CHAPITRE VIII
Les abus que poursuivait Érasme avec tant denergic s'étaient principalement enracinés dans les écoles de son temps. C'était de là surtout qu'il fallait bannir la routine et la barbarie qui y régnaient en souveraines. Rien généralement de plus pitoyable que les ouvrages élémentaires dont on faisait usage en Belgique jusqu'au xvi^ siècle, et qu'on parvint d'autant plus difficilement à arracher des mains des maîtres et des élèves que le temps semblait leur avoir imprimé une sorte de consécration. Sous ce rapport encore, Érasme donna le signal du progrès en publiant sa traduction de la grammaire grecque de Théodore Gaza ; aussitôt après, plusieurs écrivains de mérite imitèrent son exemple en produisant d'excellents ouvrages élémentaires, dont quelquesuns ont conservé une réputation honorable jusqu'à nos jours. Tels furent surtout Despautère et Clénard (*). J'ai déjà parlé de Despautère, qui enseigna les belles-lettres à Louvain, à Bois-le-Duc, à Bergue-Saint-Winoc, à Commines et fut enveloppé dans un fâcheux conflit avec Massé.
Chrétien Massé {Massœiis)^ surnommé de Cambrai [Camei^ace9isis)^lï cause du long séjour qu'il fit dans cette ville, naquit à Warneton en 1469.11 entra dans la congrégation des clercs de la vie commune, enseigna les humanités à Gand et, de là, se rendit à Cambrai, où il exerça la même fonction, de 1509
(*) Namèche, p. 47 et 4S. — Coiif. dk Reiffenberg, Troisiètne mé.noirj sni" rtoiiversité de Louvain, p. 24 et 25.
G PÉDAGOGUES ET Jl'RISCONSlLTES.
à 1540, date de sa mort. Nous avons de lui une grammaiic laline ('), pour laquelle Despaulère l'accusa d'avoir pillé la sienne. A la manière acerbe dont il fut traité par son compatriote, Massé répondit avec autant de modération que de force. En I5i0, il publia une chronique fort estimée de l'Ancien et du Nouveau Testament f), à laquelle il avait travaillé cinquante ans et qui s'ouvre par un calendrier égyptien, hébraïque, macédonien et romain, qui montre que l'auteur était versé dans les mathématiques aussi bien que dans l'histoire et les belles-lettres f).
Despautère avait trouvé un adversaire plus violent dans le Brugeois Pontanus ou Pierre Du Pont, surnommé l'Aveugle (il avait perdu la vue à l'âge de trois ans). Cette disgrâce de la nature ne l'empêcha pas de devenir un savant grammairien et d'enseigner à Paris les belles-lettres avec réputation {^).
J'ai hâte d'arriver à Clénard.
Nicolas Clénard (Cleynaerts) était né à Diest le 5 décembre 1 495; il fit ses étudesà Louvain, embrassa l'état ecclésiastique et se livra passionnément à l'étude des langues anciennes. Il pi'ofessa avec distinction le grec et l'hébreu au collège d'Houlorlé (•) . Le désir d'apprendre l'arabe le porta plus tard à faire un voyage en Orient. Le hasard lui avait mis dans les mains le psautier de Nébio [Psaltaninn Nebinesé) f); à l'aide de celle faible ressource, il parvint a lire les lettres arabes, à décomposer les mots et à se former un dictionnaire. On ne peut mieux, du reste, faire connaître cet écrivain qu'en analysant ses lettres Q. Elles sont adressées à des illustrations conteiu-
(') Anvers. 1536, in-4<».
(*) Chrotiicoinim //nfltip/t'cis hîsioriœ Ht7'iHsqu€ Testatneiiti.Wb.Wf Anvei-s 1540. — Conf. Johannis Wolfii reriini memorabilium tomus secimduSf f. 454-456.
(*) Biographie universelle, art. Massœus, reproduit par Dklvknne, Biographie (lu royaiwie des Pays-Bas, t. II, p. 131.
(*) MoLANUfJ, t. I, p. 602. — Biographie universelle, oi-ticles Clénard et Despattti're.
{;') A Louvain.
('^) C'était l'œuvre d' Alphonse Giustiniani, ôvêque de Nebio, en Coi'se.
(*) Clenardi epistolarum libi*i duo. Antv.. Plant., 1566, 2 vol. in-8«.
GLÉNARD. 7
poraines, à Jacques Latomus, à Joachim Politès (^), à Rutger Rescius et à quelques autres. Ce sont des chefs-d'œuvre de simplicité et d'élégance. Si Ton en donnait une traduction, le public y admirerait l'urbanité de Cicéron et la grâce de M™ de Se vigne.
ce Voici, écrit-il en parlant du psautier de Nébio, comment je m'y suis pris, et apprenez ainsi ce que les Grecs entendaient par une éducation autodidactique. »
« S'il me.souvient de mon Salluste, dès qu'on est attentif, tout va bien. Vous avez là, Clénard, mon ami, le psautier complet de David; il est inutile d'attendre les pages qu'on doit vous envoyer de Venise et les effets des promesses de Bomberg (•). — Allons, lisez. — Impossible. — Lisez, vous dis-je. — Et comment, s'il vous plaît? Je n'ai encore vu de ma vie une lettre d'arabe, et je pourrais être comparé à Mahomet dont on fait ce conte, c'est-à-dire cette histoiçe très véridique : L'ange Gabriel descendit vers lui, et tenant ouvert le Coran qu'il avait apporté du ciel, il lui commanda de le lire. — Lire, je ne sais, répondit Mahomet; mais l'ange le prit à la gorge et derechef lui enjoignit de lire. Gabriel ne le lâchait pas et peu s'en fallut que le bon Mahomet n'étouffât... Si je suis tout autrement fin que lui, il faut lui pardonner, il n'avait point vu le psautier de Nébio, ce bienheureux psautier qui m'a servi d'ouverture à l'étude de l'arabe. Voici comment : Je n'ignorais pas que les noms propres d'hommes et de femmes, de montagnes, de fleurs, de villes, etc., s'écrivent chez les Hébreux et les Chaldéens avec le même nombre de syllabes et les mêmes lettres, quoique les Septante, comme l'observe très bien Josèphe, aient tâché, dans leur version, d'adoucir l'âpreté de l'hébreu en se rapprochant de la délicatesse de la langue grecque, et que Onkelos et Jonathan aient imité jusqu'à un certain point ces
(*) Célèbre Jurisconsulte du temps.
(•) Dayid Bomberg, né à Anvers et établi à Venise, mourut en 1549. 11 se rendit célèbre par ses éditions de la Bible et des rabbins.
altérations de mots, même dans la traduction chaldéenne, ainsi qu'on le voit dans la Bible de Pagnini. Si, par exemple, l'hébreu dit : Salemo, Mosé, ils écrivent, en chaldéen, Sélomé, Mosé, et non, comme les Grecs, Salomon, Mosès. Ils n'usent pas non plus de ces tropes si communs parmi diverses nations. Car, pour ne parler que de la. Flandre et du Brabant, on y affecte une certaine aphérèse, en coupant, sans façon, la tète aux mots Johannes, Jacobus, Bartholomoîus, dont ou fait Hennen, Coppen, Meeus, métamorphose de noms qui ne se rencontre pas dans la traduction clialdéenne. 11 ne me vint pas à l'esprit qu'elle pût être fort désespérante dans l'arabe, parce que je soupçonnais que cette langue s'écrivait il peu près comme l'hébreu, et qu'on la lisait également de droite à gauche, chose dont je n'étais pas sûr, tant, malgré ma grande curiosité, était grande mon ignorance. Ainsi, pendant qu'un écolier commence ordinairement par des principes fixes, je ne débutais point par apprendre la vraie prononciation et l'alphabet; mais, marchant de conjecture en conjecture, je me mis à la découverte des caractères arabes. »
Ce que nous raconte ensuite Clénard esV plus curieux encore. 11 dit que, par une comparaison réitérée de l'hébreu, qu'il ne savait pas, il parvint d'abord à trouver les lettres arabes dans les noms propres, puis, par une attention toujours soutenue et par un travail infatigable, il saisit les mois entiers qu'il lisait, non de bouche, mais mentalement, Icni véritable son étant pour lui un mystère; peu à peu, il se forma un vocabulaire, devina la grammaire et même une partie dos règles de la syntaxe.
C'est la pure méthode Jacotot : on sait, en effet, qu'une volonté et un travail opiniâtres, ainsi qu'une traduction interlinéaire, en étaient tout le secret. Aussi Jacotot disait-il que les langues sont faites pour être devinées.
Remarquons que chez Clénard une pensée de prosélytisme présidait, autant que l'amour de la science, au dévouement
qu*il manifestait dans son enseignement et dans ses études : « Il faut qu'on encourage l'étude de la littérature hébraïque, non seulement pour que l'on comprenne mieux le texte de l'Ancien Testament, mais aussi afin que, parmi les chrétiens, on trouve au moins un certain nombre d'hommes connaissant assez bien l'hébreu pour combattre, par la parole et par la plume, les superstitions du Talmud et les leçons de la synagogue. » Mais ce prosélytisme généreux n'avait rien de l'intolérance brutale et sanguinaire qui régnait alors dans quelques parties de l'Europe. Le jeune professeur blâmait et raillait les inquisiteurs espagnols, qui forçaient les juifs à se faire chrétiens et qui ensuite les brûlaient parce qu'ils n'aimaient pas le christianisme. Il leur disait : « Éclairez l'intelligence de vos adversaires. Ne brûlez ni les juifs ni leurs livres. Rendez les juifs chrétiens à l'aide de l'enseignement, et si leurs livres sont dangereux, ils sauront bien les brûler eux-mêmes. Les apôtres ne faisaient violence à personne. »
La fortune seconda les talents et les veilles de Clénard par l'arrivée de Fernand Colomb aux Pays-Bas (1531). Ce noble fils de celui qui avait découvert les Indes occidentales faisait la chasse aux livres dans toute l'Europe pour former sa riche bibliothèque de Séville. Les circonstances l'ayant amené à Louvain, il n'eut pas plutôt entendu parler dû mérite de Clénard qu'il rechercha son amitié et le persuada de le suivre en Espagne. Clénard accepta cette proposition avec d'autant plus d'empressement qu'il avait éprouvé, à Louvain, quelques contrariétés d'intérêt privé et qu'il espérait trouver en Espagne des moyens efficaces pour se livrer à ses études favorites.
Pour y arriver, il devait traverser toute la France; il revit Paris, où il fit la connaissance de Guillaume Budé. a J'ai passé, dit-il, deux ans à Paris, sans cesser d'y être étranger à mes propres yeux ; c'était le temps où François P" cultivait les lettres et introduisait la galanterie à sa cour. Je visitai ensuite l'Aquitaine avec le plus grand plaisir.
