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LES ALMANACHS

Je ne sais si, en Belgique comme en Allemagne, on faisait lire, avant l'invention de l'imprimerie, l'almanach dans les écoles ; pour cela, on l'avait réduit à une série de vers barbares, qu'on faisait apprendre par cœur. Les premiers mots du premier vers : Cisio Janus^ finirent par devenir synonymes du mot almanach. Après cela, venaient les Diableries, avec une nomenclature de toutes les espèces de diables, de leurs fonctions, de leur puissance et de leurs métamorphoses ; enfin, des talismans de tout genre (^).

Quand les premiers réformateurs portèrent leurs vues sur l'amélioration de l'instruction populaire, ils pensèrent aussi à la réforme du Cisio Janus, et Mélanchton en composa un plus raisonnable. Mais le Cisio Janus barbare, à force d'habitude, se maintint longtemps dans les écoles f).

Cependant, les sciences exactes, auxquelles il est temps de revenir, avaient atteint en Belgique un haut degré de développement et de perfection, qu'elles perdirent du jour où Philippe II fit peser sur le pays son joug de fer.

On vit alors une famille, originaire d'Anvers, illustrée par la série de géomètres de premier ordre qu'elle a fournis, aller s'établir dans une contrée plus libre. Jacques Bernouilli, qui mourut en 1583, fatigué sans douta d'un gouvernement dont il avait éprouvé les rigueurs sous le duc d'Albe, quitta sa ville natale et se retira à Francfort-sur-le^ Mein. Plus tard, sa famille se fixa à Bâle, où elle parvint aux premières dignités de la république et où naquit Jacques Bernouilli, le premier qui ait acquis un nom célèbre dans les sciences f).

La chirurgie, la médecine et la botanique furent illustrées dans ce siècle par deux noms immortels, Vésale et Dodonée.

(*) Pour les échantillons de talismans, voir le livre de M. Ch. Nisard sur les calendriers avant l'invention de Timprimerie ; voir aussi la Revue coiUemporaine, t. XXXV, p. 406-412.

(*) Depping, Nouveau dictionnaire de la conversation, t. I, p. 467.

(^) QuETELET, Histoire des sciences mathématiques et physiques chez les Belles. Brux., 1864, p. 106.

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Vésale ne put échapper à Tînflexible loi qui domine la destinée des grands novateurs. Son existence fat une alternative d'efforts, de luttes et de souffrances. Si, pendant quelque temps, la faveur d'un grand monarque semble le dédommager de ses travaux, la nécessité de combattre tous les jours pour défendre ses découvertes contre des détracteurs acharnés, l'impossibilité de les continuer dans une position qui le mettait en dehors du mouvement scientifique, les injustices, les calomnies, les sourdes persécutions auxquelles il fut en butte, vinrent trop souvent mêler d'amertume cette gloire qu'il avait la conscience de mériter, et enfin, une mort misérable sur la terre étrangère termina cette vie consacrée tout entière à la science (').

Avant le xvi* siècle, la médecine s'en tenait à la routine, écartant tout genre de recherche. Ce que Galien avait écrit était reçu comme un oracle. On jurait sur la parole du maître. C'est alors que lé jeune et courageux savant examine l'homme de plus près, soulève le voile de la science, y découvre de nombreuses imperfections et lui applique une méthode qui sera infaillible, puisqu'elle repose sur l'observation des faits f).

L'ardent novateur persista dans son œuvre. D'abord iseul contre tous, il soutint la lutte, dédaignant la routine et l'envie, entraînant avec lui, dans les amphithéâtres, ceux qui voulaient s'éclairer et là leur faisant toucher du doigt la vérité méconnue. Il ne s'arrêta qu'il n'eût détruit complètement les erreurs de quatorze siècles f).

André Vésale naquit à Bruxelles le 31 décembre 1514. Il appartenait à une famille où l'enseignement et la pratique de l'art de guérir étaient héréditaires f). Son père, qui portait

{* ) De Mersseman, dans V Album biographique des Belles célèbres. Brux., 1 843-48, t. I, p. 31 et 32.

(2) Broeckx, Histoire de la médecine belge. Gand, 1837, p. 128. — De Mersseman, p. 35. V

("^) De Mersseman, p. 35 et 36.

(-*) Cette famille était originaire de Wesel, dans le duché de Clêves, d'où elle prit le nom de Wesele ou de Wessale, quoique son nom véritable fût Wittings.

