‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 3)Chapitre 55 sur 70 · THIERRY MARTENS · texte numérisé non relu

THIERRY MARTENS

ouvrage parut à Louvain en 1474. Pendant une résidence d'environ vingt-quatre ans, il livra au public plus de cent vingt ouvrages, dont les exemplaires conservés sont mis au nombre des plus curieux monuments de la typographie naissante f).

Mais si Jean de Westphalie rendit de grands services à la propagande des lettres à Louvain, la mémoire de Thierry Martens doit être placée bien plus haut. Qu'on le suppose associé de Jean de Westphalie dès Tannée 1475 ou bien élève de cet illustre Allemand f), qui, après avoir imprimé tout d'abord à Alost, lui aurait laissé un nombre suffisant de caractères pour continuer sa profession, il n'en faut pas moins le considérer comme le typographe belge le plus éminent de l'époque. Avec quelle persévérance n'a-t-il pas perfectionné son art! Il avait acquis une érudition qui le rapproche de la savante dynastie des Aide. 11 connaissait parfaitement l'hébreu et le grec, et parlait avec une égale facilité le latin, l'italien, le français et l'allemand. On disait de lui qu'il aurait pu provoquer au combat saint Jérôme lui-même. Après avoir imprimé à Alost, à Anvers et à Louvain, Martens se fixa définitivement dans cette dernière ville en 1512; il y installa tout son matériel d'imprimerie et y déploya en même temps son art de graveur en caractères, qui servit à l'impression de ses belles et nombreuses éditions de classiques, secondant ainsi les efi^orls littéraires des Érasme, des Vives et de tant d'autres humanistes, proscripteurs du jargon barbare du moyen âge. Des livres portatifs commodes par leur format, corrects dans leur texte et vendus à bon marché, voilà ce qu'on lui doit f).

Van Dorp, Gérard de Nimègue, Rutger Rescius et Érasme lui servirent de correcteurs. Il aimait surtout le philosophe de

(') Néve, Mém, sur le collège des Trois-Langues, p. 19 et 20.

(*; Dans uno savante dissei-tation sur Thierry Martens, M. Holtrop s'est efforcé de démontrer que notre illustre compatriote n*a pas appris Tart typographique à Venise et que Jean de Westphalie a imprimé avant lui en Belgique.

P) Erasmi 0pp., t. III, f. 331. — Van Iseghem, p, 89-100 et 151. — Nèvk, l>. 21 et 22.

260 l'imprimerie aux pays-bas.

Rotterdam, et imprima quelques-uns de ses volumes avec une telle rapidité, qu'on aurait dit qu'il y avait lutte entre l'un et l'autre à qui ferait chaque jour le plus de travail.

Quand Thierry, octogénaire et sans postérité, se retira de Louvain en 1529, pour passer, dans la retraite du couvent des Guillelmites de sa ville natale, les derniers jours d'une vie agitée f), Rescius se vit dans la nécessité d'ériger lui-même une imprimerie grecque en remplacement de celle qu'abandonnait l'illustre vieillard; il eut pour associé dans cette entreprise le célèbre Jean Sturm f).

L'ouverture du collège desTrois-Langues était venue donner un nouvel essor aux presses de Martens; ce fut avec l'aide des professeurs de cet établissement qu'il publia une partie de ses belles éditions grecques et latines, parmi lesquelles figurent la plupart des œuvres de Lucien, V Iliade et V Odyssée d'Homère, des tragédies d'Euripide, le Plutus d'Aristophane, les Idylles de Théocrile, les Fables d'Ésope, des dialogues de Platon, des traités d'Aristote, des discours de DémOvSthènes, quelques opuscules de Plutarque, l'histoire d'Hérodien et la Cyropédie de Xénophon.

Quelquefois, dans la préface de ses éditions, il s'adresse en vrai littérateur au public et parle de l'élan des études littéraires ainsi que de l'enthousiasme avec lequel la jeunesse s'y applique.

Dans une épître dédicatoire du Plutus (texte grec) aux étudiants de l'université de Louvain, il fait un éloge mérité et plein de goût de l'ancienne comédie d'Athènes, en même temps qu'il paye un juste tribut de regrets à la perte de Ménandre f).

« La plupart des imprimeurs, dit-il, dédient leurs publications ou aux grands du siècle, ou à leurs intimes amis. Pour moi, qui n'ai qu'un désir, celui d'activer, selon mes

(') Il inouï ut le 28 mai 1534, à l'âge d'environ 85 ans.

