compter parmi les éléments de notre antique civilisation. Aussi n'est-ce pas sans motif que leurs représentations théâtrales paraissent avoir été chères à nos aïeux. Il est peu fait mention dans nos annales de leurs rimes et de leurs refrains; mais leurs concours dramatiques y sont enregistrés comme des événements mémorables. On ne saurait croire combien ces solennités littéraires avaient de retentissement.
Les communes du second et du troisième ordre imitaient le spectacle qu'avaient donné les grandes villes, et les scènes jouées d'abord à Tombre du beffroi s'y représentaient au pied de chaque modeste clocher de village. C'est un fait généralement reconnu aujourd'hui que nulle part, pendant le moyen âge, le drame n'obtint plus de splendeur et ne jouit d'une faveur plus soutenue ; le goût particulier des Belges pour tout ce qui parle aux yeux les rendait plus sensibles à ces tableaux animés, et ils se plaisaient à les entourer d'une niagnificence proportionnée à leur enthousiasme et à la richesse du pays (^).
Les représentations des rhétoriciens étaient sérieuses ou comiques; les premières portaient le nom de jeux de sens {spelen van sinne)^ les autres celui d'ébattements. Dans un de ces jeux, qui avait pour but de montrer ce qui excite le plus l'homme aux arts, les personnages étaient allégoriques et représentaient le cœur qui désire, l'esprit de sagesse,
(*) Revue nationale de Belgique, t. VIII, p. 228.