L'heureux pays que la Touraine et toutes ces belles provinces qui s'étendent jusqu'aux Pyrénées ! En traversant les Cantabres, j'ai bien senti la vérité de cet adage vulgaire qu'en France, bon gré mal gré, on dépense son argent et qu'en Espagne on ne pourrait se procurer ce plaisir. C'est là qu'on peut apprendre à jeûner. Si quelque jour je fais des dialogues, je me promets bien d'y peindre les hôtelleries d'Espagne avec les couleurs qui leur conviennent. Un certain soir, arrivés bien las dans une de ces curieuses auberges, nous n'avions qu'un seul verre pour mes compagnons et pour moi : mon ami Vasée (de Bruges) l'ayant brisé en le laissant maladroitement tomber^ nous fûmes tous réduits à l'état de Diogène et obligés de boire dans le creux de nos mains. »
A Salamanque, on honora Clénard d'une chaire de littérature grecque. Il y trouva des livres arabes et, au bout de six mois, il s'était tellement familiarisé avec cette langue qu'il eût été capable de l'enseigner publiquement. Sa réputation se répandit : il fut appelé par le roi de Portugal, Jean III, pour achever l'éducation de son frère, depuis roi, sous le nom de Henri P' (1535). Le docte Clénard, qui aimait la solitude, quitta sans regret sa bruyante carrière deSalamanque,^-dont cependant il se souvint avec plaisir dans la suite, — pour suivre un train de vie si opposé à son caractère flamand, à ce caractère rond, franc et le moins fait du monde pour les fastueuses allures d'un palais. Aussi, en arrivant à Evora, où résidait alors la cour de Portugal, s'écria-t-il : « Ah! ce n'est pas là ma patrie; ce ne sont pas l'attention, les soins et l'élégance de nos bonnes ménagères flamandes. Néanmoins, dans le désir extrême de voir, je me fais aux mœurs portugaises. Je trouve quelques hommes qui sont venus s'établir ici au temps du roi Emmanuel. Oh! pour ceux-là, ce sont des citoyens du monde; avec eux, on ne croit jamais être hors de sa patrie. »
Clénard trouva dans la ville d'Evora ce qu'il avait vainement cherché à Salamanque : des loisirs pour se livrer au
culte des Muses et une vie paisible dans sa maison au milieu des agitations de la cour. Aussi, du fond de la Belgique, ses amis le félicitaient de sa nouvelle position et lui conseillaient de revenir dans sa patrie chargé d'or pour y couler sa vieillesse dans Taisance et le repos. Clénard recevait ces marques touchantes d'amitié avec reconnaissance; mais comme il n'aspirait ni aux grandeurs ni à l'opulence, et qu'il s'estimait assez riche de sa vertu, il leur répondit « que, l'esprit se refroidissant à mesure qu'on s'échauffe à l'acquisition des richesses », il souhaitait seulement pouvoir retourner plus vertueux et plus riche des biens de l'esprit. Que s'il n'avait pas le bonheur de vivre dans son pays natal, il mourrait dans l'exil, <c pour apprendre dans un pèlerinage continuel que le ciel est notre véritable patrie ».
Comment ne pas admirer cette franchise d'amitié, cette naïveté dans les regrets, cette innocente vanité et cette suave gaieté qui éclatent dans la lettre suivante, adressée d'Evora à Rutger Rescius?
a Me voilà donc devenu seigneur, de chétif écolier de Louvain que j'étais. Il ne tenait qu'à moi de briller comme tant d'autres, de fréquenter les bals, les tournois, de me livrer aux amours (ce qui passe ici pour une vertu), de courir la chasse, de me bien démener pour ne rien faire, et d'eflfleurer, en m'ennuyant, tous les plaisirs usités à la cour des rois. J'ai été assej sot pour ne pas suivre ces goûts si enviés et pour en détourner mon frère, qui les aime si fort. Je me recueille au milieu des grandeurs et je regrette les bons maîtres de Salamauque. Jugez de mes sentiments pour vos doctes assem-^ blées, ô mes chers compatriotes de Louvain, pour ces conversations instructives que nous avions devant la boutique de Jaspar, pour nos délicieuses promenades et pour le bonheur que nous avions de nous trouver ensemble. Si je n'étais si loin de ma patrie, je serais le plus heureux des mortels. Mon état est tranquille et brillant; le royal enfant que j'élève m'aime beaucoup, et je le quitterais avec peine. C'est le sang
des héros et le précieux rejeton de ces grands rois qui, maîtres d'un si petit Ëtat, se sont acquis tant de gloire. Il est du même pays que ces hommes qui, fiers rivaux des Espagnols, ont osé, sous le magnanime Albuquerque, braver tous les feux de l'Orient, pénétrer dans l'Ethiopie, doubler le détroit de Mozambique, et qui ont assujetti tant de peuples nombreux et puissants, cachés à l'extrémité du globe...
ce ... Avant moi, mon auguste élève n'a pas connu le malheur, bien meilleur maître que moi. Je le prends sur la pourpre, je le reçois des bras de la mollesse. En retournant la tête, il voit la bassesse qui se prosterne devant lui; il entend la flatterie mensongère répéter ses éloges ; la molle indulgence soupire ; l'intérêt personnel, sous le masque du dévouement, s'attendrit. Faites alors écouter les màles accents de la vérité, la voix sévère de la vertu, les grands principes de la morale; semez l'érudition dans un champ si négligé, si gâté et peut-être déjà si dénaturé !
ce Voilà pourtant ma tâche. D'ailleurs, la paresse est poussée à un point incroyable dans ce pays : seulement pour obtenir de me faire raser, il faut que j'aie trois valets ; celui qui fait chauffer l'eau n'a pas le droit de la mettre dans le bassin; celui qui tient le bassin serait coupable s'il touchait le rasoir, et celui qui rase est un seigneur qui commande à ses subalternes, comme Gonzalve de Cordoue à ses capitaines...
c< Je crois qu'il y a, dans Lisbonne, plus de ]V|pures et de nègres que de blonds, et ces noirs sont, en vérité, pires que des brutes. respectable humanité! on accouple ici ces malheureux, hommes et femmes, comme on accouple les pigeons de notre patrie; ils peuplent d'une manière incroyable, et l'on trouve des pépinières d'esclaves dans toutes les maisons.
<c La licence est ici à son comble. On dit que jadis, à Thèbes, Vénus était commune. Elle l'est bien autant en Portugal. Et mon imprudent frère n'en est pas fâché.
(( Les nouvelles découvertes aux Indes orientales, l'appât
de l'or qui reflue ici des plages de Nabathée, la dissolution des mœurs et autres causes encore offrent sans cesse à Lisbonne des fortunes brillantes et des chutes rapides. C'est un tableau vivant qui vous représente, à chaque pas, un homme de néant au haut de la roue et des Crésus précipités dans la fange.
« Tout ce que je vois m'affermit dans la sagesse plus que tout ce que j'ai lu, et je n'ai jamais tant méprisé l'or que depuis que j'en possède. Jugez-en par l'aveu qui suit. mes amis, je n'ai jamais tant soupiré après vous. Quand pourrai-je revoir mon cher Latomus, notre bon abbé Blosius, vous embrasser tous, ingrats, qui oubliez peut-être le pauvre Clénard, relégué au bout du monde, tandis que vous devriez tomber aux genoux d'un des plus brillants seigneurs des rives du Tage? »
Après trois années de séjour à Evora, le prince-cardinal Henri ayant été appelé à l'archevêché de Braga, Clénard l'y accompagna, et y professa dans une école fondée par son royal élève.
Nous avons vu plus haut la marche que suivit Clénard pour s'instruire lui-même. Dans le morceau qu'on va lire, il explique comment il instruisait les autres : « Voulant faire un essai de l'intelligence des enfants, j'entrepris d'enseigner publiquement quelques marmots tellement étrangers à la langue latine qu'ils n'en avaient jamais oui une syllabe. Bientôt, j'eus la satisfaction de voir que, grâce à un exercice journalier, on 'm'entendait assez couramment et que les plus petits même babillaient en latin, eux qui n'en étaient pas encore à l'alphabet. Du reste, je me gardais bien d'offrir à mes jeunes élèves rien qui pût leur causer le moindre dégoût; ce n'était pas par antiphrase que mon école se nommait ludus, attendu que je m'y jouais véritablement... J'avais trois esclaves... Tant s'en faut que ce fussent de profonds grammairiens; seulement, ils avaient contracté chez moi l'habitude de me comprendre quand je parlais latin et de me répondre dans cet idiome, encore qu'ils péchassent contre
les règles de Priscien. Je les menais dans ma classe, je les faisais dialoguer devant mes élèves el causer d'une multitude de sujets; mon auditoire ne perdait pas une parole et regardait comme un prodige un Africain parlant latin. — a Allons, Longue-Dent, disais-je, saute. » — Lui aussitôt de faire deux ou trois gambades, et les spectateurs de rire. — a Toi, Noiraud, rampe. » Il se mettait à quatre pattes, et les rires ne finissaient pas. — Charbon, ayant reçu l'ordre de courir, obéissait à l'instant. Ainsi j'enseignais mille choses, moins de la voix que du geste, et les mots, à la faveur de ce badinage, se gravaient d'eux-mêmes dans la mémoire des enfants. Au œmmencement^ le moindre de mes soucis était de leur jeter à la tête les règles de la grammaire, très peu récréatives par elles-mêmes. Je m'appliquais plutôt à ne faire sortir de cette foule que des mots latins et à imiter les marchands qui apprennent par l'usage les langues des différentes contrées qu'ils visitent. Durant les premiers jours, je ne dictais rien. Les yeux attachés sur leur maître, les écoliers accoutumaient leurs oreilles à entendre ses paroles. Se rencontrait-il quelque sentence, quelque adage susceptible d'être contenu en quelques lignes, il circulait aussitôt parmi mes disciples comme un objet qui passe d'une main dans l'autre. Pendant ce temps-là, j'exprimais la chose du geste, car j'avais bien résolu d'éviter la solennité, le faste dans l'enseignement, et de ne rien préparer d'avance : tout ce qui s'offrait à moi servait de texte à mes leçons. »
Quand on compare ces procédés avec les méthodes barbares qui régnaient alors et qu'on n'a point entièrement extirpées, on ne peut trop admirer le bon sens de Clénard.
Il le prouvait davantage encore en ne donnant pas sa méthode pour une panacée universelle, et en ne promettant pas d'infuser la science ou de la communiquer comme par attouchement, sans avoir égard aux lois de notre intelligence, à la nature des choses enseignées ou à la différence des capacités. Car si le désir d'améliorer luttait déjà contre les
préjugés, les prétentions exorbitantes du charlatanisme leur fournissaient une force nouvelle. L'essentiel est moins, en littérature comme en politique, de faire courir l'esprit humain que de l'aider à s'avancer d'un pas ferme et sûr, et Bacon eût voulu qu'on pût attacher à la pensée, non des ailes, mais du plomb* Du temps de Clénard, on débitait déjà que la science véritable est le prix de la course. Dans un discours intitulé Ars notoria, le sage Erasme avait attaqué ce travers.
 Braga comme à Salamanque, Génard eut de nouveau quelque envie de revoir son pays. Cependant, toujours dévoré par un insatiable désir d'approfondir l'arabe, il ne songeait qu'aux moyens de se perfectionner dans cette langue. Il est impossible de dire tous les efforts qu'il fît pour rencontrer quelqu'un qui la connût bien et qui pût la lui enseigner. Enfîn, le vice-roi de Grenade lui facilita les moyens de recevoir des leçons d'arabe d'un prisonnier more qui était à Alméria et qu'il fit venir à Grenade, sous la condition que notre compatriote leur enseignerait le grec, à lui et à son fils. Mais, au lieu de recevoir son arabe en cadeau, comme le gouverneur le lui avait promis, Clénard fut forcé de l'acheter : il lui coûta 180 ducats. Il ne réussit pas mieux à soustraire aux bûchers de l'inquisition les manuscrits et les livres qu'il avait amassés; à Grenade.