(«) Van Iseqhbm, p. 90, 99, 106 et 107. — Néve, p. 334 et 335.

(»} Nêvb, p. 23,301-303.

THIEURY MARTENS. 261

moyens, les études de cette florissante université, c'est à vous, excellents jeunes gens, que j'ai résolu de dédier toutes les productions de mon art. »

Une autre fois, Martens recommande aux étudiants en droit un ouvrage de Nicolas de Heems, de Bruxelles, sur le code Justinien.

Au bas d'une apologie d'Érasme, il mît en tête d'un errata ce curieux avis :

a Thierry Martens, d'Alost, aux étudiants, salut et bénédiction typographique.

« Quoique nous ayons soigneusement surveillé la correction, de manière à nous servir des deux yeux et à négliger souvent, dans l'intervalle, notre ami Bacchus, cependant, il a été impossible de ne pas laisser échapper quelques fautes. Les voici f ). »

Pour seconder les leçons d'hébreu qui se donnaient au collège des Trois-Langues, Martens s'occupa de la formation d'un double alphabet hébraïque des points-voyelles et réunit les matériaux d'un dictionnaire qu'il tira des rudiments hébraïques de Reuchlin (*).

Martens n'aimait pas les disputes théologiques, si animées à cette époque et si étrangères à ses études classiques. Aussi refusa-t-il constamment d'imprimer des ouvrages de controverse sur les questions de dogme ; il ne s'écarta de cette règle qu'en faveur d'Érasme, qui, dans cette circonstance, donna un illustre exemple de tolérance et de magnanimité. C'était en 1516, lors de l'impression du Nouveau-Testament, traduit du grec et annoté par le philosophe. Edouard Lee, docteur anglais résidant alors à Louvain, et qui fut plus tard aumônier de Henri VIII, puis archevêque d'York (1531), écrivit une violente diatribe, où il prétendait relever jusqu'à trois cents erreurs d'Érasme. Lee sollicitait vainement Martens d'imprimer sa critique; Erasme engagea son ami à accepter

(') Van Iseghkm, p. 161.

(«) Nèvb, p. 313.

le manuscrit du docteur anglais et se chargea même de payer les frais d'impression f).

Une autre fois (1520), Martens n'avait pas voulu imprimer une réfutation des doctrines de Luther par Jean-Driedo ou Driedoens, de Turnhout, curé de Saint-Jacques, professeur de théologie à Louvain, d'un zèle aussi éclairé qu'ardent pour les doctrines de l'Église et un des rares théologiens dont Érasme n'eut pas à se plaindre. Aussi persuada-t-il Thierry de la faire paraître, précisément parce que l'auteur traitait ces matières non avec des injures, mais avec des arguments.

« Comme je n'approuve point, dit-il, que l'on combatte Luther par des cris et des cabales, de même je souhaite de tout mon cœur qu'on le réfute victorieusement avec des textes de l'Écriture sainte et par de bonnes raisons f). »

Malgré sa prudence, Martens encourut une peine académique. L'université avait défendu aux imprimeurs et aux libraires d'acheter, sans l'autorisation du recteur, des livres aux élèves âgés de moins de 25 ans, sous peine d'une amende de trois carolus. Martens, ayant contrevenu à celte ordonnance, fut condamné à demander pardon au recteur, à genoux, les mains jointes et tête nue, en face du bâtiment de l'université f).

Du moment où les humanistes possédèrent une grande abondance de textes originaux, la philologie grecque prit à Louvain une importance presque égale à celle de la philologie latine (^).

Ce fut en 1516 que parut dans cette ville la fameuse Utopie du célèbre Thomas Morus. Cette publication se fit f) par les soins de Pierre Gillis {Petrus Mgidius)^ greffier d'Anvers, romaniste et littérateur distingué, qui joignit au texte des

(<) Van Iseghem, p. 121, 122 et 126.

{^)Ibid., p. 127 et 128.

('; MoLANUS, t. Il, p. 821 et 915.

(») Néve, p. 303.

C*) Sous ce titre : Libellus vere aurens, nec minus saiiUaris, qitam festiviis de optimo retpitbltcœ statu dcque nova insula Utopia, authore cian'sst'mo viro Thoma

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échantillons de la langue et de la poésie utopiennes, avec des vers et des lettres de différents auteurs à Téloge de Touvrage.

