‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 3)Chapitre 36 sur 70 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Avant le xyf siècle, un élément satirique d'une très grande puissance s'était manifesté dans le peuple. Nulle part les classes inférieures n'avaient autant conscience de leurs forces et n'étaient aussi résolues que dans les Pays-Bas. L'esprit de critique, de bon sens, de saine raison, se reflète dans presque toute la littérature nationale du xiv* et du xv® siècle. Aussi Érasme, écrivant VËloge de la folie^ savait très bien qu'il touchait la fibre populaire, en assurant le triomphe du sens commun, cette philosophie du peuple, sur l'esprit des classes privilégiées, c'est-à-dire de la noblesse, du clergé, des docteurs (^).

C'est cet esprit critique qui produisit le Bateau des fous {dus Narrenschiff) ou le Vaisseau de la Narragonie [pays des fous f)], par Sébastien Brandt,- syndic de la ville de Strasbourg f) et commensal de l'empereur Maximilien P'. Avant la fin du XV* siècle, plusieurs éditions avaient répandu le Narrenschiff dans toute l'Allemagne, il s'y maintint dans cette haute faveur pendant tout le xvf siècle; des traductions le firent connaître à l'Angleterre, à la France et surtout à la Belgique. Un ami du poète, un prédicateur fameux de ce temps, Jean Geiler, de Kaisersberg, en avait même fait le texte de beaucoup de ses sermons. Ce n'est pas qu'une verve émi-

(*) Hagen, 1. 1, p. 77 et 78.

(*) Voy. Seb. Brandt, Navis stuUwum, oft der sotten schip, verciert met 1 15 schoone figaren. TTiantwerpen, bij J. Van Ghelen, 1584, in-4®. (»} Il y naquit en 1458.

uemment poétique caractérise ce livre; Brandt ne manie pas le fouet d'Horace ou celui de Juvénal; il n'a ni invention, ni allégorie, ni images brillantes; mais il abonde en réflexions morales, en sentences rendues avec énergie ; et voilà précisément ce qui fit l'immense succès du livre dans un siècle où le public était raisonneur et avide de discussions et de doctrines. Le Bateau des fous fut lancé en temps opportun. L'auteur se range modestement dans la grande famille des sots, tout en faisant remarquer que sottise reconnue est principe de sagesse. A défaut de sentiment esthétique, on ne peut lui refuser un esprit philosophique et libéral qui plane sar l'ensemble 'de la vie. humaine et tient registre de toutes ses misères (^).

Brandt était catholique, profondément catholique, car il avait composé des histoires de saints et des poèmes latins en faveur de la Vierge ; dans la Nef des fols^ il critique avec beaucoup de véhémence les amusements profanes du peuple, tels que la danse, le jeu, les kermesses, le tir à la cible, etc. 11 en exerçait d'autant plus d'influence lorsque, dans son grand poème, il se prononçait contre l'opulence des mornes mendiants, contre les reliques des saints, lorsqu'il persiflait le foin de la crèche de Bethléem et les plumes des ailes de l'archange Michel; lorsqu'il recommandait à ses contemporains la sagesse de l'antiquité grecque : la chasteté de Pénélope et de Lucrèce, la profondeur idéale de Platon, le calme sublime de Socrate et l'heureuse pauvreté de Fabricins.

Connais-toi toi-même^ voilà le fondement de ses doctrines. Comme les réformateurs, il attaque les abus d'une érudition stérile et d'une théologie où le dogme étouffait la morale f).

L'Europe était émue, les couronnes pleuvaient sur l'Alsa* cien, le savant Trithème appela son livre un livre divin et Rabelais s'en inspira. Il en fut de ce livre comme du Renard; chaque peuple voulut avoir son Vaisseau des fous. Il en existe

{*) Nouveau dictionnaire de la cotwersation, t. IV, p. 32 et 33.

(«) Gervinus, Geschichted. deiUschen DicJukunst, Leipzig, 1853, t. U, p. 350.

LA NEF DES FOUS. REmAERT DE VOS. 147

une imitation latine par notre célèbre imprimeur Josse Bade d'Assche (^). Le poème du premier n*avait qu'un seul vaisseau dans lequel naviguaient les fous, tandis que celui de Bade possède onze différentes nacelles correspondant aux onze sortes de fous qu'elles portaient.

