BÉGUINS ET LOLLARDS
datait du coimnenccmeiU du xiii" siècle. Quoi([uo déjà, en 12G8, ils fissent partie du tiers ordre de Saint-Franeois, ils n'en contiiniaient pas moins d'exercer leur profession de drai)iers; ils Curent reconnus, en 1455, niendjres de la corporation de ce métier, et successivement ils donnèrent une telle extension à leur manufacture, qu'en 1525 les autres drapiers se plaignirent vivement, auprès des magistrats comnnniaux, du préjudice (jue leur causait le nombre des métiers en activité chez les bégliards. Ces plaintes fuient accueillies favorablement, et il en résulta un arrangement par lequel ils s'obligèrent à ne pas avoir plus de huit métiers ('). En général, la mission de nos béghards fut de visiter les pauvres, les fous, les malades et d'enterrer les morts (').
Aussitôt après l'année 1500, on trouve à Anvers les lollards f) chargés de la même mission. Ils n'avaient rien des reclus ni des sectaires; unis à l'Église, ils s'acquittaient des mêmes devoirs que de nos jours les sœurs de charité Plus tard, néanmoins, une partie d'entre eux s'érigeaient, sur les grands chemins, en interprètes de l'Écriture, gagnaient leur pain en mendiant et jetaient par leurs extravagances la confusion et le trouble dans les masses ('). Jamais, cependant, ils n'allèrent aussi loin que ceux de l'Autriche et de la Bohême, dont les erreurs, qui provenaient des fratricelles, consistaient principalement dans les articles suivants : « Lucifer et les autres démons ont été chassés du ciel injustement et ils y seront un jour l'établis; les anges, coupables de cette injustice, seront danmés éternellement avec tous les
(') An}iuai7-e delà province de Limboury, 1870, p. 134.
Q'&KUS.\-&, Antiquitales haJgicœ , i. 18. — A. Matth^us, Vcteris œoi analecta, t. I, p. 491 et 492. — Mosheim, Inst. Hist. eccL, p. 58S et de Beghardis, p. 583.
(^) Suivant Mosheim, le nom de lollard ne désignait pas unecontVéï ie particulière, mais se donnait quelquefois à celle des béghards. On lofait dériver de loUen, chanter à voix ba.sse, parce qu'eu portant les morts â la sépulture, ils chantaient à voix basse et sur un ton lugubre.
(») Delprat, Yerhandeling over dehroederschap i-an G. Groote, Arnhem, 1856. p.38(2« édit.) — Ullmann, t. II, p. 16-23.
{^) Delprat et Ullmann, /. c.
L\ SA I IKK ET LES PUEMiÈUES HÉRÉSIES.
lioinnies qui ne sont pas de celle seclc. Marie est demeurée vierge après l'enfantement ; ce n'est pas un homme qu'elle a mis au monde, c'est un ange (^). »
Il faut se garder aussi de confondre nos lollards, non plus que nos bcghards, avec ceux des provinces rhénanes, qui professaient les hérésies d'Amaury de Bène. Ce philosophe avait enseigné que le Saint-Esprit s'incarne sans cesse dans l'homme, que tout est Dieu, que le Créateur et la créature sont identiques. Et comme les disciples ont l'habitude d'exar gérer les doctrines de leurs maîtres, les hérésiarques rhénans professaient des doctrines immorales dont il ne convient pas de faire remonter la responsabilité à de Bène f).
Les porrétistes, ainsi nommés de Marguerite Porrette, née dans le Hainaut f), soutenaient qu'une personne anéantie dans l'amour du Créateur peut satisfaire librement tous les désirs de la nature, sans crainte d'offenser Dieu. Comme elle défendit avec opiniâtreté cette doctrine, elle fut condamnée en 1510, à être brûlée vive, à Paris, où elle s'était rendue pour la propager (^).
Lorsque la grande pesle noire, qui avait connnencé en Provence, à la Toussaint de l'an 1547, s'abattit sur l'Allemagne, elle la trouva plongée dans un de ses plus sombres accès de mysticisme. La plus grande partie de ce pauvre peuple était depuis longtemps privée des sacrements de l'Église. Les papes d'Avignon l'avaient jeté, en outre, dans le désespoir, par leurs anathèmes. Tous les pays qui reconnaissaient l'adversaire de ces pontifes, Louis de Bavière, couronné empereur en 1528, étaient frappés d'interdit. Plusieurs
(') LiîNFANT. p. 31 et 32.
f* BoL'QUicT, Rcri'.m Gafl. script., t. XVII, p. 83. — Gcrson. opp., t. IV, p. 826. — Thomasii origines philosoplncœ et ecclesiasticœ, p. 113. — Martini Polom chronicon, p. 3R4. — Hcistcrbach . de miracidis, lib. V, c. 22. — Gikskler, t. II, 2, p. 410-414, 642-645.