Grâce aux progrès qu'il venait d'accomplir, l'art typographique devint populaire chez nous, de sorte que dans le dernier quart (}e ce grand siècle, on ne comptait pas moins de 21 villes belges qui jouissaient des avantages de la presse, tandis que toute l'Italie n'en comptait que 72; toute l'Allemagne, 55; la France, 50; l'Angleterre, 4; l'Espagne, 17, et le Portugal, 2 {^).

M. Van der Meersch a fait connaître les imprimeurs belges établis à l'étranger. Parmi ceux que le vénérable patron de la typographie vénitienne avait accueillis dans sa maison, figure notre grand Érasme, qui fut, dans la suite, très choqué de passer pour avoir été correcteur aux gages d'un imprimeur. Il prit beaucoup de peine à assurer que, chez Aide, il n'avait jamais revu que ses propres ouvrages, ou des éditions dont il était entièrement chargé comme éditeur, et non pas comme simple correcteur f).

Martens eut un digne rival dans un élève des hiéronyniites de Gand, qui mourut un an après son illustre compatriote. Je veux parler de Josse Bade {Jodocus Badius)^ né en 1462, à Assche, gros bourg entre Bruxelles et Alost. Après avoir approfondi l'étude de la langue grecque et de la langue latine à Ferrare, il se rendit à Lyon où il professa l'une et l'autre avec les plus brillants succès. Dans ses moments de loisir, il se délassait, à l'exemple de tant d'autres savants de son siècle, en corrigeant des épreuves d'imprimerie. Bientôt il s'adonna tout entier à l'art typographique, et devint, pour les éditions des auteurs latins, ce que fut Aide Manuce pour

Moi*o, indi/tœ cwitatis londinensis cive et vice comité^ cura Pétri ^i'J^nlii, A nlrerpiensis et arte Theodori Martini ^ Ahste^isis, typographi almœ Lovaniensium Academiœ nunc primum acuratissime editiis (in-4°;.

(*) Nkve, p. 303. — Van dkr Meersch, Messat/er des sciences historiques de la Belgique, 1843, p. 441.

(*) Rexouard, Annales de Vimprimerie des Aide. Paris, 1803-12,t. lîl, p. 24 et 25.

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celles des auteurs grecs, c'est-à-dire un des imprimeurs les plus célèbres. En 1499, il s'établit à Paris, où il fut nommé professeur de littérature ancienne à l'université. Mais loin de renoncer au grand art dans lequel il avait si heureusement débuté, il s'appliqua à le perfectionner et y réussit. Il remplaça par ce qu'on nomme aujourd'hui, les caractères romains le caractère gothique, presque exclusivement employé jusqu'alors. De là date cette fameuse imprimerie connue sous le nom de Praelum Ascensianum, qui lança dans le public un si grand nombre d'ouvrages classiques, ornés des notes et des commentaires de Bade, ainsi que les meilleurs livres modernes et les siens propres. Il mouruten ISSSf).

Bade avait eu pour collègue et pour rival, comme professeur et comme imprimeur, un de ses compatriotes, Gérard Morrhe (Morrheus) ou Deschamps, de Kampen, qui, de retour dans sa patrie, s'établit à Louvain ; puis, dégoûté de ses querelles avec les théologiens de cette ville, se retira dans son lieu natal ; il y vivait encore en 1556 f).

Josse Bade eut un fils, Conrad, qui embrassa la profession de son père, auquel il succéda en 1555. Les persécutions religieuses qui marquèrent les débuts du règne de Henri II l'ayant forcé, en 1549, à chercher sa sûreté à l'étranger, il se réfugia à Genève, où il devint ministre de l'Évangile et où on lui donna la bourgeoisie, en 1555.

Conrad Bade s'associa d'abord à Jean Crespin, d'Arras, également réfugié, et travailla avec lui jusqu'à l'arrivée de son beau-frère, Robert Estienne. Tous les deux montèrent alors (1552) une imprimerie qui donna le jour à un grand nombre d'ouvrages, aussi remarquables par la beauté des types que par la parfaite correction du texte.

On doit à Conrad Bade d'abord VAlcoran des Cordeliers, tant

(*) Biographie wiiverselle, article Badius, et la notice de M. Hoyois dans les Mémoires d^ la Société des sciences, des aiHs et des lettres du Hainaut, t. II, 1, p. 195-205.

