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LES CIUMBRES DE RHÉTORIQUE

contemporains; toute leur science consistait enjeux de mots et en rimes. Leurs diverses sortes de poésies étaient connues sous le nom de refrains, de ballades, de rondeaux, etc., toutes désignations d'origine française. Leurs chambres avaient des formes déterminées ; leurs chefs se prélassaient sous les glorieux titres d'empereurs et de princes, sans dédaigner, toutefois, les appellations bourgeoises de chefs-doyens, de capitaines, de facteurs, etc. Elles avaient aussi leur fiscal pour les amendes pécuniaires, leurs farceurs, chargés d'amuser les chambres et le public, et un porte-drapeau pour les occasions solennelles. Chacune d'elles avait son blason, ses insignes, ses devises. Les concours qu'elles établirent furent l'occasion de fêtes souvent luxueuses, de grandes réunions d'hommes et de démonstrations patriotiques.

Leur organisation, qui remonte généralement aux xiv® et XV* siècles, avait été régularisée par une ordonnance de Philippe le Beau, rendue en 1493, à Malines, dans une assemblée générale de toutes les chambres de rhétorique de langue flamande. Une chambre souveraine de quinze membres fut instituée sous le nom de Jésus avec la fleur de baume, dont le chapelain du duc fut nommé chef suprême ou prince souverain. En 1505, cette autorité centrale fut transférée à Gand, et Philippe y fit ériger, pour la chambre, un autel dans la chapelle de Sainte-Barbe, dans la Cour du Prince. Maximilien confirma cet arrangement au nom de son petit-fils Charles (1510). Il paraît qu'après les troubles de France et de Hollande, de 1481 à 1492, auxquels peut-être les rhétoriciens avaient pris part, les princes bourguignons avaient cherché à gagner ces sociétés, aussi nombreuses qu'influentes, en s'en faisant eux-mêmes membres, en leur donnant une forme régulière et en s'appliquant à les rendre le plus inoffensives que possible f).

La protection accordée aux chambres de rhétorique par

(*) Snkllaert, Yerhandéling aoer de nederlandsche dtchtkunst in Belgie (Mém. cour, de TAcad., t. XIV), p. 152 et 153. — ViLN Kampen, p, 316 et 317.

154 LA SATIRE POPULAmE.

les ducs de Bourg^ogne fut cause que non seulement la langue française et Tesprit français y pénétrèrent par degrés, mais qu'en même temps, et surtout depuis le commencement du XVI* siècle, le goût de la poésie et du théâtre n'y fit que grandir. A Anvers, presque chaque rue avait son théâtre ; la Flandre et le Brabant étaient inondés de poètes, et cela s'explique : chaque chambre avait un facteur qui était son poète officiel et instruisait ses membres dans l'art de la rhétorique. Vers le milieu du xvi* siècle, Mathias Casteleyn, d'Audenarde, publia à ce sujet un ouvrage spécial qui resta longtemps la législation de ce Parnasse : VArt de la rhétorique, paru à Gand en 1555. La versification de saliAélorique pêche habituellement dans la mesure, et elle est chargée de barbarismes (^). C'est lui qui moralisa l'histoire de Pyrame et de Thisbé, en comparant Pyrame à Jésus-Christ, Thisbé à la nature humaine.

Sous le titre de Ballades de Tournai^ Casteleyn avait publié des pièces de vers dans lesquelles il se moquait du roi de France, en lui faisant des compliments de condoléance sur la perte de Tournai, en 1521; et, dans ses chansons, il exaltait la gloire de la Flandre, la défaite des Français et le triomphe de Charles-Quint. Casteleyn était aussi facteur de la chambre de rhétorique la Marguerite (Kersauve) f).

Casteleyn était à peine disparu du monde (1548) qu'un autre Audenaidais, Van den Bussche, surnommé le Sylvain de Flandre f), se distingua dans le monde littéraire par ses vers français. Il vivait à la cour de Charles IX et de Henri III (^). Il était Français par ses chants, mais Belge par le cœur, suivant l'expression de Jean d'Aurat, le maître de Ronsard. Et, trois quarts de siècle après sa mort, Guillaume

(^) Snellaert, Verhandeling, p. 150-158. — Biographie universelle, article Casteleyn. — Conf. Jonckbloet, /. /., p. 474 etsuiv.