Ces tendances populaires, dont on trouve déjà des traces au xni* siècle, formaient un contrepoids salutaire à ce que le mysticisme avait d'excentrique; maïs comme toutes les choses de ce monde, elles avaient aussi leur côté faible. Le naturel y dégénérait en grossièreté, la force physique y était portée au sensualisme, et la prédominance de la raison au mépris de la civilisation. C'est ici que se rapprochent deux extrêmes : le mysticisme rejetait aussi la science de l'école; sur les cimes les plus élevées de la contemplation, il avait perdu terre et ne voulait plus entendre parler de la philosophie. Le peuple, de son côté, la persiflait parce qu'elle paraissait inutile au gros bon sens des masses. Il n'y aura rien d'étonnant quand ces deux directions se trouveront plus tard unies dans l'anabaptisme de Jean de Leyde (^).

Heureusement, la littérature classique intervint pour modifier et anoblir l'une et l'autre de ces tendances exclusives. Dans les doctrinaux du xiV* siècle, on remarque déjà une grande connaissance des classiques anciens, de Cîcéron, de Sénèque, de Caton, d'Ovide, d'Horace, voire d*Hippocrate et de Galien. De même, les Frères de la vie commune expliquaient, après la Bible, les moralistes païens, Cicéron, Sénèque et d'autres 0.

L'imprimerie contribua puissamment à activer le mouvement de la littérature populaire. En 1498 parut le chefd'œuvre classique du peuple flamand, le Reinaert de Vos^ remanié et traduit en vers saxons par Henri d'Alkmaar, un

{*) Jodoci Badii ctscensit, StuUifere navictile seu scaphe fatuarum moidierum, etc. Impressit Johannes Pruscivis argentinensis, anno salutis 1502, in-4°, {•) Haqen, 1. 1, p. 78.

(*) lD.,t. I, p. 114.

élève de ZwoUe, et dont la polémique pleine d*humour contre le clergé rappelle les tendances des libres-penseurs parmi les Frères de la vie commune. Outre que c'est une satire mordante des cours, de leurs vices, de leurs intrigues, de leurs débauches et même de leurs coups d'État, le nouveau Renard, déjà traduit en 1554 en allemand, attaque plus particulièrement l'édifice de la hiérarchie romaine. Il peint les mœurs impudiques du clergé, ses concubines, ses bâtards huches dans les meilleurs emplois. « Ce sont les prêtres, gras et dodus, qui dégoûtent le monde de toute espèce de religion et de vertu. Ils ne pensent qu'à bien boire et à bien manger, qu'à vivre dans l'orgueil, la bonne chère et l'ivrognerie. Ils ne s'adressent aux laïques que pour avoir leur argent, et ceux-ci, à leur tour, croient pouvoir vivre dans le vice, ayant devant eux le mauvais exemple de leurs pasteurs. Les abbés, les évêques et la cour de Rome ne valent pas mieux que le clergé inférieur. On y parle beaucoup, il est vrai, de droit et de vertu ; mais, là comme ailleurs, en haut comme en bas, tout est vénal. Quiconque sait financer y obtient tout ce qu'il veut ; malheur à celui qui n'a rien dans sa bourse ! Toute la puissance de la cour pontificale est entre les mains du cardinal Jamais-Assez, qui a pour secrétaire Jean-Parti; pour attelage, Obéissance-Servile ; pour notaire apostolique et bachelier in titroque, Droit-Tortueux, et pour juges. Monnaie^ Ëcu et Denier {Moneta, Nummus et Denarius) f). »

Toutes ces productions portent l'empreinte du bon sens du peuple flamand, sens prosaïque, bourgeois, trivial même, mais ennemi du mensonge et de la corruption. C'étaient, suivant l'expression d'un écrivain du temps, « des coupes de vin pur, des mets de princes dans des vases sans ornements f) ».

Une autre satire également populaire, YUylenspiegel {Tid

0) Hagen, t. I, p. 114 et 115. — Ullmann, t. II, p. 300 et 301. Hagen, ibid, — Rankk, 1. 1, p. 252-256.

