CHASTELLAIN. DE LA MARCHE. MOUNET. J. DE GUYSE
par cela même, il ne put voir les choses du côté remarquable. Les joutes, les fêtes, les coutumes de la noblesse, les graves futilités du cérémonial l'occupent trop souvent, et, quoiqu'il soit en général plein de candeur et de sincérité, on lui a reproché d'avoir manqué parfois d'exactitude f).
Olivier trouva, au xvi® siècle, un annotateur et un correcteur intelligent dans le Gantois Jean Lauts (% qui, le 24 janvier 1560y fut décapité sur la place Sainte-Pharailde, à cause de son zèle pour les prédications réformées (^.
Jean Molinet, dont j'ai déjà parlé comme poète et qui était aussi élève et ami de Chastellain, mérite d'être cité comme historien. Il ne faut cependant lui demander ni les causes des événements qu'il décrit, ni l'explication des hommes dont il parle, ni la révélation des pensées secrètes qui les dirigent. Il raconte,et ne commente pas; sans théorie, sans dessein arrêté, il peint la vie humaine avec ses faiblesses, ses légèretés et ses péripéties diverses. Mais les couleurs de ce peintre sont mal broyées, et ses tableaux, chargés d'ornements, souvent ridicules d'emphase et de bizarrerie (*).
Toutefois, lorsque Molinet est entraîné par la vivacité de la narration, il oublie -.3ette affectation de bel esprit qui lui a justement attiré les sarcasmes de Rabelais ; quand il est ému par l'intérêt des situations historiques, il abandonne ses fades déclamations pour devenir un historien.
La Belgique possède encore tout un peuple d'historiens qui ne peuvent être tous rappelés ici, mais dont je dois mentionner les plus saillants. Au xiv* siècle, c'était Jacques de Guyse, qui composa, en latin, les Annales ou Chroniques des souverains du Hainaut. C'est de lui que M. Onésyme Leroy
(*) De Reippenberg, Mémoires de Jacques Du Clercq, t. I, p. 20.
{*) Mémoires de m^ssire Olivier de la Marche, atec les amiotatioiis et corrections deJ. L.B. G. Gand, 1567, gr. in-4«.
(•) Van der Aa, Biographisch Woordenboek^ t. XI, p. 214.
(*) De Reippenberg, Mémoires de la Société d* émulation de Cambrai, 1833, p. 223 et 224, et apud Barantb, Histoire des ducs de Bourgogne» Brux., 1835, t. X, p. 118 et 119.
(lisait : « Si les-suffrages se pesaient, quel rang n'occuperail pas déjà notre frère mineur, dont MM. de Chateaubriand et Raynouard font un cas particulier ! Ce dernier surtout ae craint pas de remonter, sur les pas de notre récollet, dans la nuit des temps, et de lui emprunter sa lumière (^) ».
A Jacques de Guyse nous ferons succéder Edmond de Dynter, ainsi nommé du village où il est né f), près de Boisle-Duc. Il appai^tenait à une branche collatérale de Tàncienne et noble famille seigneuriale de Dynter. Il entra de bonne heure au service du duc de Brabant, Antoine de Bourgogne. Une grande variété de connaissances, beaucoup d'aptitude aux affaires, peut-être aussi la position de sa famille, le firent distinguer par ce prince, qui lui donna un poste de haute confiance en le nommant son secrétaire. Cette confiance lot fut continuée par Jean IV, Philippe de Saint-Pol et Philippe le Bon, de sorte que Dynter s'y maintint pendant plus de quarante années. Mais la période la plus brillante de sa car^ rière doit être placée sous le règne du duc Antoine (^, qui l'employa dans diverses ambassades importantes. Les dissentiments qui s'élevèrent entre Jean lY et sa femme, Jacqueline de Bavière, l'exposèrent à jouer un rôle actif dans les divers épisodes de cette odyssée matrimoniale^ sur laquelle il est loin d'avoir dit toute la vérité. L'ancien et dévoué serviteur de trois ducs de Brabant se sentait mal à l'aise à la cour da puissant chef de la maison de Bourgogne. Devenu veuf et fatigué des ennuis de cette cour, il embrassa l'état ecclésîas^ tique et fut pourvu d^un canonicat à l'église de Saint-Pierre, à Louvain (^).
Ce fut à Bruxelles qu'il passa les dernières années de sst vie, et quelquefois, pour se distraire et continuer dans la soli-
(*) Histoire de Monnmti, par J. de Gun», traduite en français avec le texte I^in en regard par le marquis Fortia d'Urban. Paris, 1826-1838, t. X, p. 39S et 394.
