‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 2)Chapitre 45 sur 85 · J.-B. IIOUWAERT ET P. DE DIEST · texte numérisé non relu

J.-B. IIOUWAERT ET P. DE DIEST

rinclination naturelle, l'homme, le travail, l'espoir de parvenir, la crainte de la honte et l'honneur. A rouvérture du premier acte, on voyait le Cœur qui désire, sous la forme d'un homme comme il faut, assis sur un siège et récitant un long monologue dans lequel il se plaignait de son abandon. Là-dessus apparaît l'Esprit de sagesse, sous la figure d'un ange avec des ailes et le caducée de Mercure à la main. Dans un autre acte, l'Homme est endormi dans la chaire de l'ignorance. Deux femmes, l'Inclination naturelle et le Désir de la science, se disputent entre elles jusqu'à ce qu'il se réveille et leur demande ce qu'il leur faut. Dans le dernier acte, l'Esprit de sagesse et le Cœur qui désire tranchent tout en disant : « N'est-ce pas la louange, l'honneur et la récompense qui excitent le plus aux arts? (^) »

Sur la même scène, où figurait Caron, le batelier de l'enfer, Mars et Vénus, Jupiter et lo faisaient l'amour, et l'on regardait, en versant des larmes, Énée et Didon. On admirait encore le couple malheureux de Pyrame et Thisbé, le Faust et la Marguerite de ce temps-là f).

Parmi les poètes auteurs de jeux de sens, il faut citer encore Jean-Baptiste Houwaert, de Bruxelles, qui joua un certain rôle dans la révolution et termina ses jours à Saint- Josse-ten-Noode, où se trouvent sa tombe et celle de sa femme, derrière le chœur de l'église f).

Mais le premier de tous les poètes dans ce genre fut Pierre de Diest, qui parait avoir vécu au commencement du xvi^ siècle et dont une pièce, Homulus, remporta le prix dans un concours à Anvers. Son héros est un don Juan qui fait pénitence au lit de mort, sans pouvoir s'abstenir d'injurier encore ces papalins qui « l'ont trompé si longtemps ». « Ce que j'ai, continue-t-il, est pourtant à moi. Pourquoi donc serais-je obligé d'en rendre compte à Dieu? »

(*) Snellabrt, Yerhandéling^ p. 165-168.

(2) Id., ibid,, p. 169. — Sacher, p. 32. — Conf. Jonckblokt, l, c, p. 440 et suiv.

p) Henné et Wauters, Histoire de Bruxelles, t. ïfl, p. 601 et 602.

Toute cette pièce était bien conduite et rédigée dans un style plein de vigueur f ).

Les jeux de sens de Tannée 1539 prouvent aussi que les rhétorîciens professaient déjà les principes fondamentMix de la réforme, et notamment le libre examen du texte de la Bible. Les refrains de cette année furent très acOTbes contre les hypocrites « qui juraient d'être purs et pourchassaient les femmes ; qui faisaient semblant d'être humbles et rech«* chaient les honneurs, les beaux chevaux, les somptu^ix festins, s'habillaient comme des princes et priaient Dieu avec des momeries (*) ». Ces jeux furent mis à l'index et con-i danmés au feu; mais ils furent réimprimés en Allemagne- et de là répandus partout. En Flandre, néanmoins, on continua de déployer les mêmes rigueurs, et de plus grandes encore ; à Gand, un patricien, Jean Utenhove, fut banni, et ses biens furent confisqués, pour une pièce hérétique de sa composition, représentée sur le territoire de Sottegem (juin 1545}. Réfugié dans Emden,il y fit une traduction des psaumes, qui parut en 1557 et en 1561, et d'une manière complète, en 1566, à Londres f).

Dans une réponse de la chambre de Leyde à une question mise au concours par celle de Rotterdam, non seulement le» pèlerinages, mais encore les canonisations par le pape étaient attaqués {*).

En 1559, défense de répandre, chanter ou jouer chan«>ns et ébattements sans autorisation préalable. Dès ce moment, on rechercha inquisitorialement les opinions religieuses des rhétoriciens, et même, l'année d'après, un d'entre eux, Guillaume Touwaert Cassererie fut, malgré son âge de 80 ans, secrètement décapité dans Anvers , parce qu'il possédait quelques livres défendus f).

(*) Snellaert, p. 174.