UYLENSPIEGEL. 149

l'Espiègle)^ du savant franciscain allemand Thomas Murner (^), ne ménageait pas davantage les mœurs du clergé. Elle montrait les curés accompagnés de leurs belles chambrières, assis ensemble sur de jolis chevaux ou bien à table, « aussi gourmands que stupides f) ». Ces hardiesses valurent, en 1579, à cette publication les honneurs de V Index de Philippe II et lui attirèrent, en 1586, les colères du premier greffier de la ville de Bruges, maître Jean-Baptiste Van Belle. Ce plaisant docteur, en droit eut l'imprudence de dire que le livre d'Uylenspiegel méritait les flammes du bûcher, et son spirituel héros, les gémonies. VIndex du tyran et les malédictions du docteur n'empêchèrent pas la foule des curieux de visiter, comme auparavant, une pierre sépulcrale qui se trouvait près de la tour de l'église de Damme, et qui passait à tort pour celle de Tiel f).

Ason apparition, YUylenspiegel fut accueilli avec un enthousiasme extraordinaire par la Belgique de la Renaissance. D'innombrables sociétés de rhétorique avaient en Flandre leur fou officiel. On allait même plus loin : dans le Hainaut, la petite ville de Soignies avait l'habitude d'élire un pape de^ fous, personnage qu'on a appris à connaître dans le plus célèbre roman de Victor Hugo. Les rapports de commerce qui existaient entre l'Allemagne et Anvers avaient fait parvenir YUyleiispiegel dans cette ville; et l'on sait que le bas-saxon, dans lequel il est conçu, diffère peu de l'ancien flamand. Le rire était à l'ordre du jour dans cette opulente cité, et bientôt on y publia une édition flamande de YUylenspiegel. Un peu raccourcie en certains endroits, elle comptait quelques chapitres de moins que l'original (^).

(*) Nô aux environs de Strasbourg en 1475, mort en 1535.

(*} Rankk, p. 253 et 254.

(3) Delbpikrrr, Les aventures de Tiel XJlenspiegel. Brux., 1840^ p. 214 et 215. — Van Duysb, Histoire joyeuse et littéraire de Tiel V Espiègle, Gand, 1858, p. HT, IV, XIV, xx-xxvi (d'aprèfl Lappenberg, D^ Thomas Mumers XJlenspiegel. Leipzig, 1854, p. 304, 338, 340, 384, 412).

(*) Van Duysb, p. xiv et xv (d'après Lappenberg, p. 153 et 160).

« Si Charles-Quînt a lu les merveilleuses aventures du bouffon, ce fut, sans doute, eu cachette. Elles furent connues en Flandre vers le temps où ce prince pensait à organiser ou venait d'organiser la censure contre la presse pour s'élever de là à l'inquisition contre la conscience. Charles ne devait pas se complaire à plus d'un chapitre du fameux livre, qui ne respectait pas toujours les majestés de la terre (^). » Mais le fou officiel de ce prince, Pape-Thuin, ancien marguillier de Louvain, faisait ses délices de la lecture des drôleries de son confrère et savait en tirer habilement parti.

La Flandre avait envié ce livre à rAUemagne, la France l'envia bientôt à la Flandre. Ce fut en 1552 qu'on publia à Paris : Ulespiègle, de sa vie, de ses œuvres et mei^eilleuses aventures par lui faictes, et des grandes fortunes qu'il a eues : lequel par nulles fallaces ne se laissa tromper, nouvellement translaté et corrigé de flamand en françoys. Plus d'une bonne fortune attendait ce livre dans la patrie du curé de Meudon, où Ronsard fut le premier bel esprit qui naturalisa le mot Espiègle. Le succès que le bouffon obtint à Paris le mit à la mode : on le traduisit dans presque toutes les langues de l'Europe (*). En 1567, le Bruxellois Ëgidius Periander le traduisit même en vers latins.

On peut dire que Murner fut, avec Rabelais et Érasme, un des triumvirs de la facétie philosophique au commencement du xvi"* siècle. Mais ni les héros fantastiques de Rabelais, ni VËloge de la folie n'ont pu atteindre à l'immense popularité de VUylenspiegel. Rabelais et Érasme écrivirent plutôt pour les savants que pour les masses, Murner écrivit plus pour les masses que pour les savants f).

Faut-il s'étonner des rigueurs de Philippe II à son égard? Non, sans doute. « VUyleuspiegel^ avec de notables variantes, était devenu l'organe de cette puissance populaire qui, pen-

(^] Van Duysk, p, iv-xvi.

('^) Id., p. xvHi-xx (d'après Lappexberq, p. 305-308).

(2) Van Duyse, p. xxxiv.

