JEAN LE BEL ET FROISSART. MONSTRELET
semble avoir eu pour objet principal de conserver la mémoire des guerres qui désolèrent, de son temps, la France et les pays voisins, de faire connaître particulièrement les personnages qui se distinguèrent dans les batailles, les assauts, les rencontres, les duels, les tournois, et d'apprendre à la postérité que son siècle a produit autant de héros qu aucun de ceux qui l'ont précédé, il ne néglige pas de rendre compte des grandes choses, soit politiques, soit ecclésiastiques, qui tombent au temps dont il ne paraît vouloir écrire que l'histoire militaire. On y trouve, sur les conciles de Pise, de Constance et de Baie, des renseignements importants que les auteurs qui en ont écrit l'histoire ont dû lui emprunter pour les combiner avec les autres mémoires sur lesquels ils travaillaient Q. »
Ce que l'on peut reprocher à Monstrelet, c'est la pesanteur de son style : rien, chez lui, ne rappelle le charme de diction qui distingue Froissart. Toutefois, sa narration ne manque pas de clarté; ses réflexions sont en petit nombre, mais pleines de justesse. Enfin, ce qui est beaucoup plus remarquable, son esprit ferme et judicieux s'élève au-dessus des préjugés de son siècle : ce n'est pas dans son livre qu'il faut chercher ces faits ridicules de sorcellerie, de magie, d'astrologie, et ces prodiges absurdes qui déshonorent la plupart des ouvrages de ses contemporains f).
Ce n'est pas tout ; les observations auxquelles il se livre dans les récits de batailles, de sièges, de prises de villes emportées d'assaut, indiquent généralement un cœur compatissant aux malheurs du peuple. « Il semble alors s'élever au-dessus de lui-même ; son style, d'ordinaire lâche et sans vie, acquiert de la force et de la chaleur. S'il raconte les préparatifs et le commencement d'une guerre, son premier mouvement le porte à déplorer les maux dont il prévoit que les
. (*) Dacier, p. 15 et 16. — Du Rozoir, p. 45 et 46.
(*) Dacier, p. 16-24. — Du Rozoir, p. 45 et 46. — Conf. Dusevel, Bulletin de la Société de l'histoire de France, t. II, p. 226-228.
€lasses laborieuses seront bientôt accablées. Peint-il le désespoir des infortunés habitants de la campagne, pillés et massacrés par les différents partis, on sent qu'il en était pénétré et qu'il s'attendrissait en écrivant. L'humanité était le fond de son caractère ; on peut y ajouter l'amour de la vérité f) », bien que son affection pour Philippe le Bon l'ait fait accuser de partialité pour la maison de ce prince f).
Froissart et Monstrelet n'appartiennent qu'à l'histoire littéraire ; Commines f), leur successeur, appartient à l'histoire politique. Élevé à la cour de Philippe le Bon, compagnon des plaisirs du jeune Charles le Téméraire, il était appefê, selon son expression, à voguer sur la grande mer des afiaii'es humaines (^).
a Pour apprécier le mérite de Commines, mérite isolé àsaas son époque, dit Philarète Chasles, il faut le comparer aux chroniqueurs contemporains : à Jean de Troy, dont la plume scrupuleuse notait en style de greffier tous les événements survenus dans Paris, le sermon d'aujourd'hui, l'orage de la veille, et écrivait avec la même bonhomie les détails d'ui» fête populaire, l'arrivée des ennemis, les bons tom^s que lœ. dames de la capitale jouaient à leurs époux, et la mis^^e du royaume. »
Ce qui excite l'étonnement, c'est que voyant la monarchie moderne sur le point de se former, victorieuse de la féodalité et entièrement indépendante de son action temporelle, Commines élève la voix en faveur des peuples et leur reconnaît des droits que les princes sont obligés de respecter. Le premier de ces droits, parce que tous les autres en découteat et le supposent, c'est que personne n'étant autorisé à prendre le bien d'autrui, pas plus le roi celui d'une nation qu'un
(*) Dacier, p. 25. — Du Rozom, Nouveau dictionnaire de la conversation, t.XVin, p.76.
(*) Dacier (p. 25-32) a cependant prouvé que dans cette accusation on a beaucoup exagéré.
(^) Né en 1445,^ au château de Commines,, sur la Lys, à deux Eeues d« M^n.