(•) Van der Aa, Bio^. Woordetibœh,

CO?iRAD BADE. 263

en latin qu'en français, etc. Cette traduction d'une compilation latine, due à Erasme Albère, fut imprimée pour la première fois en 1556 ; Toriginal latin y est attribué à Luther, qui avait mis une préface à celle de Wittenberg; mais dans les éditions suivantes, un avis de l'imprimeur prémunit le lecteur contre celte erreur.

Quelques années après (1560), Bade jugea à propos d'extraire du livre des Conformités la matière d'un second volume, dont il donna la traduction en réimprimant le premier. Ce livre des Conformités [Conformitatum sancti Francisci ad vitam Christi), composé par le cordelier Barthélémy Albizzi, de Pîse, servit jde texte à la verve licencieuse de Bade. « Ce maudit et exécrable livre, dit-il, est tel que, quand tous les diables de l'enfer et tous les hommes aussi auroient amassé en un tas les blasphèmes et mensonges qu'ils sauroient jamais dégorger à l'encontre de Dieu, de Jésus-Christ, des saints et de la sacrée parole de Dieu, ils n'en sauroient plus dire qu'il en est là contenu (^). »

11 ne ménageait pas, comme on le voit, les gros mots. De nos jours, un livre tel que celui de Barthélémy de Pise n'attirerait que le ridicule.

Conrad Bade est plus connu par cette traduction que par ses poésies, publiées sous le titre de Les vertus de notre maistre Nostradamus, où il t.ince rudement ses ineptes prophéties (^. On lui a aussi attribué les Satyres chrétiennes de la cuisine papale, sorties de son imprimerie en 1560. D'une violence extrême et remplies d'obscénités, elles ne sont pas seulement dirigées contre les abus de l'Église, mais encore contre ses dogmes et ses cérémonies.

Je cognoy, cagots, que mes livres Vous sont fascheusement nouveaux.

Brûlez, vous en serez délivres

Robert Estienne, l'immortel auteur du Thésaurus linguœ

(') H\AG, La France protestante, t. IV, p. 210.

{*) Voir : De Villenpagne, dans VEsprit des journaux, t. XI, nov. 1783, p. 243.

266 l'imprimerie aux pâys-bas.

latinœy Thomme à qui, suivant Texpression de de Thou, le monde chrélien doit plus de reconnaissance qu'aux plus grands capitaines, entra dans la famille de Josse Bade en épousant une de ses iBlles, femme d'un rare mérite, qui enseignait elle-même le latin à ses enfants et à ses domestiques, de telle sorte que tout le monde, dans cette maison, où se réunissait l'élite des savants, parlait avec élégance et facilité la langue de Térence et de Cicéron.

Leur ûls Henri Estienne devait égaler, sinon surpasser les mérites et le savoir de son père (^). Cette alliance du sang belge avec le sang français permet à la Belgique de revendiquer une place dans l'illustration de cette dynastie des Estiennes f).

Un ami de Conrad Bade, Jean Crespin ou Crépin {Crispinus)^ fils de Charles Crespin, avocat d'Arras, vint à Paris après avoir étudié le droit à Louvain pendant cinq ans, et entra en qualité de secrétaire chez le célèbre jurisconsulte Ch. Du Moulin. Reçu avocat au parlement de Paris, il se lia d'amitié avec Théodore de Bèze, le plus illustre disciple de Calvin , dont il partageait les opinions religieuses et qu'il accompagna à Genève, en 1348. Leur intention commune était de monter une imprimerie dans cette ville ; mais Bèze renonça bientôt à ce projet et laissa Crespin suivre seul sa vocation f).

Rival des Estiennes par la beauté et la correction de ses éditions, Crespin ne négligeait rien pour rendre les produits de sa presse dignes de l'approbation des savants. Versé dans le grec et le latin, il les enrichit de notes précieuses et de préfaces. Il mourut de la peste en 1372, laissant un nom avantageusement connu à la fois dans la librairie et dans les lettres {^).

(*) Biographie universelle, article Robert Estienne et la notice de M. Hovois, p. 206-215.

{^) Voy. Renouard, Annales de V imprimerie des Estienne ou histoire de ht famille des Estienne, Paris, 1837^ et Passow, dans le HistoriscJies Taschenbitch ton Raumer, t. IV, p. 47 et suiv.

P) Haag, La France protestante, t. IV, p. 118.

(*) Id., ibid.