Le vice-roi l'encouragea à faire ce qu'il avait résolu depuis longtemps — à écrire contre la religion de Mahomet. — a Nul chrétien, que je sache, » dit Clénard, « n'a encore enseigné l'arabe. Le psautier de l'évêque de Nébio n'a formé jusqu'ici aucun élève. Les livres classiques de ces infidèles ne nous sont pas assez connus pour que nous puissions rien affirmer de certain sur leurs principes; et assurément nous n'avons pas, en Europe, un homme versé dans la langue arabe, comme nous en avons des milliers instruits en grec. Puis, si cette grande idée qui m'absorbe n'est pas un songe pareil à ceux des rois, j'irai encore plus loin.
« Les livres hébreux que Bomberg imprime maintenant à Venise passent en Afrique, en Ethiopie, dans Flnde, partout où les juifs ont des domiciles. Pourquoi mon Alcoran latin et arabe n'aurait-il pas le même avantage et ne se répandraitil pas chez toutes les nations musulmanes?... Couvrirai une nouvelle carrière aux connaissances humaines et à l'éloquence. Même à Louvain, vous ne faites plus que vous répéter. Moi, je révélerai les fruits inconnus de l'imagination des Arabes^ je vous ferai connaître le piquant délire de la Sumia. »
En 13i0, Clénard s'embarqua pour l'Afrique; il raconte avec beaucoup de grâce et d'ingénuité les dangers de sa navigation. Il fit son voyage dans les règles, fut exposé à une tempête, et, brave comme Horace et Démosthène, il eut peur.
« La mer fut si orageuse que je n'eus plus besoin d'autre commentaire qu'elle pour entendre ce vers de Virgile :
Pi'SDScnlemque viris intentant omnia mortem.
« Pendant deux heures entières, mes oreilles furent excédées de la voix rauque du patron, qui ne prononçait que ces mots : Ariba, A vela^ dont le son avait la force de faire voler les matelots à l'instant d'un bout du navire à l'autre. Je ne me pare pas d'une vertu qui me manque : je mourais de peur, je suais à grosses gouttes; j'eus l'incommodité de la mer, qui pensa me faire rendre l'âme.
« Mon premier valet, Guillaume, pleurait en criant : «Pourquoi ne me suis-je pas fait frère mineur ? Si j'étais encore à terre, on ne m'engagerait jamais à m'embarquer, quand on me proposerait un canonicat d'Anvers ». Puis il s'en prenait à moi : « Votre littérature va nous faire périr; comment a-t-on pu imaginer d'aller à Fez, à travers tant de dangers, pour l'AIcoran ? » Un Français qui était avec nous acheva de nous faire perdre la tête, en disant, selon le génie de sa nation, qui n'a seulement pas l'idée du danger, qu'il était ravi de
CLÉNARD. il
voir enfin une bonne tempête, ce qui ne lui était pas encore arrivé, quoiqu'il eût navigué sur toutes les mers. Un Portugais ne cessait de faire des signes de croix, et notre patron se remettait à la merci du ciel. »
En Afrique, il se conduisit en philosophe qui sait respecter les usages des peuples parmi lesquels il se trouve. Il avait la politesse de la cour de France en même temps que l'obligeance et la cordialité flamandes. Quand on l'interrogeait sur la religion, il disait qu'il était venu pour s'éclairer et non pour disputer. Cachant soigneusement son caractère sacerdotal, il se présenta aux Juifs et aux Mores comme un grammairien voyageur venu en Afrique pour se procurer des livres et se perfectionner dans la connaissance de l'arabe, afin de pouvoir enseigner cette langue dans les collèges chrétiens, où l'on enseignait déjà toutes les autres. « Grand fut l'étonnement de ces hommes, écrivait- il à Latomus, lorsqu'ils entendirent un Flamand citer dejs fragments du Coran et parler leur langue plus correctement qu'eux-mêmes, parce que je l'avais apprise dans les livres. Le fait merveilleux d'un Flamand lisant, écrivant et parlant l'arabe, me valut un tel concours de visiteurs que j'en fus importuné outre mesure. On m'amena même un jeune homme qui avait obtenu de grands succès dans les écoles de Fez. J'entrepris avec lui une dispute sur certaines difficultés grammaticales, et je remportai la victoire. »
Les détails que l'illustre voyageur donne sur Fez, ainsi que sur la religion, les mœurs et les écoles des Arabes sont du plus haut intérêt. Ce qu'on y prise surtout, c'est que les jugements ne sont point altérés par ce faux zèle qu'inspire une piété mal entendue.
Mais, en dépit de sa tolérance et de sa sagesse, Clénard courut d'assez grands dangers parmi les musulmans. Ceux-ci, croyant qu'il travaillait à les convertir au christianisme bien plus qu'à comprendre leurs dogmes, conspirèrent contre ses jours. Un renégat portugais l'accusa auprès du roi de Fez.
18 PÉDAGOGUES ET iURISCO?iSLLTES.
Ce prince, qui l'avait aimé autrefois, commença à le haïr; et s'il n'avait pas su que son hôte possédait des prolecteurs puissants en Espagne et en Portugal, Clénard, peut-être, n'aurait jamais repassé la frontière. Voyant que sa vie n'était plus en sûreté, il quitta ce pays au mois d'août 1541, plus affligé de la perte de ses manuscrits que de tous les autres objets dont on l'avait dépouillé en route f),
J'ai donné des extraits des lettres de Clénard à Latomus; celles qu'il écrivit à Poli tes et à un autre homme célèbre, François Hovérius, ne sont pas moins remarquables.
En quittant l'Afrique, Clénard s'était retiré à l'Alhambra de Grenade; il y écrivit, le 15 janvier 1542, à Charles-Quint, une lettre élégante contenant des plaintes amères sur la mauvaise foi du roi de Fez. Puis, reprenant le projet qu'il avait conçu jadis de joindre l'enseignement de l'arabe aux autres enseignements des universités de l'Europe, il composa une grammaire arabe qu'on a trouvée écrite de sa main chez le savant espagnol Jean Perez, de Valence, son ami. Plusieurs personnes distinguées de l'Espagne et du Portugal l'invitèrent à établir les premières écoles d'arabe dans ces États, mais il accorda la préférence à sa patrie, et la ville de Louvain aurait eu, avant toutes les autres, une chaire de cette littérature très peu connue alors, si la mort de ce grand philologue n'avait empêché l'exécution de ce dessein. La ville de Grenade fut le dernier terme de ses pérégrinations littéraires (1543). Il fut enterré dans l'Alhambra et laissa un de ses disciples; connu sous le nom de Jean Patin, si bien versé dans la bonne littérature qu'il a composé un magnifique poème sur le vainqueur de Lépante.
Je mentionnerai particulièrement, de Clénard :
1" Tabidœ in grammaticam liebraîcam (Louvain, 1529, in-8**). Cette grammaire, quoique très imparfaite, eut une vogue immense à cause de l'esprit méthodique qui y règne. Cinq-
(*) Conf. un article de M. Nôve dans le' Messager des sciences historiques de Belgique, 1845, p. 352-367.
Aibres, professeur d'hébreu au Collège de France, en a donné une édition corrigée et enrichie de notes, en 1564; elle a été réimprimée plusieurs fois ;
2<^ Instilutiones linguœ grœcœe (Louvain, 1530). Vossius et d'autres savants en donnèrent des traductions annotées. La grammaire grecque de Clénard, plus ou moins corrigée et augmentée, fut suivie, dans les collèges, jusqu'au moment où Turquault publia la sienne, et encore soutint-elle quelque temps la concurrence (^). Les auteurs de la Méthode de Port- Royal la reconnaissent comme une des meilleures, et Hallam nous apprend qu'elle est encore suivie dans plusieurs collèges d'Angleterre f).
Clénard n'a pas publié d'ouvrage élémentaire sur le latin f) ; et s'il n'a pas toujours été lui-même observateur des règles de l'éloquence latine dans ses écrits, il a du moins jugé sainement la querelle à l'ordre du jour, de son temps, sur l'imitation de Cicéron. II blâmait ouvertement les cicéroniens de rejeter, d'un esprit exclusif, tout ce qui n'était pas de leur incomparable modèle et de vouloir annuler par là des écrivains comme Pline et Tite-Live ; il disait fort sagement que Cicéron ayant composé des ouvrages à jamais perdus, on y trouverait peut-être bien des locutions blâmées par des modernes dans les autres auteurs. Il blâmait surtout les poètes qui ne voulaient admettre dans leurs vers que des
(') L'honneur d*avoir, le premier, bien fait connaître Clénard revient à de Reiffcnberg, auquel je dois ce chapitre. Voy. ses Archives philologiques, t. IV, p. 87, 97, 198et 208 ; le Mercure belge, t. VII, p. 188-197, et les Nouveaux Mémoires de l" Académie de Bruxelles, t. IV, p. 23 et suiv. (quatrième mémoire sur l'université de Louvain). Je me suis servi aussi de Tèxcellent article de la Biographie universelle consacré à notre célèbre compatriote, d'une étude du marquis du Roure, dans son Aiialeciabiblion, t. I, p. 448-470; d'une autre étude publiée dans V Annuaire de r université de Louvain, 1846, p. 129-158, et d'une troisième de M. le professeur Thonissen, dans les Bulletins de V Académie de Bruxelles, t. XIIÏ, p. 539-576. — On peut encore consulter avec fruit un travail inséré, en 1785, dans les Variétés littéraires, historiques, galantes, etc, et reproduit par VEspritdes journaux, septembre et octobre de la même année.
(•) Van Hulst, Revue belge, t. 1, p. 180.
(^) Une grammaire latine est testée inédite parmi ses manuscrits.
20 lȃIUGO(;i)ES ET JllUSCONSULTES.
mots employés par Cicéroii, comme si l'illustre orateur avait été aussi un poète fécond^ et il cons'^illait de ne pas perdreau l'exemple de tant de sots, beaucoup de temps dans l'étude des lettres de Cicéron. Clénard semble avoir partagé sur tous ces points les idées d'Érasme, dont il connaissait, sans doute, le Ciceronianus (^).
Enfin, Clénard fut un de ceux qui rendirent l'inappréciable service de débarrasser l'enseignement littéraire de l'argumentation et des formules scolastiques; car on discutait alors dans les classes de grammaire, comme dans une école de philosophie.
Après les lettres de Clénard, rien n'est plus remarquable que celles de Busbecq, ambassadeur de Ferdinand P*^ auprès de Soliman H, empereur des Turcs, lettres pleines de choses curieuses et de solides pensées. Les quatre premières révèlent dans Busbecq toutes les qualités d'un diplomate : la prudence, la persévérance, les sages précautions, la fermeté, l'activité, la vigilance, un secret impénétrable, et, ce qui est plus rare, le désintéressement personnel.
Où trouver un plus sûr modèle pour entreprendre do grandes choses, et pour les exécuter, que dans son projet de guerre contre les Turcs? C'est encore aujourd'hui l'art militaire le plus complet, la discipline la mieux détaillée; c'est l'école du général d'armée; celle de l'officier subalterne et du simple soldat, et tous peuvent y puiser d'excellentes leçons.