(^) Du RozoïR, Mémoires cités, p. 48 et 49.
PHILIPPE DE COMMirïES ET JEAN DADIZEELE. 183
simple particulier celui de son prochain, Timpôt doit être voté librement et n'est légitime qu'à cette condition. Mais s*il en est ainsi, il faut que la nation soit représentée par des délégués qui aient mission de parler en son nom et de voter pour elle les sommes jugées nécessaires à Tentretien et à la défense de l'État. Le pouvoir des rois ne doit donc pas être absolu ; il faut qu'il soit tempéré par celui des États généraux. De là la prédilection de Commines pour ces assemblées et la préférence qu'il donne au gouvernement anglais sur tous les autres. Il regarde le pouvoir absolu comme aussi dangereux pour ceux qui Texercent que pour ceux qu'il opprime; car, ne connaissant plus de frein, les rois ne compteront plus avec les obstacles, n'écouteront plus la voix de la modération et de la sagesse et se précipiteront à leur perte C).
Si l'on peut admirer, dans Commines, l'homme de génie dont l'œuvre fut involontairement Texpression de l'esprit belge, positif et libre, on chercherait en vain chez lui l'honnête homme et le citoyen f). Commines a trahi son souverain, son protecteur et sa patrie pour se vendre à un tyran dont il a secondé tous les actes injustes, cruels, perfides et révoltants. Son nom a été justement flétri par la plume indignée de Voltaire-.
Dans deux châteaux voisins des bords de la Lys et situés à trois lieues l'un de l'autre, l'on montrait, au xv* siècle, le berceau de deux nobles chevaliers dont la naissance avait été à peine séparée par un intervalle de treize ans : le premier se nommait Philippe de Commines, le second était Jean de Dadizeéle f).
Philippe de Commines et Jean de Dadizeéle vécurent
(») Franck» Réfin'mateurs etpuUicistes de l* Europe, p. 423.
(*) Cam. Picqué, Mémoire sur Philippe de Commines [Mém. cour, de VAcad., in.8«, t. XVI, p. 3, 4 et 13).
(') Mémoires de Jean de Dadizeéle, dans le Recueil de chroniques, documents, etc., concernant lliisioire de la Flandre occidentale, 3* série, p. i.
ensemble à la cour des ducs de Bourgogne, mais ils écoutèrent des influences toutes différentes. Tandis que Philippe de Commines jouissait du succès d'une trahison, Jean de Dadizeele se plaçait à la tête des communes flamandes et assurait leur triomphe, que de terribles revers semblaient avoir rendu à jamais impossible. Néanmoins, Commines a passé à la postérité avec l'éclat d'un génie immortel. Les éditions de ses mémoires se sont multipliées, et il est devenu, entre Froissart et Machiavel, le représentant le plus habile de la forte littérature historique. Dadizeele avait aussi écrit ses mémoires. Ils ne font pas, malheureusement, un monument littéraire; ils offrent cependant un haut intérêt et ils formeront désormais le titre le plus respectable de l'indépendance flamande au xv* siècle. Ce qui peut manquer à l'élégance du récit y est compensé par le souvenir d'une vie toute remplie de loyauté, de dévouement, de vertu, et tranchée, en 1481, par un assassinat qui seul aurait suffi pour déshonorer le règne de Maximilien d'Autriche f).
Chastellain n'a pas l'indignation profonde et les haines vigoureuses d'un Tacite; il a, dit M. Kervyn, « un jugement supérieur, qui dépasse celui de la postérité f) ».
Olivier de La Marche, qui proclama Chastellain « son père en doctrine, son maîstre en science et son singulier amy, la perle et l'estoile de tous les historiographes de son temps », Olivier de La Marche occupe aux yeux de la critique une place importante entre son maître et Commines. Il est toujours intelligible et clair, et, par ce mérite essentiel, il l'emporte sur le style souvent énigmatique de son modèle. Son œuvre offre un horizon politique moins étendu et, par conséquent, un moindre intérêt que celle de Commines. Quoiqu'il eût été attaché à la cour depuis sa tendre jeunesse, il ne prit jamais part aux affaires importantes et,
(*) Recueil cité, p. ii-iv.
(*) Kervyn de Lbttenhove, Œuvres de Chastellam. Brux., 1863-1865, 1. 1, p. v.