QUERELLE DE REUCHLIN AVEC LES THÉOLOGIENS DE COLOGNE
mais au fond, les humanistes avaient vaincu (15i6yf). Hutten et son bouillant ami Hetman Yan den Bussche chantèrent la victoire avant qu'elle fût remportée. Le Triomphe de Capnion (Capnion, était le nom savant de Reuchlin) est L'une des plus remarquables productions de ces deux écrivains. Après l'éloge du vainqueur, il leur fallait, comme dans les triomphes antiques, un cortège des vaincus : avec une énergie sauvage, ils peignent la corruption des ennemis de toute vérité, de toute liberté, leur ignorance, leur superstition, leur barbarie. Ils font leurs portraits, par exemple, celui de Hoogstraeten : « Parle-t-on de Dieu, de la religion, soudain il s'écrie : « Au feu ! au feu ! » Écrit-on quelque livre : « Au feu, le livre et l'auteur! » Dis-tu vrai? « Au feu! » Faux? « Au feu! » Au feu, pour une action juste ! pour une action injuste, au feu ! telle est sa première et sa dernière parole f). »
La lutte de Reuchlin contre les théologiens de Cologne fut un fait immense dans le grand mouvement de la Renaissance. Jusqu'ici, les anciennes et les nouvelles tendances de la littérature s'étaient bornées à quelques escarmouches, sans produire une bataille. Nulle part on n'avait créé un rparti qui eût de la fixité. Depuis Reuchlin, dont les commencements remontent à 1509, les hostilités isolées, passagères, furent remplacées par une mêlée générale f), dont les principaux combattants sortaient de l'université d'Erfurt.
Ce fut en 1516 que parut cette satire puissante, connue sous le nom d'Epistolœ obscurorum virorum, qui a fait tant de mal aux moines et à la papauté et qui eut pour principaux rédacteurs Crotus Rubeanus, Hutten, Petrejus Operbach,
(') Von der Hardt, Aii7*ora in Reuchlùii sento, Helmst'idt, 1719, in-4°, et Historia literaria Refonnationis, Francf., 1727, pars II, f. 16-156. — Conciliabulum theologisiarum Germaniœ. Coloniœ celebratum, 16, Kal. Maj. (1520). — Chauffour-Kestner, Études sur les Réformateurs y etc, Paris, 1853, t. I, p. 45-47. — Strauss, p. 211-214.
C^j Meiners, Lebensheschreibungen beruhmter Manner,t. III, p. 68 et 69. —^ Chauffour-Kestner, t. I, p. 47 et 48.
(') Kampschulte, Die Universitat Erfurt, t. I, p. 149-157.
Eobanus, Hesse, Herman von dem Busch et Jacques Fuchs, doyen de Bambei^ (^). Ce sont des lettres supposées écrites par des moines et des théologiens (quelques-unes par des juristes ou des médecins) à Ortuinus Gratins (Ortwin de Graes)^ qui était, avec Hoogstraeten et Arnold de Tongres, à là tète des persécuteurs de Reuchlin. Rédigées dans le mauvais latin qui était la langue usuelle des moines de cette époque, ces lettres emploient les tournures de phrases et les sentences familières à ces derniers représentants de la scolastique. Elles dévoilent, avec une naïveté pleine de finesse, l'histoire secrète des ordres mendiants, leurs vices, leur haine pour toute instruction sérieuse, leur ignorance, leurs briguesi contre Reuchlin et les partisans des humanistes. La grande perfection de ce livre, c'est la vérité, tellement que ceux qu'il couvrait de ridicule le prirent d'abord au sérieux.
« Il est curieux de voir, disait Morus, combien les Lettres des hommes noirs plaisent aux savants et aux ignorants. Quand ceux-ci nous voient rire à cette lecture, ils s'imaginent que nous rions seulement du style^ qu'ils consentent à ne pas défendre ; mais, sous cette langue un peu barbare, disent-ils, quelle abondance de maximes excellentes ! C'est dommage que ce livre n'ait pas un autre titre; il se passerait cent ans que ces imbéciles ne comprendraient pas jusqu'à quelpoint ils sont joués. ^> -
Érasme raconte de même que, dans le Brabant, un prieur des dominicains acheta un grand nombre d'exemplaires pour en faire hommage à ses supérieurs, ne doutant pas que l'ouvrage n'eût élé écrit en l'honneur de leur ordre ! « Et voilà, dit-il, les Atlas qui se croient destinés à soutenir l'Église militante! » De fait, il fallut qu'une bulle du pape vînt leur dessiller les yeux f).
(*) Voir les preuves dans Kampschulte, p. 192-226.
(^) Erasmi Opp,, t. III, 2, f. 1110. — De Reiffenberg, Nouveaux mémoires de VAmdénie de Bruxelles, t. VII, p. 49. — Chauffour-Kestner, t. I, p, 51-54. — Kampschulte, p. 186-192.