Jusque dans les affaires les moins importantes, la politique de Busbecq était toujours fondée sur la raison et le christianisme; son but était toujours la gloire et le bonheur du pays qu'il était chargé de représenter; et ce fut dans ces nobles sentiments qu'il trouva l'art de conduire à bonne fin les négociations les plus épineuses.
a Busbecq, dit Jean Ilotman, doit être la principale étude d'un ambassadeur : il contient les meilleures leçons et les
{^} Annuaire cité, p. 141 et 142.
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leçons plus complètes pour ceux qui sont employés dans ces grandes fonctions. »
Beaucoup de vieux auteurs ont écrit sur le gouvernement de la Turquie. Les bibliothèques sont pleines de ces faiseurs de relations, qui donnent souvent des ouï-dire pour des faits certains. Aucun n'en a parlé comme Busbecq; il a vu de près les Turcs, il a étudié leurs coutumes, leurs principes de gouvernement, leurs lois, leur administration, leur police intérieure; personne n'a dépeint au naturel, comme lui, leurs mœurs dans la paix et dans la guerre; lui seul a bien développé les avantages et les défauts de leurs institutions. On sent, en le lisant, qu'il a percé les plus profonds mystères de leur tortueuse politique.
Les ouvrages de Busbecq contiennent ce que l'on cherche souvent en vain dans les meilleurs livres : un air simple et naturel, un enjouement heureux, mille anecdotes curieuses, mille histoires amusantes, mille détails ingénieux et toujours variés; successivement il instruit, il occupe, il charme l'esprit et il traite les grandes choses avec dignité et sans affectation.
Aussi les premiers écrivains et les plus illustres historiens se sont-ils disputé l'honneur d'être ses panégyristes. « C'était un grand homme », dit le célèbre de Thou, « il avait une connaissance profonde des affaires; il était d'une candeur et d'une probité rares; il s'est acquitté, d'une manière à éterniser sa mémoire, de deux ambassades à la Porte ottomane. Les relations qu'il en a écrites sont d'un beau style et d'une cliarmante lecture. >
Ange-Ghislain de Busbecq naquit, en 1522, à Commines, village de la châtellenie d'Ypres, aujourd'hui arrondissement de Lille. On donna d'abord peu de soins à son éducation, parce qu'il n'était qu'un enfant de l'amour; mais comme il montra de bonne heure une grande application et une intelligence très ouverte, son père, Georges Ghislain, écuyer, seigneur de Busbecq, l'adopta,, le fit légitimer et reconnaître
pour héritier de tous ses biens, par l'empereur Charles-Quint. Il commença alors ses éludes au collège du Château, à Louvain ; mais le désir de s'instruire le conduisit bientôt en Italie, où il suivit les leçons d'éloquence d'un célèbre professeur de Venise ; de là il se rendit à la fameuse école de droit de Bologne, puis à Pavie et à Paris. Rentré en Flandre, il vécut un moment très retiré auprès de son père, dans le château de Busbecq f). Puis les connaissances profondes et variées qu'il avait acquises attirèrent sur lui l'attention de quelques amis de sa famille, qui étaient attachés à la cour et parmi lesquels il faut mettre au premier rang le Brabançon Van der Aa, secrétaire de Ferdinand, roi des Romains, et en très grande faveur auprès de ce prince. A peine âgé de trente-deux ans, Busbecq fut adjoint comme secrétaire à l'ambassadeur du même Ferdinand, don Pedro Lasso, pour présenter les félicitations de ce roi à l'infant d'Espagne, Philippe IF, à l'occasion de son mariage avec Marie d'Angleterre (25 juillet 1554).
Ayant donné, dans cette circonstance solennelle, des preuves de ses aptitudes pour la diplomatie, il reçut, à son retour en Belgique, les ordres de Ferdinand, qui, le 3 novembre, l'appelait de Lille à Vienne. 11 se mit aussitôt en roule, s'arrêta, en passant, à Busbecq pour embrasser son père et quelques amis, arriva ensuite à Bruxelles, où il trouva des chevaux tout frais, et, en peu de temps, il était à Vienne. Dans cette ville, il eut une audience de Ferdinand, et après y être resté douze jours, il se dirigea sur Bude pour traiter d'une délimitation territoriale avec le pacha de cette antique cité, qui, à l'exemple de presque toute la Hongrie, gémissait sous la domination ottomane; il ne négligea pas d'aller trouver, chemin faisant, Jean-Marie Malvezzi, son prédécesseur, qui était mourant à Comorn et qui l'aida de ses conseils.
Busbecq était accompagné de son médecin, Guillaume
(' j Aujourd'hui Boesbecq, da^s Je département du Nord (France).
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Quackelbeen, de Courtrai, qui avait été successivement professeur à Louvain et à Vienne. Ce médecin eut le bonheur de guérir le gouverneur de Bude d'une maladie grave, ce qui semblait devoir favoriser sa négociation. Mais, lorsque le pacha se trouva assez bien rétabli pour recevoir l'ambassadeur, celui-ci n'eut pas lieu d'être satisfait de cette entrevue, car le gouverneur turc le renvoya au Sultan lui-même. Ce jour-là, 7 septembre, Busbecq s'embarqua pour Belgrade, où la première chose qui attira son attention fut une collection de médailles antiques et de pièces d'argent que les Romains avaient fait frapper pendant leurs quartiers d'hiver en Mœsie. Il n'y resta que juste le temps nécessaire pour faire préparer ses équipages et, se dirigeant vers Constantinople, il arriva dans la jolie petite ville de Nysse, où il passa la nuit dans un caravansérail. « Ces auberges, dit-il à cette occasion, sont en grand nombre dans toute la Turquie ; tout le monde y est reçu, comme les pauvres dans nos hôpitaux ; elles s'appellent cans (caravansérails). Leurs bâtiments sont très vastes, plus longs que larges, et elles ont toutes de grandes cours dans lesquelles on met les chevaux, les chameaux, les carrosses, enfin tous les équipages. »
De Nysse, Busbecq alla à Sophie, en traversant les vallées de la Bulgarie; il donne des détails curieux sur l'origine et l'extension des populations bulgares. Il voit Philoppopolis et Andrinople et parle avec enthousiasme de ces contrées délicieuses qu'embaume, au cœur de l'hiver, le parfum des hyacinthes et des narcisses et où il put admirer pour la première fois des tulipes en fleurs ; aussi en acheta-t-il quelques oignons, qu'il rapporta en Occident.
Busbecq fait remarquer à cette occasion le goût extrême des Turcs pour les fleurs; c'est pour eux, dit-il, une véritable passion; ils aimçnt surtout les roses. « Les Turcs imitent en cela les anciens païens;* ceux-ci croyaient que cette fleur avait pris naissance dans le sang de Vénus, et ceux-là disent que c'est dans la sueur de Mahomet, »
Au moment de son arrivée à Gonstantinople (^), Soliman II dirigeait sa troisième expédition contre les Perses et tenait ses quartiers d'hiver à Âmasich. On lui expédia un courrier pour l'informer de la venue de l'ambassadeur. En attendant, Busbecq parcourt avec une avide curiosité la vieille capitale des Césars byzantins : « La situation de Gonstantinople est des plus belles, dit-il; il semble que la nature ait destiné le lieu où elle est bâtie pour commander au reste du monde : elle a devant elle l'Asie et l'Egypte; à sa droite, elle a l'Afrique, avec laquelle elle est, pour ainsi dire, contiguë par la facilité de la navigation sur la mer qui les sépare; à sa gauche, elle a le Pont-Euxin et les Palus Méotides... D'un côté, la mer de Marmara baigne ses murs, et de l'autre, le Pont-Euxin : entre les deux mers est son port, le plus beau du monde; enfin, elle a de si grands avantages que Strabon dit qu'autrefois on l'appelait la Corne d'or. »
Busbecq ne se montre pas moins ravi des splendeurs de la nature des rives du Bosphore : « Rien ne me parait plus beau, dit-il, que les promenades du prince; ce sont des vallées charmantes que la nature a pris soin d'embellir bien plus que l'art; je fus si enchanté de ces lieux si agréables que je m'écriai : Oui, c'est là le séjour des dieux, la demeure des muses! C'est là cette terre heureuse qui ne devrait être que pour les hommes qui pensent, pour les vrais philosophes. Hélas! quel dommage qu'une si belle contrée ne soit pas habitée par des peuples civilisés! je le répète encore, elle semble en porter le deuil ; mais ce n'est pas seulement le Pont qui frémit sous la barbare domination des Turcs, c'est Constantinople elle-même, ou plutôt c'est toute la Grèce, ce pays autrefois si florissant, qui joignait, au plus beau climat qui soit sous le ciel, ces grands hommes dont la postérité doit à jamais vénérer la mémoire... La nature entière ne devrait-elle pas être sensible aux gémissements que ce pays
(*) 20 janvier 1555.
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semble pousser, el le délivrer de la férocité de ceux qui le tiennent captif? Mais c'est en vain qu'il fait entendre ses soupirs : les princes chrétiens qui seuls pourraient le secourir sont sourds à ses cris... » Et quelle élévation dans les paroles qui suivent : « Que nos pères pensaient diiféremment! Ce n'était pas l'amour du gain, la passion des richesses qui les faisait courir au loin, les armes à la main ; ils laissaient ces sentiments aux âmes communes, aux marchands ; c'était l'envie d'acquérir de la vertUj et partout où ils pouvaient donner des secours aux malheureux et exercer leur charité, ils y volaient; l'honneur était la seule récompense qu'ils cherchaient dans les entreprises les plus difficiles. En fut-il jamais un qui, après une campagne, retournât chez lui chargé d'or et d'agent? »
Ce que Busbecq raconte de la vénalité du clergé grec a été confirmé par les plus illustres voyageurs modernes : « Ils font argent de tout, dit-il, ils ont pour les différents péchés un tarif, etc. »
Déjà du temps ^de Busbecq, les préceptes hygiéniques de Mahomet n'étaient plus scrupuleusement observés. Voici, à ce sujet, une anecdote drolatique racontée par notre illustre compatriote : «J'ai vu à Constantinople un jeune Turc tenant dans sa main une coupe pleine de vin et qui, avant de la boire, se mit à pousser des hurlements affreux. Je demandai à quelques-uns de ses amis ce qu'il voulait par là; ils me répondirent qu'il avertissait son âme du péché qu'il allait commettre, et, afin qu'elle n'en fût pas souillée, il la priait de se retirer dans la plus petite partie de son corps, ou de le quitter tout à fait pour un instant. » Cela n'a pas empêché Busbecq de vanter l'extrême sobriété des Turcs : « S'ils ont du sel, du pain, de l'ail ou un oignon avec un peu de lait aigre, ils ne demandent rien de plus. Je crois que, sans blesser la vérité, je peux assurer que la dépense journalière d'un Flamand suffirait pour faire vivre un Turc pendant douze jours. »
26 PÉDAGOGLES ET JURISCONSULTES.
Le 7 mars, Busbecq quitta Gonstantinople pour se rendre à Âmasich, auprès du Sultan ; il toucha d'abord à Scutari, située dans FAsie mineure, en face de Byzance, puis il prit par Gébise, l'ancienne Lybissa, célèbre par le tombeau d'AnnibaL En passant à Nicomédie, il aperçut, parmi des ruines et des colonnes, une longue muraille de marbre récemment découverte, qui appartenait vraisemblablement à la résidence des anciens rois de Bithynie; puis il arriva, en franchissant l'Olympe, couvert de neiges éternelles, jusqu'à Nicée, où il s'installa dans le bâtiment où s'était tenu l'un des deux conciles généraux. Ce fut dans cette ville qu'il entendit pour la première fois le hurlement que les Turcs appellent ciacales. La description qu'il fait du chacal {Hyœna siriata) est si fidèlement tirée de la nature, qu'aujourd'hui même on ne pourrait en donner une meilleui'e.
