‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 2)Chapitre 53 sur 85 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

l'anatomie et la botanique.

Vers le milieu du \yf siècle vivait à Bruxelles Pierre van Bruhesen ou Bruheze (Bruhezius), docteur en médecine et médecin pensionnaire de cette ville. L'ancienne et noble maison de ce nom, originaire du Brabant, descendait de celle de Bornes. Pierre van Bruhesen était né au commencement de ce siècle, à Rythove, dans la Campine. Il succéda à son père dans le poste de premier médecin de la reine Éléonore de France, sœur de Charles-Quint, et se retira, après la mort de cette princesse, à Bruges. En 1547, le Brugeois Corneille Scutius, à la fois médecin et mathématicien, écrivit, contre les doctrines astrologiques de Bruhesen, un livre f ) qui souleva une ardente polémique entre les savants de l'époque. Bruhesen n'en publia pas moins, en 1550, à Tusage de la ville de Bruges, un Grand et perpétuel Almanacli, très exactement rédigé sur les principes de l'astrologie judiciaire et dans lequel il déterminait avec beaucoup de précision les moments favorables pour se purger, pour prendre des bains, se saigner et se faire la barbe. Cette production excita un enthousiasme presque général et en même temps de vives réclamations. Ce furent les barbiers, qui, gênés dans l'exercice journalier de leur profession, se récrièrent le plus. Mais l'engouement allait si loin pour l'almanach que le magistrat de Bruges promulgua gravement un édit ordon-

(*) Sous ce titre : Dtspiitatio astrologica et medica contra diarium, qiiod Almanachum vocant Pétri Bruhesii a RytJiomm; grœce ad Franciscum Crâneveldtum et latine ad D. Haloinum, eqiUtem. Antv., 1547.

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nant à « tous ceux qu'il appartiendrait » de s'y conformer ponctuellement (^).

La réputation de Bruhesen en acquit plus d'éclat, et sa renommée s'étendit même en France. Il fallait du courage pour s'opposer à cet enthousiasme. Un homme cependant osa élever la voix contre le charlatanisme de Bruhesen. Ce fut François Rapaert, docteur en médecine de Pise et médecin pensionnaire de la ville de Bruges. Il lutta contre tous, jeta le ridicule sur l'ordonnance du magistrat et publia à son tour (1551) un almanach dont il se faisait « un fouet contre les empiriques et les médicastres ». Il s'attachait à démontrer combien étaient absurdes, principalement en médecine, les prédictions astrologiques, et il n'hésitait pas à déclarer que les médecins astrologues étaient aussi dangereux que les charlatans, qu'ils exploitaient comme eux l'ignorance et la crédulité et ne méritaient que le mépris f).

Rapaert avait pour lui le bon sens; mais le public se déclara pour son adversaire, qui trouva un défenseur dans un de ses confrères, Pierre Haschaerdt, d'Armentières, lequel opposa saxFlagellum le Bouclier astrologique; et cette querelle à propos de barbe eut l'avantage d'attirer l'attention sur une foule de points intéressants qu'on aurait pu perdre de vue (^.

la médecine produisit un plus grand nom dans Adrien Junius (Adrien de Jonghe ou le Jeune). Son père, homme d'un grand mérite, ancien bourgmestre de Hoorn, où Junius vit le jour, le 11 juillet 1511, l'envoya, encore enfant, à l'école latine de Haarlem. Il fit ensuite ses premières études à Louvaîn. En 1517, il voyagea à l'étranger et, en 1540, reçut le grade de docteur en médecine à Bologne. Durant les deux années

(*) QuETELET, Correspondance mathématique et physique, t. VIII, p. 287, article de DE Reifpenberg. — De Meyer, . Analectes médicaux, Bruges, 1851, t. II, p. 62, 63 et 86.

(*) Maffnum et perpetuum almanach,,, medicastrotum flageUum. (De Meybr, p. 63 et 64.)

(') De Reifpenberg, l. c.