LES IMPRIMEURS BELGES A l'ÉTRANGER. 267

Comme on vient de le voir, Crespin n'était pas un simple marchand de livres, c'était un savant qui surveillait une imprimerie et qui, en même temps, se livrait à d'importants travaux littéraires, parmi lesquels figurent en première ligne ses Actes des Martyrs pivteslanis. Crespin et son continuateur Goulart ne se bornent pas à raconter les souffrances et la mort des héros de TËglise dissidente; ils publient un grand nombre de pièces authentiques pleines d'intérêt, comme confessions de foi, lettres, discours, arrêts de tribunaux, etc. On prétend que c'est moins une histoire qu'un panégyrique. C'est un jugement hasardé : il serait très facile de prouver que Crespin a travaillé sur des relations beaucoup plus sûres et beaucoup plus authentiques que les hagiographes catholiques. Ses récits sont pleinement confirmés, non seulement par des historiens protestants, comme Bèze, La Popelinière, les Mémoires de Charles d'Aubigné, mais par de Thou, et, ce qui est une preuve plus convaincante encore de sa sincérité, par les pièces qu'on a retrouvées dans les bibliothèques et dans les archives Q.

D'autres faits honorent encore notre pays dans les annales de la typographie en France. En 1475, le Gantois Pierre De Keysere imprimait à Paris. En Hollande, vers 1541, un petit-fils du célèbre Pierre Schoiffer, Jean Schoiffer, s'établit comme imprimeur a Bois-le-Duc, où sa postérité continua d'exercer cet art jusqu'à la fin du siècle dernier f). En Angleterre, cet art vint aussi de Belgique f). Député à la cour de Bourgogne par le roi Edouard IV, William Caxton fut accueilli avec distinction par Philippe le Bon et par sa bellefille Marguerite; il avait entrepris, sur les ordres de cette princesse, la traducti m anglaise d'un livre alors à la mode et composé par Raoul Lefebvre, chapelain du duc de Bour-

(«) Haag, p. 119 et 120.

(*) Van der Meersch, Messager des sciences historiques de Belgique, 1846, p. 378. — Helbig, ibid,, p. 433 et 434.

Pj Y^mLKKtTE Cnk^hK^, Études sur le XVI^ siècle, Paris, 1848, p. 415.

gogne, sous le titre de Recueil des histoires troyennes^ dont il commença à Bruges l'impression, qu'il acheva à Cologne en 1471. Cest, assure-t-on, le premier livre qui ait été imprimé en langue anglaise. Non content de ces importants résultats, Caxton se munit d'un matériel complet d'imprimerie, retourna en 1471 ou 1472 dans son pays natal et établit ses presses dans l'abbaye de Westminster. Ce fut là, en 1474, que parut le premier ouvrage anglais imprimé dans ce pays, du moins par Caxton. A compter de cette époque jusqu'à sa mort (1491), Caxton fit paraître près de cinquante à soixante ouvrages (').

Il avait été initié à l'art typographique à Bruges, par un imprimeur nommé Colard Mansion. Cet homme remarquable y naquit dans une famille de calligraphes et d'enlumineurs; jeune encore, il se distingua par ses études, fut admis dans la confrérie de cette profession, dont il devint doyen en 1471. Mais l'art nouveau venait de surgir, et la calligraphie était menacée d'une dangereuse concurrence. Mansion, dans toute la vigueur de l'âge et dans toute la ferveur de l'enthousiasme, quitta Bruges de 1455 à 1458 pour s'instruire dans la typographie et se procurer les objets nécessaires à cette nouvelle profession.

De retour dans sa ville natale, il fit la connaissance de Caxton, à qui il communiqua les procédés nouveaux, en attendant qu'il pût trouver un bailleur de fonds qui le mit à même de s'occuper d'une publication importante ; il n'y réussit qu'en 1472, lorsqu'il eut trouvé un collaborateur dans Ghislain De Croock et un Mécène dans un riche bibliophile à qui il était réservé d'avoir pour historien un des meilleurs bibliographes de l'Europe (^), né, comme lui, dans cette Flandre qui a tant fait pour les lettres. Ce Mécène était Louis

(') Bulletin du Bibliophile belffe, t. Il, 2, p. 410. — Db Rbiffenbbrg, Le Bibliophile belge, t. I, 9, p. 229-232. — C. Carton, Annales de la Société d^EmuUUion pour Vétude et Vhistoire de la Flandre, t. V, 2, p. 342-351. — Déoddô, Répertoire universel, t. V, p. 187-188.

