IIAIXE DES THÉOLOGIENS POUR ÉRASME
pape d'accorder le calice aux laïques et le mariage aux prêtresf); qui critiquait le jeûne, les indulgences, les jours de fêtes, le culte des images, les vœux monastiques et la confession auriculaire (*); qui se prononçait pour la dissolubilité du mariage f); qui se moquait de Timmaculée conception de la Vierge (^); qui, plaidant la cause de l'arianisme, avait émis des doutes sur la divinité du Christ et sur la très sainte Trinité f) et qui avait nié Félernité des peines ?
Ërasme s'était surtout attiré le reproche de luthéranisme pour avoir attaqué les abus de la confession auriculaire. Il se défendit en soutenant qu'il y avait de grands théologiens qui ne faisaient pas difficulté d'affirmer que Luther n'avait rien enseigné qu'on ne pût soutenir par l'autorité des docteurs éprouvés f).
« Dans mon petit livre de la manière de se confesser, ditil, je ne détruis pas l'usage de la confession, mais je tâche de la rendre utile. Je ne pouvtiis exécuter ce dessein qu'en rapportant des inconvénients que je n'attribue pas à la confession même, mais aux défauts des confesseurs. Cependant, quoique le monde soit plein aujourd'hui des infamies commises à l'ombre du confessionnal, on s'irrite contre moi, parce que j'en ai touché quelques-unes avec beaucoup de modération, et l'on ne considère point que, pour ne pas blesser la prudence chrétienne, j'ai supprimé un grand nombre d'exemples dont le seul récit pourrait souiller l'esprit des lecteurs. Mais ce n'est point par amour pour la piété que les moines insistent si fort sur la nécessité de la confession; c'est parce que, sous ce prétexte, ils moissonnent les richesses et régnent dans les familles, après en avoir
(«) De Burigny. 1. 1, p. 401, 484 et 485.
(«1 Id., 1. 1, p. 468, 482-488. 503; t. II. 514, 515,518 et 519.
{») Id., t. II, p. 521.
(*) W\iJcn,LiUhér*s samnUliche Werhe, t. XVIII, p. 2522.
(5) De Buriony, t. I, p. 460-461 et 503. — Wàlch. ibid., p. 2189.
(") Erasmi Enchiridion militis christiani, can. 20. — Cf. De Burigny, t. II, 539,
(') U écrivit ceci en 1520. Voy. liv. XV. lettre 18.
découvert les secrets, et qu'ils se trouvent auprès des mourants et leur arrachent des testaments lucratifs fj. »
Un des controversistes les plus célèbres du xvi** siècle, Josse Clichthove de Nieuport f), publia, en 1519, un écrit intitulé Propugnaculum fidei^où il reprochait à Érasme de rejeter la loi canonique qui imposait au clergé la continence. Érasme lui fit une courte et prompte réponse, où il soutint que l'Église pouvait permettre le mariage à ceux des ecclésiastiques auxquels il n'était pas possible de vivre dans le célibat f).
Josse Clichthove reprochait aussi à Pierre Lombard, l'un des pères de la scolastique, d'avoir altéré les sources de la philosophie divine en y faisant couler « les ruisseaux bourbeux » de ses Questions j et il commenta la plupart des écrits philosophiques du fameux Jacques Lefèvre d'Estaples {% qui eut le privilège de préparer la Réforme par ses travaux sur l'Écriture sainte.
Clichthove partageait l'opinion de Lefèvre sur la grave question de la foi et des œuvres, si violemment soulevée par Luther. Lefèvre cherchait partout à réunir Paul et Jacques et à montrer qu'il n'y a aucune contradiction entre eux :
« Il y avait autrefois deux partis, dit-il, dont l'un se fiai! aux œuvres, l'autre à la foi sans les œuvres; l'apôtre Jacques réfute celui-ci, Paul celui-là. Et toi, si tu as la sagesse de
(') Brausobrk, Histoire de la Réformation, t II, p. 142-144.
(') Né vei-s 1466, il commença très jeune à professer la philosophie à Paris. Après y avoir réussi dans le collège du cardinal Le Moine et dans celui de Navarrc, Clichthove se fit recevoir docteur en théologie (1506) et devint plus tard curé de l'église SaintJacques à Tournai et chanoine de Chartres, où il mourut vers 1543. Il publia de nombreux ouvrages sur k théologie, la philosophie et certaines branche:? de mathématiques.
(^) Voy. Erasmx Opéra, t. IX, f. 811 et ibid., 105. — Baylk, t. II, f. 377.