(*) Voy., pour plus de détails, Jonckblokt, L c, p. 450 et suiv.

(3) Van Duyse, p. 147-151. — Snellaert, Histoire, p. 91 et 92.

(*) Id., p. 163.

(*} Van DlrrsR, p. 167.

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Les drames destinés aux concours étant des réponses aux questions données, leur nombre s'accrut considérablement^ et chaque chambre eut son répertcHre. Ces divers répertoires sont généralement restés inédits, et même la plupart des auteurs des pièces publiées ne sont connus que par leur devise. Parmi ceux qui ont écrit des pièces allégoriques au XVI* siècle, on cite Ryssaert van Spiere, d'Audenarde, et Guillamne Van Haecht, d'Anvers (^.

Oa peut indiquer encore comme tombés dans le même ouUi les auteurs des esbattements^ les satiriques par excelr l^ace, les continuateurs de la farce du moyen âge, parfois plus spirituelle, plus mordante, mais tout aussi peu pudique. La domination boui^iignonne n'introduisit aucun changement sous ce rapport. Les pièces de Corneille Everaert, qui écrivit entre les années 1509 et 1551 pour le théâtre des Brie Sanctmnen, de Bruges, sont des fabliaux mis en action c il y règne parfois une licence étonnante.

Nos aïeux avaient d'autres idées que nous sur le théâtre : ils y représentaient le scandale, le vice, dans toute leur nudité, en les montrant à travers le prisme de la satire et du burlesque ; mais à la fin de la pièce arrivait l'application morale. Les modernes, au contraire, veulent qu'on les amuse sans leur faire Fapplicatîoii du sujet f).

Les pièces d'Everaert^ restées inédites, sont au nombre de Irattte, presque tcms ébattements, entremêlés de quelques sfekn van mine et de jeux de table {tafelspelen)^ petites pièces que l'on représentait dans les festins, compositions de diverse nature, empreintes souvent des opinions politiques et religieuses prédominantes (^.

Longtemps l'opinion a prévalu que les chambres de rhétorique étaient uniquement composées de savants qui s'occupaient de littérature et faisaient déclamer ou déclamaient

(*) Snellaert, Etstotre, p. 79.

(») rD.,î&ïcf., p. 79et80.

(») Id., p. 80 et 81.

eux-mêmes leurs œuvres sur un théâtre, en même temps qu'on y exécutait les ébattements^ Ces compagnies étaient le plus souvent formées de gens de métier : c'étaient les bouchers, les drapiers, les sayeteurs qui se chargeaient des représentations théâtrales des rhétoriciens (^).

Au surplus, l'engouement pour ces représentations était extraordinaire; ainsi, en 1558, à Dunkerque, quelques semaines seulement après la rentrée des habitants dans leur ville abandonnée et à demi ruinée, les jeux de rhétorique se faisaient au milieu d'une foule qu'on n'avait paa vue auparavant. Le pouvoir ombrageux de Philippe II les défendit l'année suivante; mais les habitants n'en tinrent pas compté, et les représentations dramatiques furent continuées jusqu'il 1583 f), où la politique cauteleuse d'Alexandre Farnèse, beaucoup pljis perfide et plus désastreuse que celle du duc d'Albe, les supprima complètement par un de ces décrets avec lesquels sa main de velours tuait la liberté.

Si, du théâtre, on porte ses regards sur cette autre forme poétique tant cultivée par les rhétoriciens, le refrain, on voit cette même tendance à s'assimiler l'esprit du temps. Le refrain, manifestation plus individuelle, n'avait pas besoin du concours de plusieurs personnes pour se faire comprendre. Les pièces de théâtre étaient pour la plupart favorables à la réforme, tandis que le refrain, sans être exclusivement à l'avantage de Rome, eut de rudes jouteurs au service de la cause pontificale; et si, en général, le refrain catholique ne l'emporta pas sur le refrain réformiste, au moins il lutta avec succès, et Anna Byns f) est reconnue comme s'étant dignement placée à la tête des poètes de la première moitié du XVI® siècle, par la vigueur de la diction, la pureté du style et l'harmonie des vers. Anna Byns, femme d'une dévotion

(*) Db Vigne, Mœurs et usages des corporations des métiers, Gand, 1857, p. vn. (•) Carnel, Annales du Comité flamand en France (1855), p. 76. (3) Voir CoLLAES, dans De Dietsche Warande, t. VII, p. 40-70. — Jonckbloet, Geschiedenis der nederlandsche letterkunde, i, I, p. 486 et suiv.