ANDRÉ YtSXLE. 231

paiement le nom d'André, était pharmacien de Farchiduchesse Marguerite, tante de Charles-Quint et gouvernante des Pays-Bas. Son grand-père, Evrard, était un mathématicien habile, auteur de plusieurs ouvrages sur la médecine, (fu'il pratiquait, et son bisaïeul, Jean de Wesele, avait été médecin de l'empereur Maximilien et recteur de l'université de Louvain (^).

André fut envoyé très jeune à Louvain faire ses humanités. On ne peut mettre en doute les progrès qu'il y fit, jusqu'à l'âge de seize ans; car, outre le latin, qu'il écrivait avec une grande pureté, et le grec, qu'il possédait assez pour avoir été chargé plus tard par l'imprimeur vénitien Junta, de corriger les épreuves du texte de Galien, il connaissait encore la langue arabe. Il ne s'appliqua pas avec moins d'ardeur aux études physiques et mathématiques ; on le vit rechercher le commerce, de ceux qui les cultivaient, et se lier d'une étroite amitié avec son condisciple Gemma Frison. Il se rendit ensuite à Montpellier et à Paris, où il se livra à la chirurgie et à l'anatomie f), dont il est à bon droit regardé comme le créateur.

Chez les anciens, le contact ou même le seul aspect d'un cadavre imprimait une souillure que de nombreuses ablutions et d'autres pratiques expiatoires pouvaient à peine effacer. Dans le moyen âge, la dissection d'une créature faite à l'image de Dieu passait pour une impiété. Mundanus, il est vrai, professeur de médecine à Bologne, avait offert, de 1515 à 1518, le spectacle nouveau de trois cadavres humains publiquement disséqués. Mais le scandale fut tel qu'il ne se répéta plus, et Mundanus lui-même^ effrayé par l'édit récent du pape Boniface VII, ne tira point de ces dissections tout l'avantage qu'elles semblaient lui promettre. Cependant, les découvertes de la poudre à canon, de l'imprimerie et du

(*) Revue nationale de Bel^qite, t. VI, p. 274, et Burggraeve, Études sur André YésaZe, Gand, 1841, p. 16.

(') BuRGGRAVB dans Les Belges illustres, Brux., 1844-45, t. III, p. 44-46. '

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Nouveau-Monde, faites en moins d'un siècle, venaient de donner un nouvel élan à la science ; les chefs de l'Église permirent, allèrent même jusqu'à favoriser l'étude de l'anatomie, au moins dans ce qu'elle a d'indispensable pour les peintres et les sculpteurs. Mais cette étude, suffisante aux beaux-arts, était d'un faible avantage pour la science.

C'est alors que Vésale se prit d'une telle passion pour l'anatomie, qu'on le vit, à Paris, disputer leur proie aux corbeaux, et disséquer le corps des suppliciés. Toujours au cimetière des Innocents, ou à Montfaucon, au milieu des cadavres, il surpassa bientôt son maître, Gonthier d'Andernach, dont il commenta et publia les Imtitutions^ en 1539 0.

La guerre ayant éclaté entre Charles-Quint et François 1% Vésale retourna à Louvain,où il obtint la permistsion de faire publiquement des démonstrations anatomiques. C'était alors un spectacle nouveau pour l'université, car l'enseignement de l'anatomie y était purement nominal. Son séjour à Couvain ne fut pas perdu pour ses études ; il se loue de l'appui qu'il y trouva, surtout auprès des jeunes professeurs de la faculté, qui, dit-il, comprenaient mieux les avantages de l'anatomie que les lieux communs de la scolastique.

Il parvint également à s'y procurer un squelette complet, préparation bien rare à cette époque et dont la possession lui fut d'un si grand secours pour ses études et ses leçons (^.

Les voyages continuels qu'il avait entrepris dans l'intérêt des troupes de Charles-Quint lui avaient procuré l'avantage de se faire connaître en Italie. A peine âgé de vingt-trois ans, il était déjà apprécié dans toutes les grandes villes, où il avait soutenu des thèses ou donné des démonstrations publiques* Paris, Louvain, Padoue, Venise, Bologne, Pise, avaient été, tour à tour, témoins de ses succès. Le sénat de Venise lui avait fait, en 1557, les offres les plus brillantes pour l'enga-

(*) RiCHERAND, dans la Biographie universelle de Michaud, reproduit par Del- VENNE, /. c, t. II, p. 533 et 534.