LES « lettres: DES HOMMES ISOIRS ».
Les moines d'Allemagne ne s'y troiùpèrent pas comme ceux d!AngleteFre et de Brabant; ils sollicitèrent du pape un bref qui ordonnât de brûler le livre et ses auteurs quand ils seraient connus, car ces pamphlets avaient paru sans nom d'auteur C)*
Sous cette caricature du mauvais latin des scolastiques, les théologiens et les inquisiteurs de^ Cologne sont particulièrement nialtraités. On y rencontre un prêtre, type de l'ëpôque, borné, vulgaire, plein d'une sotte admiration de lui-même. Il y a là, sans grand génie poétique, une vérité pleine de traits frappants et de fortes couleurs. Des moines, adversaires de Reuchlin, s'y entretiennent à leur façon des affaires du temps et des sujets théologiques. Ils adressent à leur correspondant les questions les plus niaises et les plus inutiles; ils lui donnent les marques les plus naïves de leur ignorance, de leur incrédulité, de leur superstition, de leur esprit bas et vulgaire j de la gloutonnerie grossière avec laquelle ils font de leur ventre un Dieu, et en même temps de leur orgueil et de leur zèle fanatique et persécuteur. Ils lui racontent plusieurs de leurs aventures burlesques, de leurs excès, de leurs dissolutions et divers scandales de la vie d'Hoogstraeten, de Pfefferkorn et d'autres chefs de leur parti f).
Ces lettres étaient faites pour plaire à Voltaire : aussi en a-t-il inséré une notice dans un de ses innombrables pamphlets f). Il ne doute nullement que Rabelais ne les ait eues sous les yeux en écrivant son Gargantua et son Pantagruel; en effet, c'est souvent, à la langue près, le même style et le même tour de pensée. Et ce qui ajoute un nouveau poids à cette conjecture, c'est que Rabelais semble avoir voulu, à son tour, ridiculiser le héros des Epistolœ obscurorum virorum, lorsque, au chapitre VII dn Pantagruel /i\ place le livresuivant
(') De Reiffenberg, l. c, p. 52.
(*) Merle d'Aubigné, p. 166. — Ranke, 1. 1, p. 278. — De Reiffenberg, tb,
(«) Mélanges littéraires. Paris, 1827, 1. 1, p. 294.
dans la bibliothèque de Saint-Victor : Callibastratorium ca/fardiœ auctore M. J(ux>bo Hochstraten hœreticometra. Ici, les allusions personnelles et le latin des lettres, rien ne manque.
Gomment s'étonner de la hardiesse de ces pamphlets, lorsque la catholique Italie en avait fourni les modèles ? Ange Politien n'avait-il pas dépassé Hutten et Luther, en attaquant les moines ? Et que dire de Pontano, directeur de l'académie de Naples, qui, dans ses satires, évoquait dé sombres d'évêques et de cardinaux pour les faire se confesser avec une effronterie que Pétrone n'aurait pas osé employer aux soupers de Trimalchion (^) ? Ce n'est pas sans motifs qu'on a dit que les Lettres des hommes noirs annoncent Voltaire. Elles oni l'esprit incisif et la liberté de langage. Deux siècles avant Voltaire, l'ironie, au service du bon sens, avait triomphé et les ordres mendiants ne s'en sont jamais relevés.
On les a revendiquées quelquefois pour Reuchlin et pour Érasme; mais, dès le premier moment, amis et ennemis furent d'accord pour reconnaître,* dans une partie au moins, la main qui avait écrit le Triomphe de Capnion^ et la critique moderne a mis le fait hors de doute f )•
Ortwin de Graes, à qui ces lettres étaient adressées, était dans le pays de Munster (448). G'était un prêtre éclairé, qui, dans les Pays-Bas, jouissait de l'estime et de la confiance du public. Il se fâcha tout rouge contre les auteurs anonymes du terrible pamphlet et se posa carrément en face de ces obscurs vauriens et de leurs scandaleuses épîtres f).
Ortuinus Gratins se perdit en se plaçant à côté de Pfefiferkorn, dont on disait qu'il avait rédigé les écrits des moines
(*j AuDiN, Vie de Léon X, t. II, p. 41-43, 45-57.
(*) Strauss, p. 2ô3 et 264. — Ernst Munck, dans son édition des Epistolœ, p. 3 et suiv. de l'introduction. - Chaupfour-Kbstner, t. I, p. 56. Strauss a démontré que Hutten a principalement collaboré à la seconde partie des pamphlets.