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ardente, après une vie orageuse f), était devenue institutrice à Anvers, sa ville natale, où elle mourut vers le milieu du siècle, dans un âge avancé. Elle était Foracle des catholiques, qui lui donnèrent le nom de Sapho brabançonne, bien qu'à leur point de vue elle méritât celui de Madeleine repentante. Ils traduisirent ses vers en langue latine et réimprimèrent ses oeuvres pendant un siècle et demi.

Toutefois, malgré sa violence contre les hérétiques, Anna Byns appartenait à la vieille école des mystiques de l'opposition. En se prononçant contre « la secte maudite de Luther », elle n'en reconnaît pas moins, comme les seules ancres de salut. Dieu et les mérites et la grâce du Christ. Dans ses refrains, elle ne ménage pas non plus les vices du clergé de son temps : « Maintenant, dit-elle, l'Église est pleine de confusion et de trouble ; mais il n'en fut pas ainsi lorsque les abbés demeuraient dans des antres, comme des souris dans des trous. Aujourd'hui, ils se prélassent dans des palais^ vivent dans l'abondance, roulent à cheval dans le monde, se livrent à ses distractions et à ses plaisirs, sans réfléchir que quand les bergers s'égarent, les loups enlèvent les brebis. »-

Mais, quand il slagit de Luther, Anne est impitoyable : <c Les partisans du moine renégat n'adorent que Mammon ; ils veulent anéantir la croix, plient les genoux devant Bacchus et Vénus, se vautrent dans l'ordure, croient entrer dans le royaume des cieux en chantant et en dansant, et ont l'impudence de se dire les seuls vrais chrétiens. Comme leur esprit et leur cœur ne connaissent que Jésus-Christ, ils verraient avec plaisir la destruction des saintes images et des statues. Tous ceux qui refusent de danser aux sons du fifre de leur maître ne sont que des vauriens... L'impiété triomphe, la vertu succombe, la vérité est persécutée et la foi chancelle f). » Anna Byns avait une amie qui partageait tous ses

{•) Voir les preuves dans Jonckbloet, L c, p. 481-486. (*) Apud WiLLEMS, Ve9^handelinff, p. 228-233.

sentiments, Rosine Goleners, de Termonde. Cette femme ne savait ni lire ni écrire, mais la nature l'avait faite poète, et elle dictait ses vers, qui coulaient de la même source que ceux d'Anna {^).

Quels que fussent d'ailleurs le talent et le mérite d'Anna Byns, elle est loin de cette autre Sapho, d'origine anversoise f), la brillante Anne-Marie Schuurman, qui, à trok ans, savait déjà lire, à sept ans, commençait à parler latin; ^ui apprit successivement le hollandais, l'allemand, le fran* çais, l'anglais, l'italien, le grec, l'hébreu, le chaldéen, le syriaque, l'arabe, en attendant qu'elle pût y joindre le sama^ ritain, l'éthiopien et le persan.

Cette femme remarquable parvint à s'approprier tous les «ecrets de l'éloquence et de la philosophie. Elle excella également dans la poésie, et les épigrammes latines qu'elle écrivit ont ce cachet de causticité qui rappelle la malignité de Catulle et de Martial.

Mais le but principal de ses études fut une connaissance approfondie de l'Écriture sainte et de la théologie, suivant les doctrines du protestantisme, sans toutefois renoncer aux subtilités scolastiques du moyen âge. Aussi fut-elle l'admiration des plus grands savants de son siècle, des Vossius, des Saumaise, des Spanheim, des Gassendi et de bien d'autres. La reine de Pologne, Louise-Marie de Gonzague, l'honora de sa visite et fut émerveillée de sa conversation. Celle de Bohême ^t la princesse Louise, sa fille, qui se faisaient gloire d'être savantes, entretenaient avec elle une active correspondance. Mystique comme Anna Byns, Anne-Marie Schum^man finit par se dégoûter de la scolastique, prendre en pitié les sciences, dédaigner sa religion et, à la manière du Français

(*) Van Duyze, Belgisch Muséum, t. II, p. 93-101.

(*) Son grand-père était noble et natif d'Anvers, d'où il arait. été forcé d'^migrer pour cause d'hérésie. Anne-Marie naquit à Cologne en 1607 et alla s'établir avec son père à Utrecht.