(*) Ite:cue citée, p. 276, et Burggraeve, Études sur Yésctle, p. 22.

YÉSÂLE EN ITALIE. 233

ger à accepter la chaire d'anatomie et de chirurgie vacante à l'université de Padoue. Il s'y était rendu immédiatement. Ce fut dans cette ville qu'il composa son bel ouvrage sur l'anatomie du corps humain, qui parut en 1543, à Baie. Persuadé qu'en anatomie, il faut avant tout parler aux yeux, il compléta son livre par de magnifiques planches sur bois. Un haut intérêt artistique s'y attache, s'il est vrai que le dessin en soit dû au Titien et le burin à Jean Kalkar, habile graveur flamand résidant alors à Venise (*).

Vésale, à peine âgé de 28 ans, avait découvert un nouveau monde. Jusqu'alors, on s'était contenté d'anatomiser les singes, les porcs et d'autres animaux. Pour la première fois, les organes de l'homme se trouvaient décrits. Aussi l'admiration fut universelle.

C'est alors que Charles-Quint, averti par la renommée, éleva Vésale au poste de son premier médecin et l'appela auprès de lui. Le savant quitta l'Italie et traversa Baie, dont il gratifia l'école de médecine d'un squelette, don alors précieux et conservé depuis avec une vénération religieuse.

L'écorce de kina venait d'être découverte ; Vésale fut le premier qui lui reconnut des qualités nombreuses. 11 exposa les vertus du nouveau remède dans une lettre publiée à Ratisbonne, en 1546, où il consacre cependant moins de place à ses observations sur l'écorce de kina qu'à la défense de son anatomie contre ses adversaires.

Vésale avait rencontré, en Italie, un puissant et noble adversaire : Eustachi, professeur d'anatomie à Rome; c'était un dévoué partisan de Galien,et il s'était constitué son défenseur contre les doctrines de notre compatriote, qu'il combattait avec des raisons scientifiques. Vésale comprit qu'il lui fallait obtenir raison d'Eustachi. Il se rendit donc de nouveau en Italie»

(*) RiCHERAND, dans la Biographie universelle citée, p. 534. — Goethals, LeC' tures relatives à l'histoire des sciences, des arts, etc., en Belgique, t. II, p. 117-119. — BuRGGRAEVB, Eloge de Vésale. Brux., 1845, p. 3.

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Arrivé à Venise, il fit annoncer publiquement qu'il se proposait de donner, à des jours déterminés, dans Padoue, Bologne, Pise, des conférences auxquelles il conviait ses adversaires. Les savants accoururent de toutes les parties de l'Europe pour assister à ces solennelles discussions, d'où Vésale sortit triomphant. Tels étaient ses succès, que les jeunes médecins abandonnaient leur clientèle pour le suivre; que les vieux professeurs descendaient de leur chaire pour Fentendreet que les amphithéâtres de Padoue, de Bologneetde Pise ne pouvaient contenir la foule de ses auditeurs. Maïs le bonheur de Vésale ne dura guère. Un professeur d'anatomie de Paris, Jacques Sylvius, dont les cours étaient déserts, avait été jusque-là pour lui un adversaire déjà peu loyal. Voyant ses cours désertés, il se fit son persécuteur. D'abord, il entraîna dans son parti Corneille Van Baersdorp, qui était aussi médecin de Charles-Quint et qui conjura ouvertement l'empereur de ne pas permettre que la majesté de son nom couvrît plus longtemps les odieuses discussions et les scandales auxquels présidait Vésale. L'autorité de Sylvius, l'ascendant de Van Baersdorp, l'influence de quelques courtisans, et peut-être aussi le désir de mettre un terme à des controverses qui avaient le cadavre humain pour objet, décidèrent Charles-Quint à rappeler Vésale auprès de lui et à l'éloigner d'un théâtre où il défendait si courageusement les intérêts de la science.

Les ordres de ce prince étaient précis, sévères même, à ce qu'il paraît, car ils faisaient pressentir au novateur que ses opinions seraient soumises à un examen rigoureux. Vésale en fut atterré et indigné tout à la fois; il jeta au feu tous ses manuscrits. En un instant, la flamme dévora le fruit de vingt années de travail. Son exemplaire de Galien, qui était couvert de ses précieuses observations, ses commentaires sur Rhazès, son important ouvrage sur la matière médicale, une foule de consultations, tout fut consumé avant que ses amis et ses admirateurs eussent eu le temps de s'opposer à cet

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