(*) Petit port de mer dans le département du Pas-de-Calais. Cet écrivain fut célébré k l'envi par les humanistes comme le restaurateur de la philosophie, le promoteur de la renaissance des lettres et des sciences au sein de luniversité do Paris. — Herminjaro, Correspondance des réformatairs dans les pays de la langue française, Genève, 1866-72, t. I, p. 3, 4 et 20. — Graf, Essai sur la vie et les écrits ^e Jacques Le(h)red*Étaples,^. 10 et suiv. Strasbourg, 1842.
JOSSE CUCIITHOVE. 277
l'esprit, n'aie confiance ni dans la foi, ni dans les œuvres, mais en Dieu; cherche d'abord à obtenir le salut de Dieu par la foi, d'après Paul, et ajoute les œuvres à la foi, d'après Jacques, car elles sont le signe d'une foi vivante et féconde {^). »
Et cependant Clichthove fut un des premiers qui combattirent Luther. Si la critique et la science des langues ne lui avaient manqué, il aurait été mis au rang des meilleurs controversistes» On peut lire encore ses ouvrages avec fruit, Érasme, qu'il avait attaqué, les appelle une source abondante <le bonnes choses (*)•
Comme lui, Clichthove signalait sans ménagement, dans ses sermons, les vices les plus honteux des moines, et les flagellait avec une sévérité extrême. En 1515, il écrivit à Jean Gozthon de Zelesthe, évêque et comte de Pannonie : « Votre Paternité, enflammée de l'amour de la maison de Dieu, a dès longtemps déploré que la plus profonde ignorance se soit introduite dans l'Église de Dieu, et que ceux qui sont employés à servir l'autel et à chanter les louanges divines soient tombés dans une telle ineptie, qu'il ne s'en trouve qu'un bien petit nombre qui comprennent exactement et complètement ce qu'ils lisent et ce qu'ils chantent f). »
L'affaire capitale de la Réforme, la question des indulgences, occupa aussi Érasme*
Les indulgences n'étaient, au commencement, qu'une simple modération de la pénitence imposée par l'Église à ceux qui l'avaient scandalisée de leurs crimes. Ces grâces s'accordaient à la recommandation des saints pour lesquels on avait une vénération particulière. Mais l'usage en fut bientôt corrompu, et la discipline ecclésiastique entièrement altérée.
Au XVI* siècle, on colportait les indulgences papales de province en province, comme une denrée; on les endossait
{«) Apud Graf, p. 66 et 67.
{*) Biographie universelle, article Clichthovb.
(') Apud Hbrminjard, p. 21 .
au peuple par artifices et par impostures. Il est vrai qu^on parlait encore de repentir, de pénitence; mais, dans le fond, et même pour le pardon des plus grands crimes, on n'exigeait que de Targent, ou tout au plus quelques pratiques extérieures, dont même il était permis de se racheter. Érasme, dans sa préface sur la première Ëpître aux Corinthiens, nous apprend que la réinission des péchés du purgatoire se vendait publiquement et qu'on forçait de Tacheter ceux-là mêmes qui n'en voulaient pas f). Est-il étonnant, après cela, que les théologiens de Louvain l'aient traité de porte-étendard de la faction luthérienne, de libre-penseur qui faisait le même cas de l'habit d'un moine que du manteau d'un coquin f); qui aurait donné toute la scolastique pour un seul livre de Cicéron f) et qui eut de la peine à ne pas dire : « Saint Socrate, priez pour moi (^)? » Est-il étonnant que ces théologiens l'aient poursuivi jusque dans la tombe?
Quand Luther poussa son premier cri de guerre (1517), les écrits d'Ërasme avaient déjà gagné aux idées de la Réforme tous les hommes instruits et tous les prêtres éclairés de l'Europe. Aussi, tandis qu'on lui vouait une haine à mort, il pouvait compter sur l'appui de ce qu'il y avait de plus éminent daïis le monde littéraire : c'était Guillaume Budé,qui, par son commentaire de la langue grecque, fraya les voies à Henri Estienne; qui, par sa revision des Pandectes, éclaircit la législation des anciens; qui, par son savant traité de l'Âs^ porta, le premier, le flambeau de la critique dans les ténèbres de l'archéologie f); c'était Thomas Morus,leplus parfait modèle <le la haute magistrature, un des esprits les plus distingués de la Renaissance, un des créateurs, de l'éloquence politique. C'était Gabriel Mudée, le grand jurisconsulte dont j'ai déjà
(') Beai'Sobre, p. 11 et 12.
