CHAPITRE XUI
Saus le rapport de la littérature historique, la Belgique n'a pas connu d'enfance, ainsi que le prouvent les trois grands historiens qui s'y succèdent, à peu près comme Hérodote, Thucydide et Xénophon chez les Grecs f). A leur tète est Jean Froissart f), qu'il suffit de nommer pour avoir tout dit. N'oublions pas cependant qu'il eut pour précurseur Henri de Valenciennes f) et pour maître Jean le Bel (^), chanoine de Saint-Lambert, à Liège. Jean le Bel, en effet, l'a inspiré; Froissart lui doit son premier style et les plus belles parties de son livre. Comme Froissart, Jean le Bel peint avec de simples et fortes couleurs ; son récit est vif, attachant, plein de charme, comparable, en un mot, à celui de Froissart, dont on admirera toujours l'art de conter, si net et si naïf; souvent même il l'emporte sur son élève en profondeur. Jean le Bel est, pour la Belgique, un grand prosateur de plus, dont elle a droit d'être fière, et qu'elle peut hardiment placer à côté des plus illustres noms littéraires de la France f). Il est vrai que, dans son âge mûr, Froissart sacrifia son modèle, qu'il fit table rase de l'imitation et nous donna, dans les dernières
(*) Du RozoïR, Mémoires de la Société d* émulation de Cambrai ^ 1828, p. 15-18.
(«) Né à ValAiciennes vers 1337.
(') Helbig, Annuaire de la Société libre d'émulation de Liège, 1861, p. 361 te SUIT.
(*) Né à Liège le 2 janider 1338 et mort dans cette ville vers 1400.
(^) Paulin Pâbib, Bulletins de V Académie royale de Belgique, t. XII, 2, p. 351. — ^-PoLAiN, Les vrayes chroniques de messire Jehan Le Bel, Brux., 1863, t. I, p. XXXV. — Conf. DE Reipfenberg, Bulletin de la Société de l'histoire de France, t. I, p. 295-299.
années de sa vie (1400-1402) 0, une rédaction entièrement nouvelle des premiers livres de ses chroniques f).
C'est ensuite Enguerrand de Monstrelet qui se présente à notre estime, avec des titres divers. Son ouvrage subsiste en entier; mais l'homme est à peine connu, bien que la ville de Cambrai, dont il fut prévôt et où il résida du temps de la composition de son livre, puisse à ce double titre l'adopter pour un de ses enfants. L'opinion générale est qu'il naquit f) dans le Ponthieu (% où se trouvait la terre de Monstrelet. Enguerrand tenait encore à la Belgique par la dignité de bailli de Walincourt f).
Sous le nom de Chroniques, il a donné, à l'exemple de Froissart, une véritable histoire. Non content d'indiquer les événements, il remonte à leurs sources et les suit dans leurs moindres détails, interrompant sa narration pour appuyer les faits sur des pièces justificatives : édits, déclarations, mandements, lettres, négociations, traités, plaidoyers, etc. Cette manière est, sans contredit, la plus profitable pour l'exactitude; mais combien elle entrave la marche du récit! « A l'exemple de Froissart, Monstrelet ne se borne pas aux événements qui se sont passés dans un seul pays : il embrasse tout à la fois et presque avec la même étendue ce qui s'est passé en France, en Angleterre, en Ecosse, en Irlande, en Belgique. Il rappelle, mais plus succinctement, ce qu'il pouvait savoir des affaires d'Allemagne, d'Italie, de Hongrie, de Pologne, en un mot, des différents États de l'Europe; quelques-unes même de ces affaires sont traitées plus au long qu'on n'aurait lieu de l'attendre d'une histoire universelle. Enfin, quoiqu'il
(<) Voy. H. Beaune, Revue contemporaine, t. LXVIII, p. 179-182.
(«) Publiée par M. Kervynde Lettenhove. Brux., 1867-1877.
(5; Entre les années 1390 et 1395. Il mourut en 1453.
(*) Dacier apud Buchon, Chroniques de Monstrelet, 1. 1, p. 2, soutient qu'il naquit dans le Boulonnais. Dans sa Biographie des hommes célèbres du département du Pas-de-Calais, M"° Clément^Hémei'y dit, au contraire, qull vit le jour, en 1390, à Bus, village de l'arrondissement d'Arras. (Voy. Mémoires de V Académie d'Arras, 1839, p. 76.)
{^) Du RozoïR, /. c.