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Lâbadie, fameux visionnaire de son temps, « elle se contenta de la lumière interne f) ».

Ce que cette femme ingénieuse a produit dans les arts n*est pas moins estimable : elle jouait du luth, dessinait au crayon et à la plume, gravait sur cuivre, au burin, à l'eauforte, et sur verre avec le diamant ; elle travaillait fort nettement en bois; jetait des figures en fonte et en cire. Après avoir fait le portrait de ses parents en miniature, elle fit de même le sien à Taide d'un miroir, puis le grava et l'envoya à quelques dames de ses amies, en y ajoutant des vers de sa composition. Elle mourut à Utrecht en 1678.

Un poète toumaisien, le chartreux Jean Morocourt {Morocurtius), traita aussi Luther avec une grande acrimonie. A Fimitation de Lucain, il se passe d'invocation dans son poème latin, dirigé contre lui sous le nom de Threnodia. Après une apostrophe au Dieu tout-puissant, au roi immortel, il nous montre les éléments suivant le cours naturel que Dieu leur a indiqué. « D'où vient donc que l'homme, créé à l'image de Dieu, est sorti de sa Yoie? Il a oublié les enseignements anciens. Les juifs recevaient en aveugles les erreurs et le culte infâme des gentils, les luthériens admettent sans contrôle les doctrines erronées dœ faux prophètes. Avec leurs belles paroles, ils ébranlent la foi dans ses bases, ils sapent l'autorité du pontife romain et les institutions monastiques. Incapables par leurs doctrines de mener à la certitude, ils se sont souillés de tous les crimes. Us se plongent dans lès plaisirs. Ils nient le mérite provenant de bonnes œuvres, rejettent la tradition, tournent la loi chrétienne en ridicule. Us ne veulent relever que d'eux-mêmes, et en cela, ils ne font que suivre les anciens hérétiques. Les luthériens vantent leur chef comme le meilleur interprète des Écritures. Leur fureur ne connaît pas de bornes; on les connaît à leurs traits. Tout leur encens est pour Vénus, et ils sont esclaves de

(<) BuLLART, Académie des sciences et des<irts, Paris, 1682, t. II, f. 229 et 230. — Vàn Kampen, Beknopte Geschiedems, 1. 1, p. 298-301.

Satan. Ce sont des hommes sans foi ni loi, des hommes perdus (^). » C'est pourquoi le poète invoque Dieu pour qu'il mette une digue à ce débordement, qui menace de tout engloutir.

A côté des vaudevilles satiriques des rhétoriciens, on continuait à jouer les mystères. D'Outreman f) nous donne de curieux détails sur une représentation du mystère de la passion qui, en 1547, eut lieu avec grand appareil à Valenciennes f). Un manuscrit plus précieux est la Passion en vingt journées, jouée^n 4402 à Paris, uranuscrit refait en 1486 et dont l'auteur a pu être un Wallon de l'ancienne Flandre (^).

On y voit le ton de l'époque et les mœurs même les plus frivoles du temps mêlées à des sujets pieux.

Les représentations de mystères en désacord avec l'esprit nouveau furent le signal d'un mouvement de réaction qui ne manqua pas de trouver dans le peuple des poètes; le même esprit qui composait les vers ou la prose des pièces de rhétorique, qui sculptait sur les stalles des églises le renard en chaire vêtu de l'habit d'un moine et mettant des poules dans son capuchon, ce même esprit de moquerie et d'hostilité qui s'établit entre la chape et le froc, se répandit au dehors et composa les noëls bourguignons, et franc-comtois, chansons grossières, stupides en général, mais empreintes d'une critique railleuse à l'égard du genre dramatique introduit dans le culte par le spectacle des mystères; et, il faut le dire, sous ce rapport, le bon sens populaire avait apprécié le moyen âge religieux beaucoup plus justement que tous nos romantiques contemporains.

En Belgique, les représentations des mystères remontent au xii« siècle, et ce furent alors les prêtres qui, les premiers, se donnèrent en spectacle, dans leurs églises, pour l'inter-

(*) Lecouvet, Mémoires de la Société des sciences, des arts, des lettres du Eainaut, t. VI, p. 344-348.

(2) Histoire de Valenciennes. Douai, 1636, f. 396.

(') 0. Le Roy, Études sur les mystères, p. 128 et suiv.

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