‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 3)Chapitre 43 sur 70 · JEAN LE BEL ET FROISSART. MONSTRELET · texte numérisé non relu

JEAN LE BEL ET FROISSART. MONSTRELET

semble avoir eu pour objet principal de conserver la mémoire des guerres qui désolèrent, de son temps, la France et les pays voisins, de faire connaître particulièrement les personnages qui se distinguèrefnt dans les batailles, les assauts, les rencontres, les duels, les tournois, et d'apprendre à la postérité que son siècle a produit autant de héros qu'aucun de ceux qui l'ont précédé, il ne néglige pas de rendre compte des grandes choses, soit politiques, soit ecclésiastiques, qui tombent au temps dont il ne paraît vouloir écrire que l'histoire militaire. On y trouve, sur les conciles de Pise, de Constance et de Baie, des renseignements importants que les auteurs qui en ont écrit l'histoire ont dû lui emprunter pour les combiner avec les autres mémoires sur lesquels ils travaillaient (^). »

Ce que l'on peut reprocher à Monstrelet, c'est la pesanteur de son style : rien, chez lui, ne rappelle le charme de diction qui distingue Froissart. Toutefois, sa narration ne manque pas de clarté; ses réflexions sont en petit nombre, mais pleines de justesse. Enfin, ce qui est beaucoup plus remarquable, son esprit ferme et judicieux s'élève au-dessus des préjugés de son siècle : ce n'est pas dans son livre qu'il faut chercher ces faits ridicules de sorcellerie, de magie, d'astrologie, et ces prodiges absurdes qui déshonorent la plupart des ouvrages de ses contemporains f).

Ce n'est pas tout ; les obsei'vations auxquelles il se livre dans les récits de batailles, de sièges, de prises de villes emportées d'assaut, indiquent généralement un cœur compatissant aux malheurs du peuple, « Il semble alors s'élever au-dessus de lui-même; son style, d'ordinaire lâche et sans vie, acquiert de la force et de la chaleur. S'il raconte les préparatifs et le commencement d'une guerre, son premier mouvement le porte à déplorer les maux dont il prévoit que les

(>) Dacier, p. 15 et 16. — Du Rozoir, p. 45 et 46.

(*) Dacier, p. 16-24. — Du Rozoir, p. 45 et 46. — Conf. Dusevkl, Bulletin de la Société de Vhistoire de France, t. II, p. 226-228. "*

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elasses laborieuses seront bientôt accablées. Peint-il le désespoir des infortunés habitants de la campagne, pillés et massacrés par les différents partis, on sent qu'il en était pénétré et qu'il s'attendrissait en écrivant. L'humanité était le fond de son caractère; on peut y ajouter l'amour de la vérité (^) », bien que son affection pour Philippe le Bon Tait fait accuser de partialité pour la maison de ce prince (*).

Froissart et Monstrelet n'appartiennent qu'à l'histoire littéraire ; Commines f), leur successeur, appartient à l'histoire politique. Élevé à la cour de Philippe le Bon, compagnon des plaisirs du jeune Charles le Téméraire, il était appelé, selon son expression, à voguer sur la grande mer des affaires humaines (^).

« Pour apprécier le mérite de Commines, mérite isolé dans son époque, dit Philarète Chasles, il faut le comparer aux chroniqueurs contemporains : à Jean de Troy, dont la plume scrupuleuse notait en style de greffier tous les événements survenus dans Paris, le sermon d'aujourd'hui, l'orage de la veille, et écrivait avec la même bonhomie les détails d'une fête populaire, l'arrivée des ennemis, les bons tours que les dames de la capitale jouaient à leurs époux, et la misère du royaume. »

Ce qui excite l'étonnement, c'est que voyant la monarchie moderne sur le point de se former, victorieuse de la féodalité et entièrement indépendante de son action temporelle, Commines élève la voix en faveur des peuples et leur reconnatt des droits que les princes sont obligés de respecter. Le pre* mier de ces droits, parce que tous les autres en découlent et le supposent, c'est que personne n'étant autorisé à prendre le bien d'autrui, pas plus le roi celui d'une nation qu*un

(*) D ACIER, p. 25. — Du RozoïR, Nouveau didionnaire de la conversation, ^ t, XVIII, p. 76.

(*) D ACIER (p. 25-32) a cependant prouvé que dans cette accusation on a beaucoup exagéré.