D'après Foppens, à Valenciennes.
(') HovERLANT DE Balwelaere, Essai chronologique iiour servir à riiistoirc de Tournaij, Tournai, 1805-1834. t. XVII, p. 262 et 263. — Foppens, /. c, f. 188.
POKUETISTES ET FLAGELLANTS.
villes, parliculièrement Sti'asbourg, lestaient fidèles à Louis, même après sa mort, et subissaient toujours les effets de la sentence papale. Point de messe, point de viatique. La peste tua dans Strasbourg seize mille bonnnes qui se crurent damnes. Les dominicains, qui avaient persisté quelque temps à faire le service divin, finirent par se retirer comme les autres. Dans l'abandon où les laissait l'Église, les hommes du peuple s'habituèrent à se passer des sacrements et à les remplacer par des mortifications sanglantes et des courses frénétiques. Des populations entières partirent, allèrent sans savoir où, comme poussées par le vent de la colère divine. Elles portaient des croix rouges, couraient demi nues sur les places, se frappaient avec des fouets armés de pointes de fer, chantaient des cantiques qu'on n'avait jamais entendus. Elles ne restaient dans chaque ville qu'un jour et une nuit, et se flagellaient deux fois le jour; cela fait pendant trente-trois jours et demi, tous se croyaient purs comme au jour du baptême
Ces flagellants se rendirent d'abord d'Allemagne aux Pays- Bas, où leur fièvre gagna la Flandre et le Hainaut, et de l.à ils pénétrèrent en France. Le pape les condamna, les puissances temporelles leur coururent sus. Des gentilshommes et des seigneurs s'étaient laissé entraîner par l'extase du peuple, et de nobles âmes avaient suivi leur exemple. Quoi d'étonnant? Ce fut la grande époque du mysticisme f).
Les flagellants disaient qu'ils ne faisaient qu'obéir à une lettre venue du Ciel et portée par un ange à l'église de Saint- Pierre, à Rome, lettre dans laquelle on voyait que Jésus- Christ, irrité contre les hommes, avait cédé aux prières de la Vierge et des saints et avait pardonné aux pécheurs, à condition qu'ils se flagelleraient, chacun hors de chez lui,
(') MiCHELET, Histoire de France, Paris, 1852. t. III, p. 343-345.
OuDKGHERST, Annalcs de Flandre, Gand, 1789. t. Il, p. 558. — Michelet, p. 344 et 345. — Conf. Revue britannique, 1853, t. II, p. 48-51.
LA SATIUE ET LES PUEMIÈUES HÉRÉSIES.
pendant trenle-trois jours et douze heures. La miraculeuse lettre était lue publiquement aux assistants, après chaque opération, et servait continuellement à recruter la confrérie, à mesure qu'elle diminuait par le départ de ceux qui avaient atteint le terme de leur expiation volontaire. Cet accès de pénitence, suscité par l'Enfer, disent les annales de Trêves, était destiné à fléchir la colère de Dieu, qui, à cette époque, décimait le genre humain au moyen du fléau épidémique dont toutes les chroniques du temps ont fait une si terrible peinture, et qui avait valu tant d'indulgences papales aux malheureux que la peste enlevait, et tant de biens à l'Église en récompense de ses largesses spirituelles. Le roi de France, de l'avis de ses théologiens qui avaient consulté Clément VI, ne permit pas que les flagellants entrassent dans Paris et s'y donnassent en spectacle. Clément même les condamna formellement et donna ordre à Baudouin, archevêque de Trêves, de chercher à les découvrir et de les punir s'ils s'obstinaient. Ce prélat, pour ne pas perdre inutilement son temps à tenter des conversions qu'il croyait impossibles, persécuta les flagellants avec cruauté (^).
Le 15 août 13i9, les premiers flagellants arrivèrent à Tournai : ils étaient environ 200 et venaient de Bruges. Ils se rassemblèrent à midi sur la place du marché, et une grande rumeur se répandit aussitôt par toute la ville, dont les habitants accouraient pour voir cet étrange spectacle. Ces pèlerins se mirent d'abord en devoir d'accomplir leur pénitence et à se flageller rudement. Les Tournaisiens, qui n'avaient jamais vu chose semblable, eurent grande pitié de ces pauvres gens, qui s'infligeaient à eux-mêmes un châtiment si cruel, et ils appelaient la miséricorde de Dieu sur eux. Ces pénitents brugeois demeurèrent dans la ville pendant toute la journée et la nuit suivante. Le lendemain (c'était un dimanclie), ils vinrent au couvent de Saint-Martin; là, ils
(') Doin Calmet, apud De Potter, Histoire du Christianisme, t. VI, p. 446-448.