BRUHESEN. RAPAERT. 223

qui suivent, ses lettres sont datées de Paris. A compter de 1542, il séjourne dix ans en Angleterre, attaché au duc de Norfolk en qualité de médecin en titre. Après la mort du duc, il retourne dans sa patrie, mais bientôt, plongé dans la plus profonde misère, il est forcé de retourner à Londres, où il édite, en 1548, le dictionnaire grec de Cératin, enrichi de près de 6,000 mots. En 1551, dans une nouvelle lettre datée de Haarlem, Junius exprime le désir de se fixer dans sa ville natale ; il se voit de nouveau aux prises avec la misère. Afin de se procurer de l'argent, il écrit sa Pliilippéide^ poème sur le mariage de Philippe II avec Marie Tudor (1554). La récompense qu'il en avait espérée fut loin d'être princiere ; elle suffit à peine à le dédommager de la moitié des frais du voyage qu'il fit à Londres pour offrir son œuvre à Philippe. Junius immortalisa le procédé du roi par une comparaison épique où il voulait prouver ce qu'il y avait d'injuste à récompenser plus richement un portrait de commande qu'un épithalame offert spontanément (^).

En 1559, Junius résidait à Haarlem ; il y épousa une femme riche; dès ce moment, ses plaintes cessent.

Vers 1562, l'ambassadeur du roi de Danemark lui offrit la charge d'instituteur de l'héritier présomptif. Ni le climat de ce pays, ni l'accueil qu'il y trouva ne paraissent lui avoir convenu, car il revint à Haarlem en 1563. Quelque temps après, il est nommé médecin de la ville et recteur des écoles latines; il remplit cette dernière charge jusqu'en 1569. Il s'appliqua à y faire fleurir les bonnes études et écrivit son Nomendator^ vocabulaire en huit langues, et sa Batavia, dont il sera question ci-après.

Lors de la prise de Haarlem (1573), sa bibliothèque fut pillée, et plusieurs de ses manuscrits furent perdus. Le regret qu'il en ressentit lui fit rechercher le titre de médecin de la ville de Middelbourg. Il ne supporta pas mieux le climat de la

(*) Van der Lindb, dans le Bibliophile belge de 1870, p. 211 et 212.

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Zélande que celui du Danemark, et, le 16 juin 1575, il succomba. La longue épitaphe que son fils Pierre fit graver sm* le mausolée qu'il lui éleva le préconise comme Fauteur de la Batavia et comme un homme d'une érudition sans bornes. Juste-Lipse ne pensait pas autrement; il le déclare le plus savant des Hollandais après Érasme.

Quel était donc ce fameux livre de Batavia? Dans l'assemblée des États de Hollande, à La Haye, le 14 septembre 1565, le président, parlant au nom du prince d'Orange, émit l'avis qu'il serait à désirer que Ton, fît écrire l'histoire des choses dignes d'être conservées et des anciennes institutions de la Hollande; il proposait de confier ce travail à Junius, moyennant une pension annuelle de 200 livres. Ce fut ce qui donna lieu à la publication d'un livre vanté outre mesure et qui n'est souvent qu'une élucubration pitoyable. L'étonnante érudition dont l'auteur croit faire preuve n'est qu'un étalage de grec et de latin joint à une crédulité ridicule. Junius raconte gravement que les frais de la construction de l'église de Dordrecht ont été payés pai' la Vierge; .qu'un vaisseau chargé de 11,000 vierges, venant d'Angleterre, était entré dans le port de Vérone, ville située aux environs d'Alkmaar, mais dont il ne reste plus de trace ; que la pierre de l'église Saint-Pancrace, à Leyde, avait été autrefois du pain.

Il n'épargne pas même à ses lecteurs le miracle de celte comtesse de Hennenberg donnant le jour à 364 enfants vivants, baptisés par l'évêque Guido, qui, pour plus de facilité, les appela tous Jean et Jeanneton.

Heureusement, Junius était tout autre comme médecin et comme humaniste. On a de lui : 1° des traductions latines des Questions naturelles et médicales de Cassius. ^aris, 1^41); des Propos de table de Plutarque ; des Vies des philosophes d'Eunape et des Hommes célèbres d'Hésychiiïs;^ 2** des éditions de Nonius Marcellus et de Fulgentius Placiades ; des Épigrammes de Martial ; l'abrégé des Épithètes de Ravisius