{^) Né en 1445, au château de Commines, sur la Lys, à deux lieues de Menin, (*) Du RozoïR, Mémoires cités, p, 48 et 49,

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simple particulier celui de son prochain, l'impôt doit être voté librement et n'est légitime qu'à cette condition. Mais s'il en est ainsi, il faut que la nation soit représentée par des délégués qui aient mission de parler en son nom et de voter pour elle les sommes jugées nécessaires à l'entretien et à la défense de l'État, Le pouvoir des rois ne doit donc pas être absolu ; il faut qu'il soit tempéré par celui des États généraux. De là la prédilection de Commines pour ces assemblées et la préférence qu'il donne au gouvernement anglais sur tous les autres. Il regarde le pouvoir absolu comme aussi dangereux pour ceux qui l'exercent que pour ceux qu'il opprime ; car, ne connaissant plus de frein, les rois ne compteront plus avec les obstacles, n'écouteront plus la voix dç la modération et de la sagesse et se précipiteront à leur perte {^).

Si l'on peut admirer, dans Commines, l'homme de génie dont l'œuvre fut involontairement l'expression de l'esprit belge, positif et libre, on chercherait en vain chez lui l'honnête homme et le citoyen f). Commines a trahi son souverain, son protecteur et sa patrie pour se vendre à un tyran dont il a secondé tous les actes injustes, cruels, perfides et révoltants. Son nom a été justement flétri par la plume indignée de Voltaire.

Dans deux châteaux voisins des bords de la Lys et situés à trois lieues l'un de l'autre, l'on montrait, au xv* siècle, le berceau de deux nobles chevaliers dont la naissance avait été à peine séparée par un intervalle de treize ans : le premier se nommait Philippe de Commines, le second était Jean de Dadizeele f).

Philippe de Commines et Jean de Dadizeele vécurent

(') Franck» Réfojinateurs a piMicistes de V Europe, p. 423.

(*) Cam. Picqué, Mémoire sur Philippe de Commines [Mém. cour. deVAcad-t in.8S t. XVI. p. 3, 4 et 13).

(') Mémoires de Jean de Dadizeele, dans le Recueil de chroniques, docume7its, etc., concernant lliistoire de la Flandre occidentale, 3* série, p. t.

ensemble à la cour des ducs de Bourgogne, mais ils écoutèrent des influences toutes différentes. Tandis que Philippe de Commines jouissait du succès d'une trahison, Jean de Dadizeele se plaçait à la tête des communes flamandes et assurait leur triomphe, que de terribles revers semblaient avoir rendu à jamais impossible. Néanmoins, Commines a passé à la postérité avec l'éclat d'un génie immortel. Les éditions de ses mémoires se sont multipliées, et il est devenu, entre Froissart et Machiavel, le représentant le plus habile de la forte littérature historique. Dadizeele avait aussi écrit ses mémoires. Ils ne font pas, malheureusement, un monument littéraire ; ils offrent cependant un haut intérêt et ils formeront désormais le titre le plus respectable de l'indépendance flamande au xv* siècle. Ce qui peut manquer à l'élégance du récit y est compensé par le souvenir d'une vie toute remplie de loyauté, de dévouement, de vertu, et tranchée, en 148!, par un assassinat qui seul aurait suflS pour déshonorer le règne de Maximilien d'Autriche f).

Chastellain n'a pas l'indignation profonde et les haines vigoureuses d'un Tacite; il a, dit M. Kervyn, « un jugement supérieur, qui dépasse celui de la postérité f) ».

Olivier de La Marche, qui proclama Chastellain « son père en doctrine, son maistre en science et son singulier amy, la perle et l'estoile de tous les historiographes de son temps », Olivier de La Marche occupe aux yeux de la critique une place importante entre son maître et Commines. 11 est toujours intelligible et clair, et, par ce mérite essentiel, il l'emporte sur le style souvent énigmatique de. son modèle. Son œuvre offre un horizon politique moins étendu et, par conséquent, un moindre intérêt que celle de Commines. Quoiqu'il eût été attaché à la cour depuis sa tendre jeunesse, il ne prit jamais part aux affaires importantes et,

(•) Recueil cité, p. ii-iv.

(») Kervyn de Lettenhove, Œuvres de Chastellain, Brux., 1863-1865, 1. 1, p.v.

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par cela même, il ne put voir les choses du côté remarquable. Les joutes, les fêtes, les coutumes de la noblesse, les graves futilités du cérémonial l'occupent trop souvent, et, quoiqu'il soit en général plein de candeur et de sincérité, on lui a reproché d'avoir manqué parfois d'exactitude Q.