(«) Vers 1382.
(») De 1403 à 1415.
(*) De Ram, Chroniqua des ducs de Brabant, par Edmond de Dynter. Brux., 1854-1857, t. I, p. iii-xxv.
EDMOND DE DYNTER. 187
tude le travail qu'il avait entrepris sur l'histoire du Brabant^ il se retirait chez les chanoines réguliers de Corsendonck^ près de Turnhout f).
De Dynter eut le bonheur, bien rare alors, de puiser les matériaux de sa Chronique des ducs de Brabant dans les dépôts les plus authentiques*
Tous les actes publics qui concernent les trois derniers siècles, à partir de Fépoque de l'empereur Henri Y et de Godefroid le Barbu, duc de Lothier et de Brabant vers l'an HOO, sont tirés des archives des princes au service desquels il avait été attaché, ou des collections de chartes des provinces et des c^ommunautés religieuses^ qui ne pouvaient que favoriser les recherches du secrétaire ducal ,^ excité à ce travail par Philippe le Bon*
De Dynter nous a transmis ces actes dans toute leur intégrité. Arrivé^ dans son sixième livre^ à l'année 1400, dès le r^ne de son premier maître, le duc Antoine, le chroniqueur participe en personne à plusieurs événements de l'époque, et se trouve placé fort avantageusement pour les connaître et les apprécier. Ce sixième livre s'arrête vers l'année 1442 et est resté inachevé à cause de la mort de l'auteur (17 février 1448) f).
Ses premiers livres n'ont pas le même mérite, il y reproduit souvent des récits fabuleux. L'auteur ne devient réellement maître de son sujet que dans le quatrième, parce que les documents authentiques abondent pour lui.
Ce fut en 1447 que de Dynter présenta sa chronique à Philippe le Bon. Le nombre considérable de copies faites pendant trois siècles du manuscrit de de Dynter atteste suffisamment le prix qu'on y a toujours attaché. Ce qui prouve d'ailleurs combien son ouvrage était estimé non seu-
(*) De Ram, p. xxv-xxviii.
(*) Nelis, Belffiearum rerum Prodromm. Antv. , 1790, p. 33 et 34. — D» Reif- FENBBRG, Eistoire des troubles des Pays-Bas, par Vaa der Vynckt. Brux., 1822, 1. 1, p. XX. — De Ram, p. xxviii et xxix.
lement dans les provinces belges, mais aussi en Allemagne, c'est que, depuis trois siècles, les historiens n'ont pas cru pouvoir puiser à une meilleure source (^).
La chronique de de Dynter a été traduite par Jean Wauquelin, Montois f) ou Picard, calligraphe, traducteur, historien, littérateur et secrétaire particulier de Philippe le Bon. Wauquelin était de l'école de Froissai^t, dont il avait étudié et transcrit les œuvres. Son style même rappelle quelquefois la gracieuse simplicité du vieux langage de l'immortel historien valenciennois. A ce titre, le traducteur de de Dynter mérite une place distinguée parmi les écrivains qui, au xvi* siècle, florissaient à la cour des ducs de Bourgogne»
Wauquelin a, d'ailleurs, traduit encore d'autres ouvrages, et il paraît même qu'il fut un excellent rimeur f).
Ceux qui aiment à surprendre le génie des peuples et le caractère des siècles dans les lois des diverses époques consulteront avec fruit le recueil (^) de Pierre à Thymo ou Van der Heyden f), chanoine et trésorier de l'église de Sainte-Gudule en même temps que syndic ou conseiller-pensionnaire de la ville de Bruxelles.
Ce recueil, ou plutôt cette histoire diplomatique du Brabant est une des plus étendues et des plus exactes qui aient paru sur nos annales.
On y trouve encore ça et là, surtout au commencement, quelques traits apocryphes qu'il faut moins imputer à l'auteur qu'au siècle où il vivait, et qu'il a cru, dans un autre manuscrit, devoir corriger ou supprimer ; ce qui fait à la fois l'éloge de son exactitude et de son discernement f).
(*) Voy. les preuves apud Nelis, p. 35-37. — Conf. De Ram, p. xcv.
(*) Ce qui est certain, cest qu*il demeurait à Mons et qu'il y mourut en 1453.
(*) De Ram, p. xcix-cxii.
(*) Publié par de Reiflfenberg sous ce titre : Pétri à Thymo, Historia Brabantiœ diplomatica. Bruxelles, 1830,
(^) Né en 1393, à Gierle, dans la province d'Anvers, arrondissement de Turnhout, mort à Bruxelles, le 26 février 1473.
(®j De Nelis, p. 45.