A Nicée, Busbecq put voir des débris de bains romains, dont les Turcs employaient les pierres à bâtir leurs maisons. Dans une vaste plaine appelée Chianada, il vit les chèvres {Cervus hircus angormsis) avec les poils desquelles on fait la laine turque, dont il apprit à Ancyre le mode de préparation en camelot. Il décrivit aussi le premier la brebis à queue grasse {Ovis sleatopyra). Ces masses de graisse étaient souvent si pesantes qu'on était obligé de les placer sur une planche avec deux roues. Pendant plusieurs jours d'un voyage pénible, notre ambassadeur eut l'occasion d'examiner des monceaux de colonnes et de vieilles pierres. Presque dans tous les villages qu'il parcourut, il trouva des médailles frappées sous les derniers empereurs romains. Les Turcs s'en servaient pour faire des poids et des chaudrons. Il arriva enfin à Ancyre (aujourd'hui Angora), capitale de la Calatie, qui avait atteint son apogée sous le règne d'Auguste, comme centre de la grand'route commerciale de Byzance vers l'Orient. Là, une riche moisson s'ouvrit aux investigations de Busbecq. Outre une grande collection de monnaies, il découvrit parmi les nombreuses inscriptions romaines, malheureusement
BISBECQ. 27
en partie indéchiffrables, une colonne d'airain sur laquelle étaient relatées les actions mémorables de ce prince.
Il fit transcrire soigneusement cette inscription et la communiqua plus tai'd à son ancien condisciple André Schott et au savant Jean Gruter, qui la publièrent sous le nom de Monument d'Anajre. « J'ai fait écrire avec soin, dit-il, tout ce que nous avons pu en lire : les premières lignes sont tout entières et très lisibles, celles du milieu sont interrompues par des lacunes. Quant à celles du bas, il n'est pas possible d'y rien reconnaître, on y a donné des coups de hache et de pieu qui ont tellement mutilé les caractères qu'il ne paraît presque plus rien d'écrit. Quelle perte pour les belles-lettres!... Celte inscription est attachée à la porte d'un vieil édifice, qui était, à ce que je crois, le prétoire ; ce bâtiment est entièrement ruiné et n'a plus de couverture ; les murs en sont de marbre ; il est partagé en deux moitiés avec tant d'égalité qu'en entrant on en trouve l'une à droite, l'autre à gauche. »
Suétone avait parlé de cette inscription : c'était un commentaire de tous les hauts faits d'Auguste, que ce prince ordonna, par son testament, de faire graver sur des tables d'airain pour être placées dans son mausolée.
Enfin, le 7 avril au soir, trente jours après son départ de Constantinople, notre ambassadeur fit son entrée solennelle dans Amasich, capitale de la Cappadoce.
La première nuit qu'il y passa fut signalée par un vaste incendie que les janissaires, suivant leur louable habitude, n'éteignirent qu'après avoir pillé la maison où il s'était déclaré, ce qui entraîna la ruine des habitations voisines.
Quelques jours après, Busbecq était présenté à Soliman, « le grand, le magnifique, le conquérant, le législateur! » Mais il n'eut guère à se louer de la manière dont il fut reçu, car tout ce qu'il put obtenir du Sultan fut le prolongement de la trêve pour six mois. Il repartit en conséquence pour l'Allemagne au mois de juillet 1555.
En route, il rencontra des bandes de chrétiens, chargés de
chaînes, attachés les uns aux autres, comme des chevaux. Après bien des fatigues et exténué par la fièvre, il était de retour à Vienne le 1" septembre. Mais Ferdinand le chargea aussitôt d'une seconde mission en Turquie, pour obtenir du Sultan un traité définitif, et nous le retrouvons à Constantinople dans les premiers jours de janvier 1536.
Soliman revenait de Perse avec une armée innombrable ; il était rayonnant de gloire et de puissance. Les pachas turcs conseillaient a notre ambassadeur de ne pas se présenter devant lui ; il risquerait, disaient-ils, d'être renvoyé le nez ou les oreilles coupés.
De sinistres pressentiments l'accablaient; Soliman, en effet, le traita fort mal et le retint prisonnier avec sa suite, dans l'hôtel qu'il habitait. Il était là enfermé dans une vraie bastille, en société de mille belettes, couleuvres, lézards, scorpions, tous plus hideux les uns que les autres, et n'ayant pour toute récréation que la petite guerre de ces animaux entre eux.
Pour se distraire, il changea lui-même sa tour en ménagerie. Ours, chevreuils, cerfs, lynx, rats d'Inde, zibelines, porcs, aigles, corbeaux, chouettes, canards de Barbarie, grues de Majorque, animaux hurlants, bramants, sifflants, grognants, gazouillants, grignotants, grimpants, pépiants, piaulants, venaient tour à tour charmer ses ennuis! Sa prison ressemblait à l'arche de Noé. Ceux qui connaissent les curieux chapitres de Plutarque et de Montaigne sur l'intelligence des animaux liront avec intérêt ce que Busbecq dit de la rare sagacité des siens.
Trois ans de séjour sans résultat parmi les Turcs avaient fait perdre aux compagnons de Busbecq tout espoir d'arriver à une solution favorable. Après bien des pourparlers, ils obtinrent du Sultan de pouvoir retourner à Vienne. Ils partirent à la fin d'août 1557; mais, comme il importait aux intérêts de Ferdinand qu'il n'y eût point rupture complète, Busbecq se dévoua et resta en Turquie, tout en faisant sentir 'u divan qu'il prenait moins ce parti par ordre de son souve-
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rain que pour prouver au Sultan qu'il avait le sincère désir de ménager un arrangement définitif. Dans celte circonstance, l'habile diplomate déploya tant de finesse qu'il fit accroire aux vizirs que c'était uniquement pour céder à leurs désirs qu'il demeurait à Constantinople.
Ce système lui réussit, et il parvint à conclure une nouvelle trêve de sept mois.
Ayant obtenu plus de liberté, grâce à l'amitié qui lui était témoignée par le nouveau grand-vizir, le Dalmate Ali pacha, l'ambassadeur de Ferdinand en profita pour se livrer plus utilement à ses goûts scientifiques et littéraires. Or, il avait appris que, dans la Chersonèse taurique (Crimée), vivait une population qui parlait un idiome fort semblable à celui de sa patrie, le flamand. Celte tribu avait envoyé des ambassadeurs à Soliman. Busbecq saisit cette circonstance pour s'assurer de la vérité du fait : il les invita à sa table et en arriva h considérer ces peuples soit comme des descendants des anciens Saxons, qui avaient été disséminés en différentes contrées par Charlemagne, et dont les tribus les plus sauvages avaient peut-être été bannies jusque dans la Chersonèse, où elles avaient conservé longtemps leur nouvelle religion, soit comme des Goths qui s'étaient établis entre les îles de Gothie et de Procope.
Avant de quitter Constantinople, Busbecq eut à déplorer une perte cruelle : Quackelbeen lui fut enlevé par la peste. Ce savant médecin avait entamé une correspondance avec Pierre-André Matthioli, de Sienne, professeur de médecine et de botanique à Prague, et lui avait envoyé une caisse de semences et de plantes jusque-là entièrement inconnues, parmi lesquelles il faut citer le Calamus aromaticiis^ que l'on rencontre maintenant partout à l'état sauvage dans les endroits marécageux. Ce Calamus fut d'abord répandu par une culture progressive au moyen d'un procédé analogue à celui qu'on emploie pour VErigeron canadense. Matthioli donna le premier la description et le dessin de la racine et
des feuilles du Calamus dans son célèbre Traité de botanique. L'empereur Maximilien II prit un soin particulier de cette plante, tenue pour très efficace contre la peste, et il la cultiva dans son propre jardin. Comme elle se multiplia extraordinairement, l'intendant du jardin impérial, Charles de l'Escluse, la prop^igea dans celui de la reine Elisabeth d'Angleterre; elle arriva bientôt ainsi en Belgique, car l'Escluse la communiqua à tous ses amis qui s'occupaient de botanique.
Quackelbeen était particulièrement versé dans la numismatique. Busbecq assure que cette science perdit par sa mort une grande quantité de notes précieuses qu'il se proposait de publier; il en avait envoyé plusieurs à Matthioli. Il avait aussi activement secondé son chef dans ses études d'histoire naturelle; et si l'on doit à Busbecq la tulipe, décrite pour la première fois en 1559 par Conrad Gessner, le Pline de l'Allemagne, les botanistes ont de l'obligation à Quackelbeen d'avoir expédié à Matthioli le beau platane d'Asie qui fait l'ornement de nos jardins.
Ce fut dans les derniers jours du mois d août 1562 que Busbecq quitta la Turquie, emportant avec lui une trêve dont la durée était fixée à huit ans et qui assurait à Ferdinand la possession de la Hongrie. Il avait obtenu de plus la liberté de milliers d'Espagnols qui avaient été battus et capturés par les Turcs dans une tentative de descente sur le col de Tripoli. Au mois de septembre, il était à Vienne, d'où il se rendit à Francfort, auprès de Ferdinand (devenu empereur en 1558), qui s'y trouvait pour faire couronner roi des Romains son fils Maximilien. Sa mission était accomplie; il ne désirait plus que de quitter la diplomatie et les grandeurs des cours pour se retirer dans ses terres flamandes.
Sept années passées au sein d'une population ennemie et redoutée de toute l'Europe avaient eu pour résultat d'aiTèter pendant quelque temps la lutte entre l'Orient et l'Occident. Ce résultat inespéré, le monde en était redevable à son génie
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diplomatique. Mais si les services rendus à la politique par le célèbre ambassadeur sont dignes des plus grands éloges, ceux qu'il rendit aux sciences et aux lettres n'offrent pas moins d'intérêt. Lorsque nous nous reposons à l'ombre des gigantesques marronniers d'Inde {JEsculus Inppocastanum), nous devons nous rappeler que ce fut Busbecq qui le premier les envoya en Europe.
Quoi de plus délicieux encore que le parfum du lilas, à l'ombre duquel Bernardin de Saint-Pierre voulait ériger un monument à Busbecq, qui l'apporta dans sa patrie sous le nom turc qu'il a gardé. Un botaniste a proposé de donner au lilas le nom de Btisbecquia. Un observateur remarquable, qui, comme Busbecq, occupa plus tard la place de bibliothécaire impérial à Vienne, Etienne Endlicher, qualifiait de Busbecquia nobilis un arbuste de l'Ile de Norfolk, genre de plantes de la famille des câpres. De Martins appela également Busbecquia YAtropa rlwmboïdea. Busbecq introduisit encore dans sa patrie, sous le nom turc d'Elmotli, le Gladiolus communis^ cette belle fleur rouge dont les tubercules sont entourés d'une écorce réticulaire qui les rend invulnérables, et qui était particulièrement recommandée en Orient pour la guérison des blessures. Il fit venir d'Egypte des médicaments parmi lesquels nous citerons la racine de zédoaire {Radix zedoariœ)^ remède familier dans les Indes orientales, ainsi que les semences du grand et du petit Cardamomum^ qui sont prescrites aujourd'hui par la science. Busbecq avait acheté, en outre, pour une forte somme d'argent, des bézoards, autrefois en très grande considération à cause de leur prétendue action contre les poisons.