Olivier trouva, au xvi* siècle, un annotateur et un correcteur intelligent dans le Gantois Jean Lauts (^), qui, le 24 janvier 1560, fut décapité sur la place Sainte-Pharaïlde, à cause de son zèle pour les prédications réformées (^.

Jean Molinet, dont j'ai déjà parlé comme poète et qui était aussi élèveetami de Chastellain, mérite d'être cité comme historien. Il ne faut cependant lui demander ni les causes des événements qu il décrit, ni l'explication des hommes dont il parle, ni la révélation des pensées secrètes qui les dirigent. Il raconte, et ne commente pas;^ans théorie, sans dessein arrêté, il peint la vie humaine avec ses faiblesses, ses légèretés et ses péripéties diverses. Mais les couleurs de ce peintre sont mal broyées, et ses tableaux, chargés d'ornements, souvent ridicules d'emphase et de bizarrerie (^).

Toutefois, lorsque Molinet est entraîné par la vivacité de la narration, il oublie cette affectation de bel esprit qui lui a justement attiré les sarcasmes de Rabelais; quand il est ému par l'intérêt des situations historiques, il abandonne ses fades déclamations pour devenir un historien.

La Belgique possède encore tout un peuple d'historiens qui ne peuvent être tous rappelés ici, mais dont je dois mentionner les- plus saillants. Au xiv* siècle, c'était Jacques de Guyse, qui composa, en latin, les Annales ou Chroniques des souverains du Hainaut. C'est de lui que M. Onésyme Leroy

(*) De Reiffenbrro, Mémoires de Jacqites Du Clet^cq^ t. I, p. 20.

(*) Mémoires de messire Olivier de la Marche, avec les annotations et corrections deJ. L. D. G. Gand, 1567, gr. in-4».

(•) Van der Aa, Biographisch Woordenboek^ t. XI, p. 214.

(*) De Retffenberg, Mémoires de la Société d*émulatio7i de Cambrai, 1833, p. 223 et 224, et apud Barantb, Histoire des ducs de Bourgogne, Brux., 1835, t. X, p. 118 et 119.

disait : « Si les suffrages se pesaient, quel rang n'occuperait pas déjà notre frère mineur, dont MM. de Chateaubriand et Raynouard font un cas particulier! Ce dernier surtout ne craint pas de remonter, sur les pas de notre récollet, dans la nuit des temps, et de lui emprunter sa lumière (^) ».

A Jacques de Guyse nous ferons succéder Edmond de Dynter, ainsi nommé du village où il est né {*), près de Boisle-Duc. 11 appartenait à une branche collatérale de l'ancienne et noble famille seigneuriale de Dynter. Il entra de bonne heure au service du duc de Brabant, Antoine de Bourgogne. Une grande variété de connaissances, beaucoup d'aptitude aux affaires, peut-être aussi la position de sa famille, le firent distinguer par ce prince, qui lui donna un poste de haute confiance en le nommant son secrétaire. Cette confiance lui fut continuée par Jean IV, Philippe de Saint-Pol et Philippe le Bon, de sorte que Dynter s'y maintint pendant plus de quarante années. Mais la période la plus brillante de sa car* rière doit être placée sous le règne du duc Antoine f), qui l'employa dans diverses ambassades importantes. Les dissentiments qui s'élevèrent entre Jean IV et sa femme, Jacqueline de Bavière, l'exposèrent à jouer un rôle actif dans les divers épisodes de cette odyssée matrimoniale, sur laquelle il est loin d'avoir dit toute la vérité. L'ancien et dévoué serviteur de trois ducs de Brabant se sentait mal à l'aise à la cour du puissant chef de la maison de Bourgogne. Devenu veuf et fatigué des ennuis de cette cour, il embrassa l'état ecclésiastique et fut pourvu d'un canonicat à l'église de Saint-Pierre, à Louvain (^).

Ce fut à Bruxelles qu'il passa les dernières années de sa vie, et quelquefois, pour se distraire et continuer dans la soli-

(*) Mistoire de Hainant, par J. de Gutsb, traduite en français avec le texte Istin en regard par le marquis Fortia d'Urban. Paris, 1826-1838, t. X, p. 393 et 3d4.

(«) Vers 1382.

(S) De 1405 à, 1415.

(*) Db Ram, Chronique des ducs de Brabant, par Edmond de Dynter. Brux., 1854-1857, t. I, p. iii-xxv.

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