‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 3)Chapitre 24 sur 70 · CONRAD MEYT, ALBERT DURER · texte numérisé non relu

CONRAD MEYT, ALBERT DURER

lets, et peint deux vignettes. La gouvernante lui demanda ensuite un modèle de verrière pour l'église de Galilée à Gand. Elle le chargea aussi de se rendre à Bruges et d'y faire achever le manuscrit d'un autre bréviaire. Elle l'employa encore vingt jours à un petit jardin en fleurs de soie que les nonnes du monastère de Galilée exécutaient pour elle dans un coffre {^).

La cour de Marguerite recevait aussi le grand sculpteur Conrad Meyt, à qui l'on doit l'admirable monument érigé à la mémoire de l'empereur Maximilien I, dans la cathédrale d'Inspruck f). En 1526, cet artiste entreprit, aux frais de la gouvernante, l'exécution des statues d'albâtre des trois splendides monastères de Notre-Dame de Brou, à Bourg-en-Bresse près de Lyon. Il était Suisse de naissance, mais il habitait déjà les Pays-Bas en 1514.

Parmi les statuettes qui ornaient le magnifique tabernacle de l'église abbatiale de Tongerloo, construite entre les années 1558 et 1549, celles des trois sybilles étaient également sorties du ciseau de Meyt (^.

Pendant l'immense splendeur artistique de ce règne, le célèbre fondateur d'une grande école de peintres allemands forma le projet de visiter les Pays-Bas. On connaît le voyagé d'Albert Durer; sa réception à Anvers par la confrérie de Saint-Luc; sa visite à l'atelier de Quentin Metsys; sa présence à l'entrée solennelle de Charles-Quint à Gand, le 25 septembre 1520; son séjour à Bruxelles, où il fut fêté par le seigneur de Nassau ; sa liaison avec Meyt, Van Orley, Patenier, Erasme; sa visite au palais de Malines,oii Marguerite lui permit de voir ses tableaux et sa « librairie » ; sa disgrâce auprès d'elle, si bien qu'elle ne^lui offrit rien en échange de

(') MicHiKLS, t. V, p. 408-409.

(*} Van Hassblt, Reçue de Binixclles,

(») PiNCHART, notes sur Crowe et Cavaicaselle, Les anciens peintres flamands, Bruxelles, 1862, t. III, p. cccxvii.

114 MARGUERITE d'aL'TRICIIE ET L.V RE^CAISSANCË DANS LES PAYS-BAS.

ce qu'il lui avait offert et refusa même d'acheter le portrait de Charles-Quint qu'il avait peint (^); la froideur qu'il trouva à Bruxelles ; ses portraits peu ou point payés; l'accueil que lui fit Christiern 11, dont il fit le portrait; l'offre des magistrats d'Anvers de se fixer dans cette ville avec une pension annuelle ; son départ enfin devant la persistance de Charles- Quint et de Marguerite à ne montrer au grand artiste aucun intérêt.

Quoique Marguerite ouvrît ses salons aux poètes, aux musiciens et aux peintres ; quoiqu'elle cultivât elle-même avec succès la poésie, la musique et la peinture ; quoiqu'elle sût si bien

Chanter et rire,

Dancer, jouer, tout bien lire et escrîre,

Peindre et pourlraire, accorder monocordes, etc.,

elle ne cessait de se lamenter sur l'ennui mortel qu'elle traînait après elle comme un linceul de plomb :

Deuil et ennuy me persécutent tant.

Que mon esprit à comporter s'estent Tous les regretz que l'on sçaroit penser.

Et n'est vivant qui en sceut dispenser, Car en mon cas personne riens n'entend.

Pourquoy non ne veuil-je morir?

Pourquoy non ne voy-je quérir La fin de ma doulente vie, Quant j'ayme qui ne m'ayme mye, Et sers sans guerdon acquérir?

Je n'ay deuil que je ne suis morte :

Ne doy-je pas vouloir morir?...

(^) V. Reliquicn von Albrecht DOrer, etc., Nuremberg, 1528. — Alf. Michiels, Histoire citée, — Gens, Histoire de la ville cTAnvei's, — Van Hasselt, Revue de Bruxelles f décembre 1838 et janvier 1839. — Pinchart, déjà cité. — Le cabinet de larnateur et de Vantiquairey t. ï, etc.

TRISTESSES DE MARCUEIUTE. H3

Ailleurs, elle se lamente encore :

Me fauldra-il lousjours ainsi languir?

Me fauldra-il enfin ainsi morir?

Nul n'aura-il de mon raal congnoissance?

Trop a duré, car c'est dès mon enfance.