En parlant des trésors qu'il avait recueillis en Turquie, Busbecq dit, entre autres choses : « J'ai rapporté beaucoup de médailles antiques dont je ferai présent à l'Empereur; j'ai aussi beaucoup de manuscrits grecs, au nombre à peu près de deux cent quarante. Mon dessein est d'en enrichir la bibliothèque impériale. Il y en a quelques-uns de fort rares et d'un
32 PÉDAGOGUES ET JURISCOKSLXTES.
grand prix. J'ai ramassé avec grand soin, quand j'étais à Constantinople, tout ce qui s'y trouvait de ces sortes d'antiquités. Je n'y ai laissé qu'un manuscrit de Dioscoride, fort usé, écrit en lettres majuscules, dans lequel il y a certaines plantes gravées, avec des verres ou des coupes, et à la fin un petit traité des oiseaux. Ce livre appartient au juif Hammon, fils du médecin de Soliman; j'aurais fort souhaité de l'avoir, mais il me l'a fait un prix si excessif que je n'ai pu l'acheter : cent ducats. La somme n'est pas trop considérable pour l'Empereur; aussi ferai-je tous mes efforts pour l'engager à acquérir un ouvrage si précieux. » Et, en effet, il fut acquis par Ferdinand. C'est un manuscrit en parchemin, enluminé, très vieux et très rare, car il date du vi* siècle de notre ère et il fut composé par ordre de la princesse Julienne-Anicie, fille de l'empereur Flavius Anicius Olybrius. Encore aujourd'hui,' après treize siècles, on reste frappé d'admiration à la vue des dessins des plantes usitées en médecine de ce codex, supérieurement coloriés et exécutés d'après nature.
Outre l'inscription d'Ancyre, Busbecq avait découvert un manuscrit deTite-Live, inconnu jusqu'alors, qu'il fit connaître à Nicolas Nikaultem, son ancien condisciple à Paris et, plus tard, ambassadeur impérial à la cour de Lisbonne.
Le troisième volume des lettres de notre ambassadeur renferme un projet de guerre contre les Turcs, alors la terreur et le fléau de la chrétienté. C'est un discours plein de science, de feu et d'enthousiasme.
Malgré ses humbles projets de retraite, Busbecq était trop remarquable et trop remarqué pour rester dans l'obscurité de la vie domestique. Après avoir été appelé, en 1565, à la direction de la bibliothèque de la cour impériale, il se vit chargé d'une autre mission : Ferdinand lui confia l'éducation des jeunes archiducs, fils du roi des Romains, et Busbecq fit partie de la suite de Maximilien lorsque ce prince alla se faire couronner roi de Hongrie à Presbourg; là, il fut créé cheva-
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lier en présence et aux applaudissements de tous les ordres de l'État. L'année suivante, Ferdinand le décora à son tour du même titre, qui fut ajouté à celui de conseiller de l'Empereur dont il avait été gratifié à son retour de Turquie. En 1570, les deux plus jeunes fils de Maximilien, Albert et Wenceslas, partirent pour l'Espagne avec l'archiduchesse qui allait épouser Philippe II, devenu veuf pour la troisième fois; Busbecq les y accompagna en qualité de gouverneur et de maître d'hôtel. Ils allaient remplacer à la cour de Madrid leurs frères aînés, les archiducs Rodolphe et Ernest, qui s'y trouvaient depuis le commencement de 1504. Ceux-ci reprirent le chemin de l'Allemagne au mois de mai 1571; Busbecq, qui y devait retourner avec eux, se démit de la charge qu'il remplissait auprès de leurs frères, et, à cette occasion, comme pour reconnaître les soins qu'il avait donnés à l'éducation de ses neveux, Philippe II lui assura six cents écus de pension viagère. Le duc d'Albe cherchait alors à l'attirer à Bruxelles, où il l'aurait placé à la fois au conseil d'État et au conseil privé; mais Busbecq refusa. L'empereur Maximilien (^), qui depuis plusieurs années déjà l'avait nommé conseiller d'État, venait de l'attacher à la maison de ses fils. L'archiduchesse Elisabeth avait épousé, en 1570, le roi de France Charles IX; ce prince étant mort en 1574, elle retourna l'année suivante à Vienne, où Busbecq devint le grand maître de sa maison. Il fut dans la suite envoyé en France pour administrer les domainessur lesquels avait été assigné le douaire d'Elisabeth. La plupart des biograplies de Busbecq ont avancé qu'en 1582 il avait été désigné, par l'empereur Rodolphe II, pour son ambassadeur à la cour de Henri III; cela n'est guère probable : les lettres de notre célèbre diplomate, des années 1582 à 1585, sur lesquelles on s'appuie, paraissent être plutôt d'un nouvelliste que d'un diplomate revêtu d'un caractère officiel. Ces lettres sont, du reste, un tableau intéressant du
{<) n fut élevé à cette dignité en 1564.
règne de Henri III. Busbecq resta en France lanl que vécut la reine Elisabeth. Cette princesse étant morte en 1592, il sollicita et obtint de l'Empereur Tautorisation d'aller finir ses jours dans sa patrie. Il s'y rendait par la Normandie au moment où cette province était, comme le reste de la France, en proie aux discordes civiles et religieuses des ligueurs et des huguenots. Des ligueurs l'assaillirent dans le village de Cailly, à trois lieues de Rouen. Après s'être emparés de sa personne, ils l'emmenèrent en l'attachant à un cheval. Ils le relâchèrent lorsqu'ils eurent constaté sa qualité d'ambassadeur; mais cette agression brutale porta une grave atteinte à la santé d'un vieillard que tant de rudes travaux avaient éprouvé. Le 18 octobre 1592, il succomba à une fièvre violente, au château de Maillot, à Saint-Germain, près de Rouen, dans lequel on lui avait donné l'hospitalité. Sa dépouille mortelle fut déposée avec une grande pompe dans l'église du village, et son cœur porté à Bousbecque pour y être conservé dans le caveau de sa famille, en l'église de Saint-Martin.
Cette seigneurie, située dans l'ancienne châtellenie de Lille, fut unie h plusieurs fiefs, et érigée en baronnie par lettres patentes de l'archiduc Albert, du 30 septembre 1602^ en faveur de Charles d'Ydeghem, chevalier, seigneur de Bousbecque et de Wiese, grand bailli d'Ypres (^).
Busbecq n'était pas seulement un diplomate de premier ordre; il était encore un des hommes les plus savants du XVI* siècle; il parlait sept langues: le latin, l'italien, l'espagnol, le français, l'allemand, le flamand, l'esclavon; et aucune des branches des connaissances humaines ne lui était étrangère. Il avait tout appris et tout approfondi. Comme écrivain, la pureté, l'élégance de son style lui assignent un rang distingué parmi les hommes marquants de son siècle. On a de lui : — I. Quatre lettres où il fait le récit de son ambassade en Turquie; elles sont adressées à Nicolas Micault, seigneur
(*) Dalle, Histoire de Bousbecque, 1880, 1 vol. in-8<*.
BUSBECQ. 35
d'Iadevelde, conseiller au conseil privé des Pays-Bas, Les deux premières, consacrées à son premier voyage, furent publiées, sans sa permission, à Timprimerie plantinienne, à Anvers, en deux éditions différentes, 1581 et 1582, in-8*, sous ce titre : Iiinera Constantinopolitanum et Amasianum, et de re militari contra Turcos instruenda consilium. Sept années plus tard, elles parurent ensemble à Paris, sous les yeux et par les soins de l'auteur; elles étaient intitulées : A. -G. Busbecquii legationis Turcicœ Epistolœ 7F, in-S"*. Hotman les cite comme des modèles et Scaliger en parle avec de grands éloges. Aussi eurent-elles plusieurs éditions et furent-elles traduites en allemand, en français, en hollandais et en anglais. — II. Lettres à l'empereur Rodolphe II sur les affaires de France ; elles parurent à Louvain en 1630, sous ce titre : Epistolœ ad Rodolphum H Imp. à Gallia scriptœ, . editœ a J.-B. Houtvaert, in-8'*, et à Bruxelles, en 1651, in-8'*, sous le titre de A. -G. Busbequii Cœsaris apud regem Gall. legati epistolœ ad Rudolplium //, Imperat. e Bibliotlieca J.-B, Houtvaert, etc. L'abbé Buchet, chanoine d'Usez, en donna une traduction française, Amsterdam, 1718, in-12, et Continuation des mémoires de littérature et d'histoire, t. XI, 2*" partie, 1731. Ces lettres jettent une vive lumière sur le caractère de Henri III, de Catherine de Médicis, du duc d'Anjou, du roi de Navarre, de Marguerite de Valois et sur les événements du temps. Une édition complète de ces deux ouvrages, comprenant aussi l'opuscule De re militari et une allocution de Busbecq adressée à Ferdinand P"" en 1562, a été traduite en français par Louis- Élienue de Foy, chanoine de Meaux,avec de nombreuses notes historiques et géographiques. Je m'en suis constamment servi. Busbecq laissa en manuscrit deux ouvrages qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous; l'un portait pour titre : De vera nobilitate; l'autre : Ilistoria Betgica trium fere annorum quibus dux Alenzojiius in Belgio versatus est. On doit surtout regretter la perte du second f).
(*) Outre les sources originales sur Busbocq, j'ai consulté : 1<> les remarquables
Nous ne devons pas oublier, en terminant cette revue des humanistes de la Renaissance aux Pays-Bas, Arnould Manilius, ou De Man, qui, né à Gand vers 1550, s'appliqua avec ardeur à l'étude des lettres grecques et latines. Après avoir été se perfectionner à Paris (1501), Manilius devint l'ami de Charles de Rym, Gantois et ambassadeur de Maximilien II auprès de Sélim II et d'Araurat III. Il le suivit à Constaatinople, où il approfondit davantage encore la langue grecque. De retour en Allemagne, il s'occupa de la collation d'un grand nombre de manuscrits dont il avait fait l'acquisition et qu'il se proposait de publier, lorsqu'il en fut empêché par la mort (^).
A la tête des jurisconsultes de la même époque, nous devons placer le nom d'un homme modeste déjà recommandé par l'estime d'Érasme et deClénard,et àqui la science du droit en Belgique a les plus grandes obligations, celui de Mudée, le premier réformateur de l'éloquence judiciaire dans notre pays. Si les plus savants traités composés par les élèves qui sortirent de son école sont encore des guides pour la magistrature et le barreau, le souvenir du maître avait disparu, et chacun pouvait se demander, non sans raison, qui fut Mudée, quand il vécut et ce qu'il fît pour mériter qu'on le tirât de l'oubli {*). C'est ce que nous allons rappeler sommairement.
Gabriel Mudée [Van der Mtiyden) naquit à Brecht, près d'Anvers, en 1500 f). Envoyé très jeune à l'université de Louvain, il sut se faire connaître tout d'abord avantageusement de Clénard et d'un autre philosophe également remarquable, Alard, d'Amsterdam (^). Il s'acquit aussi l'amitié
articles do Bayle et de la Biographie universelle; 2° ceux de de Reiffenlwrg, daii> les Archives philologiques; 3® de Heffner, dans les Bulletins de V Académie de Bruxelles, annexe de 1853-54, p. 121-146; 4° de Saint-Génois, dans les Vo^ageia-s beiges, t. I, p. 5-35; 5** de M. Gachard, Biographie nationale, t. Ill, 1, p. 181-191.
