LIBÉRALISME D*ÉRASME. — ULRIC DE HUTTEN ET SES PAMPHLETS
saints, et plus que personne il osa prendre la défense du divorce (^),
C'est que, tout en restant dans le catholicisme, il n'en était pas moins un des esprits les plus libéraux de son siècle f )• Et comme il était un ami sincère et déclaré de la tolérance f), il représentait beaucoup mieux que Luther et son parti le grand mouvement réformiste du xvi® siècle (^).
A coup sûr, personne plus que lui n'aurait pu dire avec Voltaire :
J*ai fait plus, en mon temps, que Luther et Calvin.
On les vit opposer, par une erreur fatale,
Les abus aux abus, le scandale au scandale';
Parmi les factions ardents à se jeter,
Ils condamnaient le pape et voulaient l'imiter...
Érasme ne prit aucune part à la lutte des scolastiques contre Reuchlin, mais il constata que l'incroyable acharnement des ennemis de Luther s'attaquant à cette école d'humanistes profita considérablement au parti du réformateur. Il se borna à recommander Reuchlin au pape et aux carditiaux, mais sans se déclarer pour la cause qu'il défendait et qui, néanmoins, était la; sienne • Il est vrai qu'il écrivit à Reuchlin lui-même et à Hoogstraeten, mais pour les exhorter à user l'un envers l'autre de plus de douceur et de charité chrétiennes. Après la mort de Reuchlin, il fit son ;^pothéose f).
Ce fut Ulric de Hutten qui se chargea du rôle qu'aurait dû prendre Érasme. Aîné d'une famille équestre du pays de Fulde, Hutten eut une des existences les plus agitées du siècle. Mais jamais il ne perdit courage. Couronné comme poète par l'empereur, il ne vivait que dans les combats littéraires.
(*) NiSARD, p. 75-77.
(*) Bretschneider, Corpus reformatorum, t. I, p. 685.
(') Epistolœ Erasmi, p. 2095 et suiv.
(*) Hagen, t. III, p. 86, 247 et 258.
(^) Elle se trouve dans le premier volume des œuvres d'Erasme.
Il fouriiif à Reuchlin et à ses disciples toutes les armes de son indignation et de son ironie et leurs meilleures victoires sur les dominicains, qu'il flagellait en latin et en allemand, en prose et en vers, en invectives oratoires et en satires dialoguées (^). Il avait préludé à la publication de ses fameuses Epistolœ obscurorum virorum par une attaque contre le duc de Wurtemberg, qui avait assassiné son cousin, Jean de Hutten. L'Allemagne tout entière avait poussé un cri d'horreur contre ce forfait; elle accueillit avec enthousiasme les Catilinaires et les Déplorations de Hutten (1515). Ces admirables philippiques, écrites à cheval, en voyage, toutes palpitantes de vie et de sentiment, le firent proclamer le Démosthène et le Cicéron de l'Allemagne f).
La victoire remportée sur les dominicains de Cologne par Reuchlin, Hutten et leurs amis, rendit furieux leurs adversaires, qui n'eurent plus assez d'injures et d'anathèmes pour les humanistes. Ils voulaient même livrer Érasme à l'Inquisition; mais ni leurs violences, ni leurs intrigues ne prévalurent; partout, au contraire, dans les villes, dans les universités, dans les cours, les idées nouvelles avaient gagné du terrain. C'était donc une guerre à mort. Les théologiens ne se tinrent pas pour battus. Fort de l'appui des universités de Paris, d'Erfurt, de Louvain, de Mayence, Hoogstraeten se tourna vers le pape et partit pour plaider à Rome la cause de la vieille théologie scolastique contre les humanistes. L'embarras de Léon X fut grand : comment acquitter Reuchlin sans blesser ces puissantes universités et ces ordres religieux, dont le concours était si nécessaire pour la vente des indulgences? Mais comment condamner le grand humaniste, dont il partageait les opinions, sans soulever une tempête qui aurait des suites incalculables? Le pape exigea un sursis,
{^} RiVKE, t. I, p. 426-428. — Merle d'Aubigné, Histoire de la Réformation, Pari^j 1*362, t. T, p. 165, et une remarquable étude de M. Spach, dans le Répertoire unitcr^d tkâ sciences, des lettres et des arts, t. XIV, p. 366.
f-) Eakre. — Spach, p. 366 et 367.