JUNius. 223

Textor et un abrégé du Commentaire d'Eustathe sur Homère ; 5** des remarques critiques sur YApokolokmtosis de Sénèque, sur les comédies de Plante, sur Fépître de Lucain à Calpurnius Pison, sur le Saiyricon de Pétrone, etc. ; 4** Lexicon grœco'latinum auctum. Baie, 1548, in-fol. ; 5"* De anno et mensibus commeiitarius. Bsilej 1553; 6** et T Animadversorum, libri VI, et De coma commentarius. Bâle, 1556 ; Francfort, 1604 ; Rotterdam, 1708; 8** Adagiorum ab Erasmo omissorum, etc., recueil de sentences des anciens qui a eu plusieurs éditions ; 9** Phalli ex fungorum génère viHoUandiœ sabuletis passim crescentis descriptio, etc. Delft, 1564; Leyde, 1601; c'est la monographie d'une plante de la famille des champignons; lO"" Emblemata et JEnigmata. Anvers, 1565 et 1569; Leyde, 1596; traduit en français par Jacques Grevin. Anvers, 1570; 11** Nomenclator omnium rerum propria nomina variis linguis, etc. Augsbourg, 1557; Anvers, 1577; i^Poemata pia et moralia. Leyde, 1598; 13*" Epistolœ et Oratio de artium liberalium dignitate. Dordrecht, 1652 (^).

Plusieurs de ces traités ont été insérés depuis dans diverses collections de Gronovius, de Gruter, dé Dornau, etc. Le Nomenclator polyglotte a été réimprimé plusieurs fois jtfsqu'au milieu du x\if siècle, car on en trouve une édition de Liège, 1654; mais on ne fait cas que de celles qui sont en un grand nombre de langues. Celle de Francfort, in-8*', en a sept, et celle de Genève, 1619, in-8*', huit. On recherche surtout l'édition de 1655, à laquelle Guillaume Quignier a joint une traduction en bas-breton.

Le dictionnaire grec-latin que Junius avait composé en Angleterre fut mis à YIndex à Rome, parce qu'il l'avait dédié à Edouard VI, que le pape ne voulait pas reconnaître. Il fit des démarches pour obtenir la levée de la censure et il y parvint, grâce au cardinal de Granvelle et à Lindanus, évêque

(*) Delvenne, t. I, p. 577 et 578. (Extrait de la Biographie universelle de MicHAUD.) — Van der Aa, t. IX, p. 240.

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de Ruremonde, qui attestaient son attachement sincère à la foi catholique.

Dans la seconde moitié du xv* siècle, florissait à Liège un astrologue que Ton peut considérer comme le devancier de Michel Nostradamus et de Mathieu Laensberg. Il était né à Looz-le-Château ou Borchloon (Limbourg) et s'appelait Jean De Laet. Ses pronostications, imprimées en latin à Paris, en flamand à Audenarde, appartiennent aux raretés bibliographiques. Celles pour 1477, 1478 et 1481 sont dédiées à Très-Révérend Père en Dieu Monseigneur de Bourbon, par ta grâce de Dieu et du Saint-Siège, évêque de Liège. Toutes ont dû jouir de quelque vogue, car l'auteur ne se mêlait p^ seulement d'astrologie, mais encore de prédictions politiques.

En 1480, il avait écrit que l'on eût à se tenir en garde contre trois maux à venir : la guerre, la peste et la famine, sans préciser ni l'époque, ni le pays où ces maux devaient éclater. Mais, en 1482, sa prédiction, qu'il venait de renouveler, devînt une douloureuse vérité pour les Liégeois f ). Il avait pour rival un autre Belge célèbre en astrologie f) et en chiromancie, Jean Taisnier, d'Ath f), mathématicien, poète et chapelain de la cour de Charles-Quint.

Les astrologues s'étaient emparés de bonne heure du privilège de dresser les almanachs, dont ils accompagnaient les indications utiles destinées au peuple de prédictions et d'avis absurdes, qui ne furent que trop bien accueillis par la multitude et qui servirent à enraciner des préjugés dont ia population des campagnes n'est pas encore bien guérie. On a remarqué que les premiers spéculateurs sur le débit des almanadbs

(*) ToRFS, Fdisles des calamités publiques survenues dans les Pays-Bas, Tournai, 1859^2, t. I, p. 40, 41, 270 et 27L

(*)• Astrologiœ judiciariœ et totius divinatricis artis encomia, etc,,aiUore Joanne Taisnier Hannonio, Colonise, 1559. — Ejusdem : De spherœ materialis fahrica et usu. Ibid , 1558.

(»; Né en 1509.

L ASTttOLOGlE ET LES ALMA^HACHS. 227

étaient tous des médecins : la médecine avait été si longtemps subordonnée à l'astrologie! Aussi, point de livres plus populaires que, les almanachs, au xvi^ siècle, époque où l'astrologie jouait un si grand rôle.