(•) Van der Aa, lettre M. p. 144.
(^) Spinnael, Trésor national, t. II, p.' 281.
('} Il mourut en 1560.
(4) Moi-t à Louvain en 1544.
MUDÉE. 37
d'Érasme au même collège du Lis, où ce philosophe avait l'habitude de loger pendant qu'il séjournait à Louvain (^).
Après avoir fréquenté plusieurs universités de France et s'être fait entendre en diverses causes au parlement de Paris, Mudée obtint (1547) à Louvain la chaire primaire de droit, et telles furent la profondeur de sa science et l'élégance de sa diction que plus de 2,000 étudiants vinrent de toute part assister à ses leçons. Charles-Quint, que son despotisme n'empêchait pas de distinguer les hommes de valeur qu'il voulait s'attacher, appela Mudée au conseil d'État f).
Ce jurisconsulte introduisit en Belgique la nouvelle méthode d^nseignement qui consistait à joindre, pour l'intelligence et l'interprétation des textes du Digeste et du Code, les secours plus particulièrement appropriés que peut fournir la connaissance des lettres anciennes et l'étude de l'antiquité aux lumières de la philosophie, ce flambeau de toutes les sciences libérales. Cette méthode si pleine de rénovation et de goût f) mit un terme à la méthode obscure et barbare des glossateurs que leurs successeurs plus récents, tels que Barthole, Balde, Paul de Castro, Alexandre et d'autres avaient déjà notablement améliorée, sans cependant la dégager de ses vices essentiels, c'est-à-dire de ce dédale de citations, faites sans discernement, de toutes les opinions controversées ; de cette application outrée d'une dialectique plus subtile que sensée; de cette manie de distinctions, divisions et subdivisions sans fin et sans fond (^.
C'est cette méthode difiuse qu'Alciat avait entrepris avec succès de faire cesser en Italie et en France; toutefois, l'honneur de faire l'application et le développement de la méthode
(*) Paquot, Fastes Academici Loûanienses, t. I, f. 269. (Manuscrit de la bibliothèque de Bourgogne, n® 17567.) — Spinnabl, p. 284.
(*) Paquot, /. c. — Spinnael, p. 284 et 285.
C) •> Ut erat politioribus literis et antiquitatis notitia probe imbutus, jurisprudentiae amœniusque tractandse ac docendse I^ovanii cum J. Hoppero auctor fuit. » (Paquot, f. 269.)
(*) Paquot, î, l, — Spinnabl, p. 285.
«38 PÉDAGOOtES ET JURISCONSULTES.
nouvelle fut réservé à Cujas, qui s'acquitta de cette tâche difficile avec toute la supériorité qui lui a valu le glorieux titre de prince des jurisconsultes modernes. Pour la Belgique, Gabriel Mudée fut le premier professeur qui eut le talent de s'émanciper de l'analyse stérile et décharnée des lois des Pandectes et du Code. 11 se hâta d'abandonner cette sorte d'exégèse dépourvue de tous les moyens nécessaires d'éclaircissement, pour la méthode synthétique que les trésors, généralement trop peu appréciés encore de la littérature, de l'histoire et de la philosophie, dans leurs rapports avec la jurisprudence romaine, étaient seuls capables de produire (*).
Ce n'est pas que l'université de Louvaîn renonçât tout a coup à la dialectique d'Aristote. 11 est vrai qu'elle eut le bon esprit de retrancher les criants abus qu'on en avait faits ailleurs ; mais la fameuse maxime : Qui bene disl'mguil bene docet, juste sous beaucoup de rapports, resta la base de l'enseignement de VAIma Mater, et les élèves de Mudée ne la répudièrent pas tout à fait f).
A l'exemple de la nouvelle école qui venait de se faire jour avec éclat dans les universités de France et dont il avait suivi les premiers interprètes à Bourges et ailleurs, Mudée adopta pour son enseignement la forme des commentaires et des traités complets sur chaque matière distincte des titres du Digeste et du Code.
Ce qui fait plus d'honneur à Mudée que sa science, c'est sa tolérance : il avait en horreur les édits sanguinaires de Charles-Quint contre les protestants et il ne se faisait pas faute de prêter aide et assistance à ceux que ces édits atteignaient. En tout état de cause, il conseillait de les appliquer avec modération. Aussi n'était-il pas en odeur de sainteté auprès des théologastres de l'époque f).
Parmi ses premiers disciples, il faut particulièrement dis-
(<) Spinnael, p. 285 et 286.
(') Paquot, f. 269. — Spinnabl, p. 286.
(>) Melch, Adamt viiœ ffermanorumJuriseonstUlarum 0t politioarum^ f. 66.
DISCIPLES DE MUDÉE I WESENBEKE, BAUDUIN. 39
tinguer TAnversois Mathieu de Wesenbeke, qui, docteur à lage de dix-neuf ans (1550), alla à son tour visiter les universités de France- Il eut occasion d'entendre à Paris le fameux Ramus, l'adversaire le plus décidé de la philosophie d'Aristote, toujours en grande vénération à Louvain. Les opinions novatrices de Ramus, partisan aussi de la réforme religieuse, exercèrent une si forte influence sur Wesenbeke, qu'il adopta tout à la fois ses principes de philosophie et de protestantisme; de sorte que, revenu en Belgique, il fut obligé d'en sortir presque aussitôt pour n'y plus rentrer, compromis qu'il était par son changement de religion. Il se retira alors en Allemagne, où il obtint d'abord, à léna (1556), une chaire de droit qu'il occupa avec distinction jusqu'en 1569, puis il se rendit à l'université de Witlenberg, où il enseigna avec non moins de succès. La réputation qu'il acquit dans toute la Germanie attira sur lui les faveurs de l'électeur Maurice de Saxe, qui le nomma membre de son conseil privé, et de l'empereur Maximilien II, qui non seulement lui confirma la noblesse dont il jouissait en Belgique, mais encore le nomma noble d'Empire (1571) (^).
Dans toute cette carrière (^, Wesenbeke enseigna d'après la méthode de Mudée, déjà en vogue dans les meilleures écoles de France, tandis que les universités d'Allemagne continuaient à se traîner servilement dans la vieille ornière d'Accurse et de Bartole et ne purent s'en dégager que vers la fin du xvii** siècle, malgré les efforts de Wesenbeke et de quelques-uns de ses disciples ou de ses imitateurs dans ces régions hyperboréennes (^.
A certains égards, la doctrine que Wesenbeke y avait introduite différait de celle de Mudée en ce qu'il avait emprunté à Ramus la forme de sa dialectique, dont le critérium consistait dans une classification de causes absolues. Appliqué aux
(*) Voir Biographie universelU, art. Wesenbeke, et Spinnael, p. 288. n Wesenbeke mourut le 5 joia 1586.
(') Spinnabl, p. 288.
sciences exactes, ce système aurait pu être plausible jusqu'à un certain point; mais il devenait essentiellement vicieux dans son application aux sciences morales. Quel secours intellectuel pouvait, en effet, tirer la jurisprudence civile de la distinction des causes matérielles, formelles, efficientes et finales, quand l'intelligence parfaite du système de législation romaine semblait désormais devoir se puiser dans la méthode historique et philosophique, qui fut la grande idée d'Alciat, qui devint celle de Mudée, et dont le perfectionnement devait faire la gloire de Cujas?
C'étaient les raisons déterminantes des jurisconsultes de l'ancienne Rome qu'il fallait connaître, son histoire littéraire, ses antiquités civiles et politiques, ses différentes écoles de droit; c'était l'appréciation véritable du dogme de la philosophie stoïcienne, qui exerça une si grande influence sur les doctrines juridiques. Mais ce n'était que substituer un abus nouveau aux nombreux abus des glossateurs que de chercher, comme Wesenbeke, ces motifs dans une classification arbitraire de causes métaphysiques, auxquelles les jurisconsultes romains n'ont jamais songé. Mudée, de son côté, était resté fidèle à la dialectique d'Aristote, autant que le permettait et que l'exigeait la méthode encore peu affermie de l'école nouvelle, laquelle resta privée, jusqu'à l'avènement de Cujas (^), de la connaissance et de l'emploi de beaucoup de matériaux historiques grecs qui devaient servir à une plus complète intelligence des textes f).
La méthode de Wesenbeke, en Allemagne, devint celle d'une école particulière, qui n'était plus celle de Mudée, mais qui en resta un démembrement auquel fut attachée la dénomination spéciale d'école des Ramistes. L'utile commentaire de Wesenbeke sur les Pandectes fut même conçu dans la forme des Paratitles de Cujas; mais les éditions qui en ont
(^) Cujas commença à professer les mstilutes en 1547 et mourut en 1590. (') Spinnael, p. 288-290, et l'article cité de la Biographie xinix>€rseîle.
ViGLIUS. 41
été publiées en Belgique ont été corrigées dans tout ce qui pouvait y avoir trait au protestantisme (^).
Quoi qu'il en soit, par son enseignement, Wesenbeke dota la Belgique d'un véritable titre à la reconnaissance de l'Allemagne, car ce fut ce disciple de Mudéc qui révéla à deux grandes universités de ce pays la méthode de rénovation adoptée par son premier maître de Louvain (*).
Un autre élève de Mudée, non moins remarquable que Wesenbeke, François Baudouin, d'Arras, embrassa comme lui le protestantisme, durant son séjour en France, où il connut Budé, Bèze et Charles Dumoulin. Pendant son professorat, il introduisit la nouvelle méthode d'enseignement du droit civil et continua à suivre, dans ses leçons, les traces de l'illustre Gabriel f).
A l'exemple de Mudée, de Wesenbeke et de Baudouin, d'autres Belges visitèrent avec succès les universités de France. Les nombreuses pérégrinations de ce genre contribuèrent, sans doute, à faciliter l'introduction en Belgique de la méthode nouvelle et à familiariser bientôt les auditeurs de Mudée avec son genre d'enseignement.
Le plus considérable de ces visiteurs befges dans les universités de France fut, sans contredit, le fameux Viglius de Swichem ab Aytta, qui fut élevé par Charles-Quint aux plus hantes dignités. Né au château de Barrahuis, en Frise (19 octobre 1507), Viglius vint en 1522 à Louvain, apprendre le grec au Collège des Trois- Langues et les premiers éléments du droit à l'Université.
Après y avoir passé quatre ans, il alla à Dole, ouvrit une correspondance avec Érasme, qui le mit en rapport avec Alciat, et se rendit, en 1529, à Avignon, où enseignait ce grand jurisconsulte; de là, il fut à Bourges, et enOn il reçut le bonnet de docteur à Valence, en Dauphiné. Après le rappel
(') Spin.vael, p. 290.
(2) Id., ibid.