(*) M. Van Praet, Becherches sur Louis de Bruges. Paris, 1831.

COLAnD MANSION. 269

de Bruges, seigneur de la Gruthuyse, prince de Steenhuyse, etc., seigneur flamand, habile dans la guerre et dans les négociations. Les manuscrits qu'il avait rassemblés à grands frais, et qui passèrent après sa mort (1492) dans la bibliothèque de Louis XII, se conservent encore aujourd'hui, à un très petit nombre près, dans la Bibliothèque nationale de Paris (^).

Cette bibliothèque était, après celle des ducs de Bourgogne, la plus belle et la plus nombreuse de toute la Flandre. Louis avait fait exécuter lui-même, à Bruges et à Gand, par des calligraphes et des enlumineurs habiles, qui se trouvaient en grand nombre, à cette époque, dans ces deux villes, la plus grande partie des manuscrits qu'elle renfermait. La grandeur des volumes, la beauté du vélin et de l'écriture, la richesse et la quantité des miniatures et des ornements dont ils sont décorés; le luxe des reliures, qui, à en juger par celles que l'on voit encore, étaient généralement en velours de diverses couleurs, garnies de coins, de clous et de fermoirs de cuivre doré, attestent que rien de ce qui pouvait rendre un livre précieux n'avait été épargné par le seigneur de la Gruthuyse f).

Colard Mansion était déjà connu comme libraire et comme traducteur, lorsqu'il devint l'objet de la protection toute particulière de ce seigneur. Toutefois, cet homme, dont les impressions sont placées aujourd'hui au premier rang, ne fut pas heureux. En 1484, il se vit forcé de quitter Bruges, parce qu'il se trouvait dans l'impossibilité de faire honneur à ses affaires : il venait d'achever la traduction et l'impression d'un ouvrage considérable, dont la vente n'avait pas couvert ses frais. Tel était son état de gène qu'il n'avait pas de quoi payer le loyer de sa boutique, c'est-à-dire la somme modique

(') M. Van Praet, Recherches sur Louis de Bruges, préface ; et Notice sur Colard Mansion, p. 1-3. — C. Cartox, Colard Mansion, Bruges, 1848, p. 321, ctc — De Reiffenberg, Annuaire de la Bibliothèque royale. 1840, p. xxii.

C*) Van Praet, Recherches sur Louis de Bruges, p. 81.

de 24 livres parisis annuellement pour une chambre du pourtour de Féglise de Saint-Donatien. Quant à sa demeure, elle était tout aussi modeste. Comme son imprimerie seule n'avait jamais suffi à le faire vivre, il avait été forcé de copier des manuscrits (^). II est probable que Mansion chercha un refuge en France, où il avait de puissants amis.

On trouve dans quelques imprimés de Mansion de curieuses notes sur l'état de la société et l'esprit du temps où ils parurent : ainsi, au verso de l'avant-dernier feuillet d'une traduction française de Boèce, on lit un épilogue plein de réflexions douloureuses sur Tannée 1477, si féconde en agitations de toute espèce. L'auteur de ces réflexions gémit sur les commotions populaires : la ruine de beaucoup de nobles en Hollande, Zélande, Hainaut, Artois, Flandre; le trouble de tous les États de l'Europe; l'Église et ses suppôts irrévérencieusement traités; le peuple égaré et ne sachant plus à qui donner sa confiance (*). Dans son Quadrilogue d'Alain Chartier, imprimé la même année, il reprend des doléances non moins vives : « Nous voions la Sainte Mère église eslre irreveramment Iraittie par les mesus d'aucuns des suppoz diable. »

Au chapitre XV de l'Évangile des QuenoUleSj il parle d'une cigogne que Dais van Trière avait rencontrée en hiver sur le mont Sinai, et qui l'été « faisoit son nyd en Flandres sur un hostel » à Bruges.

En revanche, il publia les Advineaux amoureux, ouvrage composé de demandes énigmatiques avec réponses, pour être faites en société et servir d'amusement.

On se plaît à enregistrer ici les bienfaits que la typographie amena avec elle dès son apparition en Belgique : les améliorations artistiques, industrielles et sociales. En premier lieu, il faut placer la librairie, encouragée par nos souverains, les nobles et les corporations religieuses; ou

(»; G. Carton, p. 351-372.

(^) Van Phaet, Notice sur Colarcl Mansion, p. 33.

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