Les deux plus anciens imprimés en Belgique sont des années 1490 et 1492. D'après de curieux renseignements, le domestique de maître Jean Spierinck, professeur de médecine à l'université de Louvain et, selon toute probabilité, auteur de l'almanach de 1492, apporta, à la nouvelle année, cette publication à l'abbé de Parc et en reçut un pourboire de quatre sous. Ces almanachs étaient sans doute sortis des presses de Jean de Westphalie, le seul imprimeur alors connu à Louvain. L'un d'eux avait été précédé, en 1491, d'un autre, imprimé à Anvers par Gérard Leeu. Le typographe Guillaume Vorsterman, qui travaillait dans la même ville entre les années 1500 et 1544, édita un livre ascétique sur la Passion de Notre Seignevjr^ qui renferme un calendrier perpétuel assez bien fait. En 1540, y parut la Prognostication de Louvahij et en 1555 (chez Liesvelt), la Grande et perpétuelle Prognostication des laboureurs^ etc. f).

On lisait beaucoup les Ephémérides perpétuelles de l'air, «par lesquelles onpouvoit avoir vraie et assurée cognoissance de touts changements de temps, en quelque païs et temps qu'on fust, en Anvers, chez Christofle Plantin, près de la Bourse neuve, MDLVI ».

Ce petit livre, dont l'auteur est Antoine Mizauld, médecin et astrologue f), renferme une ode aux muses et poètes d'Anvers, qui est peut-être de Plantin lui-même. C'est une sorte d'invitation qui leur est faite de confier leurs œuvres aux presses nouvellement établies dans la grande et riche cité f).

(*) Warzée, Recherches bibliographiques sur les almanachs belges, p. 164-167. — U y avait des almanachs flamands rimes. Voir manuscrits de la Bibliothèque de Bourgs n«« 837-845, fol. 162, v°, etc.

(*) Né à Montluçon en 1520, mort en 1578.

(') RuELENS et De Backer, Annales planiiniennes. Brux., 1865at P« 10-12.

228 L*ANATOMIE ET tA BOTANIQUE.

Le poète Molinet s'est également exercé dans ce genre,

nous lui devons un

Calendrier mis par petis vers, Selon le temps dur et divers...

Toutes les pronostications étaient loin d'être anodines. Le 16 février 1547, il en parut deux, par maître Ambroise Magretus, médecin chez Albert Pafraet f), à Deventer. Le premier feuillet portait « une figure inouïe et scandaleuse contre le pape et l'état ecclésiastique », et Falmanach même renfermait divers points également « scandaleux ou séditieux »• L'auteur se déclarait fauteur de sectes réprouvées, tendant à soulever le peuple contre ses supérieurs laïcs et ecclésiastiques, « promettant richesse et bonheur aux pauvres et prédisant tous les maux aux sommités sociales f) ».

Les éditions diamant ne datent pas d'aujourd'hui. Un calendrier accompagné de quelques autres opuscules par Plantin rentre dans cette classe des livres microscopiques. La hauteur des pages est de 35 millimètres, et leur largeur, de 23 (^.

Les almanachs imprimés en France étaient lus avec avidité par la foule à côté de ceux qui paraissaient en Belgique. C'était principalement le Compost ou Kalendrier des Bergiers qui faisait les délices du peuple : il donnait des renseignements sur tout, il indiquait jusqu'aux signes auxquels on reconnaissait le caractère ou le tempérament des individus. Des pièces en vers faisaient suite à cette physiologie. Une de ces pièces avait pour titre : Secrets admirables sur les maladies qui peuvent arriver au sexe féminin, qui procèdent de l'acte de Vénus. Puis on avait les Admirables Secrets du grand Albert, contenant plusieurs traités sur la conception des femmes. C'était le plus absurde et le plus dangereux des livres de ce genre {%

(') Ce nom s'écrit encore Paffraed et Paffroed.

(') Archives du royaume, papiers d'Etat et de l'audience, liasses 33 et 34.

(') KaleiXdarhim Evangelia, Psalmi pœnit. Psal. qui hàbitœ. Orationes varice, Antverpiœ, exe, C. Plantinus, MDLXX. — De Reiffenberg, Amntaire de la Bibliothèque royale de Belgique, 1840, p. 211 et 212.

(*) Ch. Nisard, Histoire des livres populaires, Paris, 1854, 1. 1, p. 83 et suiv.

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