(«) De Burigny, t. I, p. 518.
P) ID.. t. Il, p. 539.
(i) lD.,t. II, p. 540.
f^) Cf. NlSARD, p. 63.
AMIS d'érasme« 279
parlëplus haut; c'était MartinVanDorpe, qui unissait avec tant de succès Têtu de de l'antiquité classique à celle de l'Écriture sainte; qui, à la manière d'Érasme, décocha plus d'une flèche aux abbés et aux moines; qui, dans ses discours académiques, invoquait Jupiter et tous les autres dieux, à la manière du cardinal Pierre Bembo, favori de Lucrèce Borgia, secrétaire intime de Léon X, amant de la belle Morosina, historiographe de Venise, restaurateur de la belle latinité; c'était Jean Louis Vives, tête encyclopédique, formée à l'école de Cicéron et de Sénèque f); c'était Wilibald Pirkheimer, homme de guerre et philologue, patricien et jurisconsulte, qui, par son activité, son intelligence et ses livres, exerça sur toute l'Europe une influence pratique aussi considérable que l'influence littéraire d'Érasme f); c'était un des hommes les plus étonnants et les plus étranges du xv!"" siècle, le fameux Paracelse, sophiste, charlatan, théosophe. Il avait voyagé en Bohême et à Constantinople pour s'initier aux mystères de rOrient et observer les merveilles de la nature. Il se vantait d'avoir parcouru l'Espagne, le Portugal, la Prusse, la Pologne et la Transylvanie et de s'y être mis en rapport avec les médecins, les vieilles femmes, les bateleurs et les magiciens. Il assurait n'avoir pas ouvert un livre dans l'espace de dix ans. Il passait les nuits dans les cabarets, portait toujours un habit et une culotte écarlates, des bas rouges et un chapeau rouge. Il prétendait qu'il voulait créer de petits hommes, qu'il était sur le pied le plus familier avec les esprits invisibles des éléments; que les cordons de ses souliers en savaient plus qu'Avicenne et Galien, et que toutes les universités, tous les écrivains du monde étaient moins instruits que les poils de sa barbe f); c'était la sœur de François P% Marguerite d'Angoulême, esprit rêveur et pratique à la fois; mêlée à toutes les grandes.
(i) NiSARD, Éloge de la folie, p. 65.
(«) Hagen. t. I. p. 476.
(') Voir lo bel article Paracelsk dans la Biographie universelle de MichaïuL
280 ÉlUSME ET LUTHER.
affaires de son temps et cultivant la poésie; savante et légère ; mélancolique et rieuse ; platonique et rabelaisienne ; caractère multiple, résumant tous les contrâmes de son époque, mais applaudissant aux réformateurs et disant de Dieu :
... Par eux, veult que la loi confirmée Soit, et aussi TÉglise réformée.
Enfin, c'étaient tous les partisans des idées nouvelles en Allemagne : le doux et modeste Mélanchthon, le fougueux Karlstadt, Tenthousiaste et profond Reuchlin, OEcolampade, d'une éloquence à séduire les élus mêmes (^, lé chevalier de Hutten, un des principaux rédacteurs des fameuses Lettres des hommes fioirs, qui portèrent son nom aux extrémités de l'Europe et eurent un immense retentissement en Belgique (1516 et 1517).
De tous ces écrivains, belges et bataves, célèbres dans la Renaissance et dans la Réforme, aucun n'a égalé Érasme, aucun n'a rendu à la civilisation d'aussi éclatants services.
Beaucoup de circonstances concoururent à éloigner Erasme de la réformation, après qu'elle fut entrée dans une voie plus ardente. Attaché aux principes qu'il avait puisés à Deventer, il n'approuva jamais les opinions dogmatiques de Luther. 11 avait surtout été offensé de ses théories sur le serf-arbitre de l'homme, sur la peccabilité absolue de sa nature, sur la réhabilitation par la grâce seule. 11 ne renia jamais les convictions qu'il avait manifestées dès le principe; il y resta fidèle, au contraire, jusque sous les glaces de l'âge. Mais cette position de neutralité qu'il avait voulu toujours garder entre les deux opinions extrêmes finit par lui aliéner l'une comme l'autre f). Son livre sur le libre arbitre, qui parut dans l'été de 1524, le brouilla tout à fait avec Luther, bien que,
(•) Taxile DfiLORD, Revue nationale et étrangère^ t. II, p. 541 et 542. ^
(*) Expression d'Erasme.
(') H\GRN, t. II, p. 65-67.