{*) Van Cauwenberghe, Lettres sur r histoire cTAudenarde. Audenarde, 1847, p. 202.

(') Né vers 1535, mort vers 1585.

(^) Van Cauwe^'berghe, p. 203.

corsGOuns des ghâmbres de rhétorique. !S5

Colletet le salua du beau litre de prince des poètes de sa nation (^).

Un ami de Gasteleyn, le curé Walckens, d'Audenarde, s'est fait connaître par un poème sur la prise de sa ville natale par les gueux en 1572, poème en 167 strophes de huit vers f).

Audenarde n'a pas seulement donné le jour à des rhétoriciens, elle a encore produit un prédicateur célèbre, Jean Royard, frère mineur observantîn f), qui avait fait une étude particulière du sens littéral de FËcriture et qui passait à Anvers pour le plus grand orateur évangélique de la première moitié du xvi" siècle (^).

Il y avait deux sortes de chambres : les unes libres, c'est-àdire reconnues et favorisées par le gouvernement, les autres non libres, c'est-à-dire établies par des personnes privées, sans la connaissance du gouvernement. Ces dernières, sm*tout, jouaient le rôle que remplit de nos jours la presse périodique dans les pays constitutionnels ; elles attaquaient tout à la fois les abus de l'État et de l'Église. Sous ce rapport aussi, on peut comparer les rhétoriciens aux poètes comiques d'Athènes; il leur manqua une chose : la verve de la scène athénienne. Mais en mettant sur les tréteaux les prêtres et moines, en chair et en os, les rhétoriciens donnaient accès non seulement aux idées de la réforme, mais encore à celles de l'anabaptisme. La foule accourait pour assister à des représentations mythologiques, à des allégories, à des moralités (représentations sensibles d'une vérité morale), à des esbatements (comédies), à des farces, bouffonneries et prologues f).

La plupart des morceaux que l'on couronnait dans les concours particuliers ou généraux étaient des ballades,

(*) Helbig, Œuvres inédites d'Alexandre Syhain de Flandre, p. vi et vu.

(*; Van Cauvbnberghb, p. 207.

P) Né à la fin du xv« siècle, mort à Bruges en 1547.

(*) Van Cauwenberghk, p. 203-206.

(') Van Kampen, t. I, p. 317 et 318.

quelquefois des chansons. Parmi les premiers, plusiem-s sont remarquables et revêtent les rjthmes les plus savants, que Sainte-Beuve et Victor Hugo ont ressuscites de nos jours.

Chaque année, les chambres ouvraient des fêtes auxquelles les chambres du pays étaient invitées par une carte, laquelle indiquait les sujets à traiter au concours et les prix destinés aux vainqueurs. Outre ces prix, il y en avait pour la société qui faisait son entrée avec le plus de magnificence, pour celle qui venait de la ville la plus éloignée, pour celle qui faisait la plus belle illumination ou le plus beau feu de joie; enfin, pour celle qui représentait la meilleure farce, moralité ou mystère.

Voici un refrain composé au mois de mai 1477, par la chambre de Tournai ; il semble résumer en un trait énerçique ce qui manquait à Charles le Téméraire :

Bien commenchier et mieulx conclure (^).

Voici une strophe de la ballade couronnée en 1487; elle rend assez vivement l'état du pays, rempli de troubles sanglants depuis la mort de Marie de Bourgogne :

Dol, murdre et perdition

Perchoit-on Jusques entre soer et frère, Et griefve subvertion

D'union De mal en pis persévère (*).

Une de ces fêtes les plus célèbres fut celle qui eut lieu dans Anvers en 1561. La chambre des Violiereti avait invité les villes flamandes à s'y rendre le 1*' août et à y apporter leur solution à cette demande : « Qu'est-ce qui incite le plus aux

(*) Ritmes et refrains tournaisiens, etc. (1477-1491). Société des Bibliophiles belges. NO 3, Mons, 1837.

(*) Van Hasselt, Essai sur la poésie fi'ançaise eii Belgique (Mém. cour, de FAcad.), t. XIII, p. 139.

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