(') Ego OHhuinus a Grœs, ex antiqua Gratiorum familial diœcesis Monast, id propter ohscuros nebulones et fœdas eorum epistolas, a sede Apostol. jam prtdem coiidemnatas non sine causa dixerim, etc. Apud de Reifpenbérg, l. l., p. 51. Voj. Van der Aa, Biog, Woordenboeh, t. VII, p. 374.
LES « LETTRES DES HOMMES NOIRS ». 30i
partisans de l'ancienne école. Il appartenait cependant bien plus à l'école de Reuchlin, car il expliquait à Cologne les classiques anciens et en édita niême plusieurs. Son style n'a absolument rien de commun avec le style des Epistolœ obscurorum virorum;s'}\ est, comme on le suppose, l'auteur duFascfculus rerum expetendarum et fugiendaruniy il appartient beaucoup plus aux libres-penseurs qu'aux hommes noirs. Il est vrai que, vivement irrité contre les Epistolœ, il appela les foudres de l'Église sur la tète de leurs auteurs; il est vrai encore qu'il écrivit contre eux ses Lamentationes (^) dans la langue des Epistolœ ; mais pour le juger avec impar* tialité, il est nécessaire de tenir compte de l'état d'excitation où l'avaient mis des attaques imméritées f).
Il est permis de penser que le jugement du pape fut moins sensible aux auteurs que celui d'Érasme. Tant que les lettres furent manuscrites, le philosophe y avait pris goût plus que personne; mais quand elles furent publiées et que la tempête éclata, il se hâta d'écrire que ces lettres lui déplaisaient fort, qu'il en appréciait la fine ironie, mais que toute personnalité lui était odieuse f).
Le motif de cette conduite d'Érasme fut, sans doute, que la lutte s'était engagée au-dessus de la tête de Reuchlin et des humanistes, en ce sens que Hutten s'était laissé emporter à des récriminations contre ce qu'ils avaient ménagé jusqu'ici et ce qu'Érasme ménagea toujours : la papauté même (^).
La lutte soulevée par lesEpistolœ dura jusqu'en l'an 1520, où les dominicains de Cologne furent forcés par Sickingen de se soumettre à la sentence de l'évêque de Spire; puis elle se perdit dans les combats tout autrement orageux de la réformation luthérienne .f).
(') Lamentationes ohscurorum virorum Èpistoîa D. Erasmi Roterodomt,quid de obscuris sentiat, etc. Cologne, 1549.
(*) MoHNiKE, Zeitschrift fur die historische Théologie, t. XIII, p. 114-122. (*) Chauffouh-Kestner, t. I, p. 57.
(*) MuNCH, Œuvres de Hutten, t. II, p.407et suiv. — Chauffour, t. I, p. 57 et 58. (^) De Wette, t. I, p. 196 et suiv. — Gieseler, t II, 4, p. 535-537.
Au fond, c'était la même querelle : une chicane de bibliographie ou de granunaire pouvait conduire à la guerre confcre le vieux catholicisme monacal, et, par conséquent, soulever la question de la réforme; mais quand vinrent les scandales de la vente des indulgences, le combat s'engagea («verte* ment.
En 1520, Hutten dédia à Tarchiduc Ferdinand, frère de Charles-Quint, contre Grégoire VII, un écrit qu'il avait trouvé dans la poussière de la bibliothèque de Fulde.Plus que jamais il était décidé à combattre Babylone. Il s'imaginait que Charles-Quint lui-même devait être hostile au pape, qui avait favorisé de toute son influence François P% son compétiteur à l'Empire, son rival détesté. Décidé à frapper un grand coup, il publia sa Triade romaine. « Trois choses, dit-il, maintiennent le renom de Rome : la puissance du pape, les reliques et les indulgences. Trois choses sont rapportées de Rome par ceux qui y vont : une mauvaise conscience, un estomac gâté, une bourse vide. Trois choses ne se trouvent pas à Rome : la conscience, la religion, la foi au serment. Les Romains se rient de trois choses : la vertu des ancêtres, la papauté de Saint-Pierre, le jugement dernier. Trois choses sont en abondance à Rome : le poison, les antiquités, les places vides. Trois choses y manquent complètement : la simplicité, la modération et la loyauté. Les Romains vendent publiquement trois choses : le Christ, les dignités ecclésiastiques et les femmes. Us ont horreur de trois choses : le concile général, la réforme de l'Église et le progrès des lumières. Trois choses peuvent guérir Rome de tous ses vices : la disparition de la superstition, la suppression des offices romains et le renversement de toute l'organisation de la curie. Trois choses sont communes à Rome : la volupté, le luxe et l'orgueil. Rome a trois sortes de citoyens : Simon le magicien, Judas Iscariote et le peuple de Gomorrhe (^). »
{*) Ranke, 1. 1, p. 429 et 430. — Chauffour-Kestner, t. I, p. 91-105. — Spach, p. 568 et 569.