HlIAIRE BERTnOLF. 151

dant la révolution, avait regarde en face la puissance royale et celle qui était assise sur un trône plus élevé encore. Jusqu'en 1621, YUylenspiegel figure parmi les livres qui étaient non seulement défendus aux éèoles, mais encore à tous les fidèles. Ainsi le voulait une censure de l'évêque d'Anvers (^). » Mais on vivait alors en pleine Belgique espagnolisée, au milieu du plus ignare, du plus rétrograde et du plus fanatique de tous les clergés. Il aurait dû se souvenir cependant, ce clergé, que, si Mumer, comme Érasme, avait attaqué les abus de FËglise, si même son livre avait côtoyé toutes les tendances réformatrices, Fauteur avait non seulement respecté les dogmes du catholicisme, mais encore les avait défendus contre Luther, qu'il s'était mis à la tête de son ordre pour combattre le moine Augustin, et qu'il faillit tomber victime de son courageux dévouement à l'ancienne religion, dont il aurait pu être un des plus formidables adversaires, un de ces antagonistes dont les coups sont des coups de mort f).

Reconnaissons-le toutefois, si, dans YUylenspiegel, il y a des contes fort agréables, des malices innocentes qui font rire, on y trouve aussi des tours pendables, des actions inspirées par une méchanceté naturelle et gratuite et qui n'excitent pas la moindre gaîté. Ajoutons que les récits les plus grossièrement orduriers y tiennent une large place f).

Celui qui tient le premier rang après l'auteur de YL/ylenspiegel fut Hilaire Bertholf, né en 1478 à Gand et mort à Pai'îs dans la seconde moitié du xvi* siècle. Il était aussi remarquable par la laideur de sa figure que par les saillies de son esprit. Érasme admira les mérites d'une pièce de vers latins dont il lui fit hommage. Bertholf voyagea en France, y fut admis à la cour et se mit, à Lyon, en rappoit avec Rabelais, dont le rapprochaient ses goûts et la causticité de sa

(*) Van Duysb, p. xvii.

(•) Lappenberg, p. 403-411. — Van Duyse, p. iii-x et xiri.

(') Jeannet, Les aventures de TU Vlenspiègle. Paris,. 1866, p. vi.

verve, si bien que l'auteur du Pantagruel vécut avec lui dans rintimité pendant deux ans, se réjouissant de ses facétieuses excentricités. Ses poésies badines furent publiées vers 1550, à Cologne, mais on n'en connaît jusqu'ici aucun exemplaire. Le philosophe français Charron aimait également Bertholf pour ses spirituelles réparties. On lui attribue à tort la composition de deux histoires populaires flamandes : le Curé de Lapschure et Tyl Uylenspiegel. Peut-être s'est-on fondé sur la tournure railleuse de son esprit pour le gratifier de la paternité de ces ouvrages. Bertholf, qui était bossu et fort ami de la dive bouteille, est une personnalité qui appartient plutôt à la tradition qu'à l'histoire f).

Des sociétés de poètes dramatiques, dont l'organisation définitive ne remonte pas au delà du xv* siècle, devinrent, sous la maison de Bourgogne, ces redoutables chambres de rhétorique répandues dans toutes les provinces des Pays-Bas et qui firent trembler le duc d'Albe lui-même. La poésie passait ainsi des mains de la chevalerie et du clergé, qui s'en était principalement servi pour ses représentations bibliques, dans celles de la bourgeoisie et du peuple f).

Les rhétoriciens {rederykers) se multiplièrent bientôt d'une manière incroyable, non seulement dans les villes, mais encore jusque dans les plus petits villages, et l'on serait forcé de conclure à une haute culture littéraire dans les Pays-Bas, si l'excellence des productions avait été dans une proportion quelconque avec le nombre des poètes f).

Les rhétoriciens, en effet, n'éprouvaient pas le besoin d'une inspiration supérieure; ils ne voulaient pas même, comme les chroniqueurs et les moralistes, être utiles à leurs

(*) De Saint-Genois, Biographie ^laiionaîe, t. II, i, p. 314.

{*) Grimm, Uber den alldeittschen meistergesang, p. 156. — Hoffmann Fallsrs- LEBBNSis, Hoi^ Belgicœ, t. VI, p. 211 et 212. — Willems, Belgisch Musettm^ t. IX, . 37 et 38. — De Clercq, Verhandeling over den invloed 'der vreemde lutterku7tde op de Nederlansche, p. 76 et 77. — Van Kampen, Geschichte der t>ereinifft in Niede7*lande, t. I, p.*315.

(«; Van Kampen, p. 316.

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