(^; Id., p. 290 et 291.
d'Âlciat en Italie, Viglius occupa sa chaire à Bourges, y enseigna pendant deux ans, visita ensuite les universités d'Allemagne et d'Italie et s'arrêta à Padoue, où il fit pendant un an des leçons sur les Institutes de Justinien. Ce fut alors qu'il songea à revenir dans sa patrie, en y rapportant un des monuments les plus précieux de la jurisprudence, qu'il fit, le premier, connaître en Belgique : c'était la paraphrase des Institutes de Théophile, dont le manuscrit avait été trouvé dans la bibliothèque du savant cardinal Bessarion, à Venise. Pour suppléer aux lacunes que présentait ce Codex dans son état de vétusté, il s'en était procuré une autre copie plus complète. Ces deux copies ont été longtemps conservées à Louvain, dans le collège érigé par la munificence et sous le nom de Viglius. La paraphrase, publiée en 1534 à Baie, fut réimprimée en 1556 avec des notes de l'humaniste Nannius. Un peu après, le jurisconsulte brugeois Jacques Curtius (De Corte) en donna une nouvelle traduction latine. Viglius a laissé également des commentaires sur les titres X à XIX du second livre des Institutes de Justinien (Baie 1534) (*). Ces commentaires eurent un grand succès et furent vendus en peu de temps dans les principales villes d'Europe. Tout porte à croire que si Viglius, à son retour dans sa patrie, n'avait pas été appelé aux plus hautes fonctions et, dans la suite, absorbé par les premières charges de l'État, il aurait disputé au modeste Mudée la gloire qu'il s'est acquise seul dans le professorat de la nouvelle école. Ce qui augmenta cette gloire, ce fut la foule de noms que Mudée concourut à rendre illustres, parmi lesquels celui d'André Eloi De Backer (Bîiccherius) à qui Poperinghe doit un monument. Après avoir été reçu docteur à Louvain et après avoir exercé comme avocat au Conseil de Flandres, il alla se fixer à Bourges, où il brilla à côté de Cujas et s«ins être éclipsé par celui qui est,
. (') Comme^-itaria in X Titulos Institutionum juris civilts. Qidbiis mnnia pêne iestamentorum jura eîeganter ac dihtcide expUcantur, — Basil , 1534, in-folio. (*) GoKTHALS, Lectures f etc., t. II F, p. 67.
DISCIPLES DE MUDÉE : HOPPERS, WAMÈSE. 43
avec Dumoulin, le plus grand jurisconsulte que la France ait produit {^).
Jacques Revard de Lîsseweghe, près de Bruges, que Juste- Lîpse se plaisait à désigner sous le nom de Papinien belge, et dont les savants ouvrages sur le droit historique ont devancé de près de deux siècles les travaux de même genre de Bynkershoek, s'était aussi formé à Fécole de Mudée; il fut appelé à une chaire de droit dans l'université de Douai, créée par Philippe II (\
Mais entre tous les résultats de l'enseignement de Mudée, le plus brillant fut, sans contredit, la promotion au doctorat de quatre de ses élèves devenus des hommes célèbres : Hoppers, Wamèse, Vendeville et Peck (^.
Joachim Hoppers (Hopperus) était né d'une très ancienne famille à Sneek, en Frise, le H novembre 1525. Ses premières fonctions publiques furent le professorat dans la faculté de droit de cette même université de Louvain, où il coopéra puissamment à étendre et à affermir la méthode de Mudée, dont il suivit toutes les traces (^). Il écrivit des traités divers sur la jurisprudence, consacrés pour la plupart à l'exposition didactique de la méthode nouvelle, dont l'application et les progrès n'étaient sortis, jusqu'à lui, que de la chaire du professeur. Il n'abandonna l'enseignement que pour de plus impérieulL devoirs, en entrant au conseil souverain de Malines et dans le conseil privé du roi Philippe II f).
Le Liégeois Jean Wamèse (Wamesius) f ) se voua tout entier à l'enseignement du droit civil et du droit canon à l'université de Louvain, où il mourut en 1590, l'année même où la
V) SWNNAEL, p. 291-2W.
(«) Id., p. 294.
(») Id., tbid.
(*) « Hopperus juvenam studia, ad puriorem veterum juris ratioDom inflexit, quod Gab. Mudaeo, quamquam eruditissimo, hactenus difficile fuerat, obstantibus barbaroTDin decretis. » (Paquot, f. 276.)
(*) Paquot, f. 275 et 276. — Spinnakl, p. 294 et 295.
(«) Né en 1504.
44 PÉDAGOGUES ET Jtni$CO?(SULTES.
France perdit Cujas. A un esprit prompt et facile, à un jugement sain, à une mémoire prodigieuse, à un travail infatigable, à des connaissances profondes, il avait joint la pratique du barreau et s'était fait remarquer par une rare éloquence, ce qui lui avait valu cet éloge qu'il était le plus grand jurisconsulte de tous les orateurs de son temps, comme il était le plus éloquent de tous les jurisconsultes ; double louange que n'avaient méritée que séparément, dans l'ancienne Rome, Ci'assus comme orateur, et Scevola comme jurisconsulte (^). Également capable de manier les affaires publiques, il vit souvent le gouvernement recourir à ses lumières pendant les orages de la révolution. Deux ouvrages remarquables de Wamèse furent le fruit de sa pratique consommée des affaires du barreau ; ils contiennent ses avis et ses consultations, l'un en matière de droit canonique, l'autre en matière de droit civil, et peuvent encore servir à faire connaître l'état de la jurisprudence des cours de justice de l'époque dans les questions usuelles et pratiques relatives aux traités de donations entrevifs, aux testaments et aux contrats anténuptiaux. Ils constituent, pour ainsi dire, le second recueil de décisions judiciaires que nous ayons en Belgique après le volume de conseils judiciaires du président Everard, qui appartient plutôt au XV* siècle {*).
Les recueils de Wamèse ne furent publiés qu'après sa mort, par ses deux neveux qui, à leur tour, occupèrent le premier rang comme jurisconsultes, savoir : Gérard de Courselle, de Liège, et Etienne Weyms, de Voerda, son neveu par alliance; l'un et l'autre étaient des élèves distingués de son école, dans l'université de Louvain. L'ouvrage de jurisprudence le plus remarquable de Gérard est son cours ou ses préleclions sur le code de Justinien, monument aussi estimé que le code d'Antoine Fabi*e, vrai trésor de droit romain. Wevms enseî-
(*) « Ut uniis esset et Crassi instar oloquentiam jurisperitissimus et instar Scœvola* jurisperitonim eloquentissimus. » (Paquot, f. 275.) C-) Paquot, f. 275 ot 276. — Spinnael, p. 295 et 296.
DISCIPLES DE MUDÉË : VENDEVILLE, PECK. 45
gna, lui aussi, avec distinction dans la même université* On a de lui un traité curieux comme ouvrage de droit public, sans forme d'analyse des dérogations apportées par le concile de Trente aux anciennes constitutions impériales (^).
Jean Vendeville était né à Lille le 24 juin 1527. Ce fut après avoir déjà pratiqué comme avocat au conseil d'Artois qu'il vint prendre le titre de docteur sous Mudée. Après la mort de sa femme, qui était d'une famille patricienne de Louvain, il se fit prêtre et devint évêque de Tournai en 1588. Ce fut lui qui provoqua la création de l'université de Douai et qui, par sa munificence, sauva le collège du Faucon, à Louvain, d'une ruine imminente. Il avait écrit sur le droit, mais sa promotion à l'épiscopat le dissuada de livrer ses écrits à la presse ; on cite parmi eux une Conférence de redit pei*pétuel de Salviiis Julien et du Code de Tliéodose avec le corps de lois deJustinien f). Il est à regretter qu'une telle œuvre n'ait pas vu le jour (^.
Faut-il ajouter que la grande science et les grandes vertus privées de Vendeville ne l'empêchèrent pas d'être un des plus serviles adorateurs de Philippe II, à qui il ne rougit pas de débiter cette nauséabonde flagornerie : « Sire, il n'y a parmi les prédécesseurs de Votre Majesté aucun qui puisse vous être comparé, et il faut, pour trouver un souverain d'un aussi grand mérite devant Dieu, remonter jusqu'à saint Louis (^). »
Pierre Peck, de Zierickzée, devint le collègue de son maître dans l'enseignement du droit. Il professa avec distinction pendant près de quatre ans et devint conseiller de Brabant en 1586, après avoir donné, dans différents traités de jurisprudence qu'il publia, des preuves multipliées de son
(*) Paquot, f. 281-283. — Spinnael, p. 296 et 297.
(«) Paquot, f. 533 et 534. — Spinnael, p. 297.
(*) On na publié de Vendeville que le Commentaire sur le droit canoniqiœ,
(*; ZoËs, De Joannis Yenduillii, episcopi Tortiaceiîsis,juris iitriitsque dodoris, cGiisiîiarii Hegis catholici in cœisilio privato, vita, Duaci, 1598, p. 20. — Conf. Paquot, f. 533 et 534.
46 PÉDAGOGUES ET JtRISCOnSt'LTES.
savoir. Outre des commentaires sur divers titres des Pandectes^ et du Code relatifs à la loi rhodienne et à d'autres matières de droit maritime, — que Vimiius illustra de ses savantes notes, plus d'un siècle après, — il s'occupa de questions pratiques se rapportant à notre jurisprudence coutumière, telles que les saisies, les amortissements et les testaments de gens mariés. A propos de cette dernière partie, on a conservé le souvenir d'une anecdote singulière, laquelle est bien propre à faire voir que l'homme le plus capable de donner d'excellents conseils sur les affaires d'autrui est sujet à Terreur dans l'appréciation et le règlement de ses affaires personnelles : le testament de Peck, ayant fait après sa mort l'objet d'un procès, fut annulé par le grand conseil de Malînes pour les vices dont il était entaché; l'ouvrage de l'auteur ne put aider à faire valider son propre acte; peut-être même fut-ce l'omission ou l'oubli des sages prescriptions du livre qui fit anéantir le testament. Les œuvres du savant jurisconsulte ne perdirent rien, toutefois, de la juste considération qu'elles méritaient. — Peck laissa un fils qui ajouta à la splendeur de son nom par les charges importantes dont il fut successivement revêtu dans la robe et dans la diplomatie, et par la dignité de chancelier de Brabant Q.
De la même école sortirent encore deux autres savants du plus grand mérite, qui fondèrent tout d'abord la réputation de l'université de Douai : le Gantois Baudouin Vanderpiet, dont on disait : Propter unum Vanderpietum floret Duacum, et le Louvaniste Pierre Van der Aa, qui devint, après son professorat, conseiller de Brabant. On a de lui un excellent traité sur les créances privil^iées f).
La carrière professorale de Mudée ne fut malheureusement pas aussi longue que celle de Cujas ; mais les seize années qu'il y consacra furent l'aurore d'une ère de splendeur pour l'école de la première université de nos provinces, dont
(*) Spinxael, p. 298 et 299.
(«) iD., p. 299.
ÉCOLE DE MUDÉE : VANDERPIET, LEONlNtS. 47
l'éclat ne devait se ternir qu'au bout de deux siècles de succès f ).
Albert de Leeuw, plus connu sous le nom de Leoninus f), succéda a la chaire de Mudée et continua d'y professer avec la même distinction. Deux des principaux ouvrages de jurisprudence qu'il a laissés prouvent qu'il était un profond jurisconsulte : c'est une centurie de concilia et quatre livres emendationum. Leoninus fut, en outre, un homme politique, et il prit une très grande part aux affaires publiques dans la révolution du xvi* siècle f).
(*) Spinnael, p, 301. — Je renvoie, du reste, aux divers articles de la Biographie universelle, que j'ai mis à profit.
(*) Il naquit vers 1520 à Boramel, en Gueldrc. (3) Paquot. f. 272 et 273. — Spinnael, p. 301 .
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