Marguerite a exposé les causes de ses chagrins dans sa Complainte sur la mort de l'empereur Maximilieii, son père(^).

Atlropos, nul ne se peult deflfendre De ton fier dart, dont tu as mis en cendre Les quatre princes que au monde aymoye mieulx Murdry les as Irestous devant mes ieulx !

Les deux premiers si furent mes maris, Dont maintes gens eurent les cueurs marris, Prince d'Espaigne et le duc de Savoye, Que plus bel homme au monde ne sçavoye :

Encoires plus pour grever mon oultraige, Les prins tous deux en la fleur de leur eaige ;

Car à dix et neuf ans le prince trespassa,

Et la mort malheureuse*son josne cueur persa.

Au beau duc de Savoye bien lui fiz de tes tours,

Car à vingt et trois ans lui fiz finir ses joui's. Et le troisième, mon seul frère (*), estoit Roy des Hespaignes et de >'aples à bon droit. Las ! tu l'as mis en un semblable erroy ; Car lu n'espargnes prince, ne duc, ne roy.

Pour le quatriesme, o Mort trop oultrageuse, Tu as estaint la fleur chevalereuse Et as vaincu celluy qui fust vainqueur^ Maximilien, ce très noble empereur, Qui en bonté à nul ne se compère (^).

Ainsi Marguerite se consume dans un sombre abattement ; elle languit dans une affection morbide ; elle ressent cet affaissement des facultés de l'âme, cette satiété de toutes choses, cette sorte d'atonie qui lui fait souhaiter de sortir de ce séjour de larmes. Elle mourut en 1550.

(*) Ce prince mourut le 12 janvier 1519.

(') Philippe le Beau, mort le 25 septembre 1506.

(') Archives du royaume, secrétairerie allemande.

110 MARGUERITE d'aUTRICIIE ET LA RE?(AISSA.NC£ DiVINS LES PAYS-BAS.

Après sa mort, les arts eurent le bonheur de voir lui succéder sa nièce Marie de Hongrie (1551-1555), qui chargea le Montois Jacques du Brœucq de relever à Binche et à Mariemont les châteaux détruits par les Français, qui ne le cédaient en rien, pour l'architecture et pour la richesse de Tornementation, à tout ce que les rois de France, Louis XH, François P' et Henri II, avaient construit avec le concoure des plus grands artistes de leur siècle. A Binche, Michel Coxie avait été longtemps occupé à couvrir de ses belles compositions les murailles et les cheminées ; on n'y voyait que statues, bas-reliefs et ornements dus au génie de Jacques du Brœucq. Les parquets, les portes, les meubles étaient l'œuvre d'ébénistes allemands, qui avaient reproduit en incrustation le plan de la ville et du château de Binche. Marie avait rassemblé dans ce château des objets d'art sans nombre et des manuscrits d'une haute valeur. La lettre 31 couronnée apparaissait jusque sur les girouettes qui surmontaient les deux tours ornant l'entrée de l'édifice (^).

La princesse possédait encore un autre château, celui de Turnhout, où elle fit installer, en 1556, une bibliothèque de manuscrits, presque tous reliés avec luxe, que Philippe II réunit en 1559 à celle des ducs de Bourgogne, déjà enrichie par l'héritage de Marguerite d'Autriche. Il ne parait pas que le roi d'Espagne ait distrait de la succession de sa tante pour le donner au monastère de Saint-Laurent de l'Escurial, autre chose qu'un superbe évangéliaire de xi"" siècle, que la reine Marie avait rapporté de Hongrie, avec l'incomparable missel exécuté pour le roi par Mathias Corvin, en 1485 Q.

Le château de Turnhout était surtout remarquable par les sculptures qui le décoraient ; c'étaient des productions de Conrad Meyt.

L'inventaire des meubles du château mentionne encore d'autres pièces de sculpture en marbre blanc, en jais, en

(') PiNCHART, Revue universelie des arls^ t. III, p. 128. (-) Id., ibUL, p. 128-120.

MARIE DE IIONGRIE. 117

ambre et en albâtre, dont Tune, un Enfant se tirant une épine du pied y était une œuvre nonpareille (^).

Marie possédait un nombre considérable de portraits et de tableaux faits par le Titien, une toile de grande dimension <le Jean Van Eyck, trois pièces capitales de Coxie, six portraits par Antoine de Moor, ainsi que d'autres, par Guillaume Scroles, Jean Vermeyen et François de Hollande f).

Le gouvernement de Marguerite d'Autriche et de sa nièce a été comparé à juste titre au règne de François P% pour sa large compréhension de la renaissance littéraire et artistique.

(') PiNCHART, Reçue uniterseUe des arts y p. 120-130. (■2) Id., ibid., p. 133-136.

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