LLS l i,a(;ell\ms.
recommencèrent leurs flagellations; après le dîner, ils la réitérèrent sur la place du marché. La commune s'intéressait de plus en plus à eux. Toutefois, les opinions étaient loin d'être unanimes à leur égard; car il y avait beaucoup de bourgeois qui ne les approuvaient pas; mais le plus grand nombre prenait parti pour eux (^). »
Le mardi suivant, une procession, oii se trouvaient réunis le doyen, le chapitre, une grande affluence de religieux et tout le peuple, se rendit au couvent de Saint-Martin. Le frère Gérard de Muro, de l'ordre des mineurs, prêcha sur la grande mortalité qui menaçait le monde. Il reprit énergiquement les vices et les habits immodestes des hommes et des femmes. Mais, à la fm de son sermon, il omit de prier pour les flagellants. Le peuple en fut indigné et, pendant toute la semaine, il murmura violemment contre ce prédicateur f).
La même semaine, il arriva encore 450 flagellants de Gand, 300 de l'Écluse et 400 de Dordrecht, qui accomplirent leur pénitence, tantôt sur la place du marché, tantôt dans le clos de l'abbaye de Saint-Martin. Le samedi suivant, il arriva de Liège une troupe d'environ 180 de ces pèlerins, ayant avec eux un membre de l'ordre des frères prêcheurs, qui obtint aussi la permission de se faire entendre à Saint-Martin. Ce moine vanta beaucoup les pénitences publiques; appela les flagellants des soldats rouges, à cause qu'ils faisaient couler leur sang en abondance, compara le méi ite de ce sang à celui de Jésus-Christ, et avança bien d'autres propositions qui parurent téméraires et causèrent un grand scandale parmi le clergé. Comme il avait traité de scorpions et d'antéchrists les ordres mendiants hostiles aux flagellants, le peuple l'applaudit vivement. Bientôt, on vit 565 habitants
(') Lr Muisis, édition De Smet, /. c, p. 340 et 348. — De Gerlache, Essais sur les grandes époques de notre histoire nationale, p. 190 et 191. (*) Li Muisis, l. c, p. 349. — De Gerlache, p. 191.
LA SATIRE ET LES PUEMIÈUES HÉRÉSIES
imiter les pénitents étrangers et partir ensuite pour Lille, accompagnés d'un moine, du prieur de Saint-Nicolas-des-Prés et de deux prêtres séculiers, chargés d'entendre les confessions et d'administrer les sacrements. Ils ne rentrèrent en ville que trente-trois jours après leur départ et continuèrent de se livrer à leurs exercices habituels
Le costume des flagellants tournaisiens était le même que celui des pénitents étrangers. Ils portaient sur leurs vêtements ordinaires une espèce de mantelet, sans manches, appelé vulgairement cloche, sur le devant duquel il y avait une croix rouge et une semblable derrière. Cette cloche était fendue d'un côté, auquel pendaient les fouets à trois nœuds appelés scorfjies ; il y avait à chaque nœud quatre pointes de fer aiguës, en forme de croix. Ils avaient la tète couverte d'un capuchon et au-dessus un chaperon à larges bords, où étaient deux croix, l'une par devant, l'autre par derrière; ils portaient à la main le bourdon de pèlerin. Toutes ces troupes de flagellants faisaient leur entrée en ville précédées de croix et de gonfaiions. Elles marchaient en rang, portant dçs cierges et chantant chacune dans leur langue, c'est à dire en flamand ou en français. Leurs chants ne cessaient qu'à la cathédrale devant l'image de la Vieige. Après s'être dépouillés de leurs vêtements, les flagellants se rendaient, deux à deux, au lieu de leurs exercices, précédés de croix, d'étendards, de cierges, la tête couverte d'un capuchon, nupieds, et le corps enveloppé d'un jupon jusqu'à la ceinture; puis ils se formaient en cercle. Aussitôt les chantres entonnaient un cantique, auquel les autres répondaient, et tous se flagellaient en regardant le ciel d'un air farouche et hagard. Durant le cantique, ils s'étendaient trois fois par terre, de manière à former au moyen de leur bras une croix sur le sol. Puis, se relevant sur les genoux, ils chantaient et se flagellaient de nouveau. Les exercices se terminaient par un ser-
(') Li Muisis, /. c, p. 249-352. — De Gerlache, p. 191 et 192. — Chotix, Histoire de Tournai, Tournai, 1840. t. I, p. 516 et 517.