IL EST PERSÉCUTÉ A BRUXELLES
plus heureux comme grenouille que comme roi ou comme philosophe. »
En même temps, il se prononçait avec une grande vivacité contre les procédés de Charles-Quint : « Je sais, s'écriait-il, combien, en général, la vérité est entourée de haine et de périls. Si l'empereur connaissait toutes les circonstances de la cause que je défends, s'il savait ce que j'ai souffert, s'il avait lu enfin ce que j'ai écrit pour ma justification, il me serait plus favorable. Mais, hélas! à la cour des rois, la méchanceté des calomniateurs l'emporte sur la considération des gens de bien (^). »
Agrippa, restant, sans nouvelles du grand conseil, crut devoir se justifier devant le public. C'est pourquoi il se retira à Francfort et donna son Apologie et sa Plainte à un imprimeur de Bàle, qui les publia l'année suivante. A la fin de lâ32, il adressa de Bonn à la gouvernante des Pays-Bas, Marie de Hongrie, une requête tendant à obtenir l'arriéré de son traitement comme indiciaire et historiographe. Il était du reste toujours plein dfi colère contre l'empereur, et il souhaitait à « ce Nabuchodonosor d'être changé de nouveau de bête en homme f) ». Il en voulait aussi aux ministres de la cour de Bruxelles, et disait à Marie que Charles-Quint, égaré par quelques hypocrites, l'aurait perdu sans l'intervention de ses protecteurs, l'évêque de Liège, Evrard de la Marck et le cardinal Campège, légat du pape à Bruxelles f ).
La requête d'Agrippa étant demeurée aussi sans réponse, il s'établit à Cologne, où il avait été appelé par l'archevêque. Il annonçait alors un ouvrage contre les dominicains, qui aurait réjoui bien des gens dans l'Ëglise et hors de l'Ëglise. Comme ils étaient les principaux directeurs de l'Inquisition, il ne faut pas s'étonner qu'il ne les aimât guère. La patience lui échappait lorsqu'il les voyait si indulgents pour les
(*) Apud Meitsbrs» p. 353.
(') « Utinam hic Nabachodonosor aliquando ex beslia rediret in hominexn. n
(») Melners, p. 354-358.
erreurs de leurs confrères et si durs pour les propositions équivoques des autres gens (^).
Il faut citer encore d'Agrippa la Clé de la philosophie occulte^ qu'il garda uniquement pour ses amis du premier ordre et où il s'éloigne peu des spéculations du quiétisme.
On a raconté bien des fables sur sa mort, le fait est qu'il mourut à Grenoble, en 1535, dans un état voisin de la misère, laissant la réputation d'un esprit inquiet et aventureux, qui avait touché à toutes les branches des connaissances humaines sans pouvoir se dégager d'une tendance naturelle au mysticisme et au charlatanisme scientifique. Il a dû à cette tendance le vernis de sorcellerie qui entoure encore son nom, et qui a longtemps accrédité des fables ridicules sur son genre de vie.
Le plus remarquable de ses disciples fut, sans contredit, Jean Wier ou Weyer (Piscinarius), né en 1515, à Grave, dans l'ancien Brabant, d'une famille noble, originaire de la Zélande. Jeune encore, il était allé étudier la médecine à Paris et il y mérita l'estime de Marguerite de Valois, reine de Navarre, qui lui confia l'éducation de ses deux fils et de son neveu. Doué d'un grand esprit d'observation et jaloux d'étendre le cercle de ses connaissances, Wier entreprit plusieurs voyages et visita les côtes d'Afrique et l'île de Candie. Devenu ensuite premier médecin du duc de Clèves, il remplit, pendant trente ans, cet emploi de la manière la plus brillante. Mais c'est moins à ce titre qu'il mérite la reconnaissance des amis de l'humanité que pour avoir tenté, le premier, de détruire un des préjugés les plus barbares de son siècle. Ce fut dans cette vue qu'il publia son fameux traité De prœstigiis dœmonum.
N'osant pas nier que le diable ait reçu le pouvoir de tourmenter les hommes, il s'efforce de montrer qu'on a tort d'attribuer à l'esprit malin les phénomènes qui peuvent
(*) Bayle, /. c, p. 110.