‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 4)Chapitre 21 sur 72 · LES TURLUPINS · texte numérisé non relu

LES TURLUPINS

(le piulciir ne pourraient, je ne dirai pas les réciter, mais les entendre sans frémir d'horreur... De telles insolences ne se diraient pas à la cuisine par des marmitons. Cependant elles se font par des personnes établies pour honorer le service divin. Elles se font, dis-je, en public et en secret. Chacun sait assez ce qui s'y passe. » Ailleurs Gersoji se plaint amèrement de ce « qu'il s'était conservé presque partout des rites païens et idolâtres; qu'on voyait encore ces rites dans le culte des cathédrales; que ni la présence de Jésus-Christ, ni le respect des autels n'enq)êchaient les ecclésiastiques d'y commettre, par la plus impudente de toutes les dissolutions, ce qu'on aurait horreur d'écrire ou même de penser [impiidcnlissima dissoliitione ab ecclesiasticis talia fiunt qualia vcl scriberc liorror est, vel etiam cogitarc)». — « Si quelque prélat, ajoute-t-il, entreprend de s'y opposer, on le siftle, on lui déclare la guerre. Voici, dit-on, un troisième Caton qui est tombé du ciel. Vos prédécesseurs, plus sages que vous, n'ont pas seulement toléré ces choses, mais ils ont applaudi ceux qui les faisaient. Il ne s'agissait pourtant pas de légères irrégularités; il s'agissait des crimes les plus noirs et les plus atroces (^). »

Après cela, faut-il s'étonner des immunités des turlupins et des picards (-)?

Au milieu du xv* siècle, vivait à Harlem un tailleur, nommé Eppen, qui, sachant à peine lire et écrire, s'était adonné cependant à l'interprétation de la Bible et avait répandu ses opinions en public et en secret. Son éloquence était douce et persuasive, ses manières affectueuses, sa vie exemplaire. Parmi ceux qui se groupaient autour de lui figurait un prêtre, Nicolas de Naarden. En 1458, les prédications d'Eppen furent dénoncées à David de Bourgogne, évêque d'Utrecht, et suspendues par ses ordres. Eppen fut ensuite jeté en prison avec Nicolas et traduit devant une connnission d'inquisiteurs, qui les forcèrent de se rétracter et de faire amende honorable,

(•) Opp., t. III, f. 309 et 310, et t. I, f. 121 et 122. (■-) De Beausobre, p. 352 et 353.

LA SATIRE ET LES PREMIÈRES HÉRÉSIES

Les hérésies dont tous les deux étaient accusés étaient les suivantes :

« On doit adorer Dieu seul, et non le crucifix, la Vierge et les saints. — Pendant la passion du Christ, sa divinité était entièrement séparée de son humanité. — Le sang du Christ n'a aucune espèce d'effet. — Les messes des morts ne servent absolument de rien. — On peut prier aussi bien chez soi qu'.à l'église, de telle sorte qu'on n'a pas besoin de celle-ci. — Tous ceux qui ne sont pas en état de péché mortel ne sont pas obligés de se confesser avant d'aller à la connnunion. — Les mots de saint Luc, II, 7, fils iinique, sont seuls exacts et non pas fils premier né, parce que de cette dernière leçon il résulterait que Marie a eu encore d'autres enfants »

Les turlupins fuirent les prédécesseurs des picards, dont on se débarrassa en Belgique soit par le fer, soit par l'exil.

iEneas-Sylvius Piccolomini raconte f) que, du temps des guerres de Jean Ziska, un Picard passa de la Caule belgique en Bohème f), que cet homme en imposait au peuple par des prestiges; qu'il se disait le fils de Dieu, se faisant appeler Adam et ses sectateurs adamiles, et qu'il leur commandait d'aller nus. S'il faut en croire le même historien, il n'y avait point de mariage dans cette secte, les femmes y étant communes et les hommes ayant la liberté de se saisir de la première qui leur plaisait. Ils devaient seulement, avant d'en prendre possession, la présenter h leur patriarche et lui dire qu'ils avaient de l'amour pour elle, ou, suivant le style de la secte, que leur esprit se sentait échauffé pour cette femme. Le Picard se hâtait alors de répondre : « Allez, croissez et multi-

(') Moi.L, Kcrkgeschîedenis van Nederlanil voor de hervormivg, Arnbem, 1864. t. Il, 3. p. 97-103.

{^) Hist. Boh., c. 41.

Le savant historien de la Bolième, M. Palacky, a combattu cette opinion et prouvé que le nom de picard (pikkart) a été jeté, au xv'= siècle, en Bohême, comme une flétrissure à ceux qui niaient la transsubstantiation dans l'eucharistie et que, dans la langue de ce pays, il signifie la même chose que hàghard. Il s'agit ici des béghards hérétiques. Voy. Veber die Besiehunt/en iind das Yerhdltniss der Waldenser zu den ehemah'gen Secten in Bôhmen, p. 20 et 21.

LES PICAUnS.

pliez. » Il piétondait que tout le genre humain était esclave, honnis lui, ses sectateurs et leurs enfants, et que les vêtements étaient une mar(jue de sei vitude (').

« Cette secte, poursuit /Eneas-Sylvius, devint bientôt si nombreuse qu'elle s'onq)ara d'une île que fait la rivièi'e de Laurnitz, d'où quarante de ces fanati(iues allèrent un jour faire main basse sur deux cents paysans. Ziska, informé de leurs cruautés et de leurs impudicités, marcha contre eux avec son armée, les força dans leur île et les passa tous au fil de l'épée, à l'exception de deux qu'il conserva pour s'instruire des mystères de cette nouvelle religion. » Piccolomini ajoute : « J'ai ouï dire à Rosenberg (i ioi), lorsque j'étais en Bohême, qu'il avait tenu en prison des hommes et des femmes de cette secte, que les femmes disaient ouvertement que ceux qui portaient des habits, mais surtout des hauts-de-chausses, n'étaient })as libres. Rosenberg garda ces fennnes en prison jusqu'à ce (ju'elles fussent accouchées, après quoi il les fit brûler avec leurs maris ; elles souffrirent le supplice du feu en riant et en chantant f). »

Les Picards soutenaient, en outre, « qu'on ne doit point adorer le sacrement de l'autel, parce que le corps de Jésus- Christ n'y est point, le Seigneur ayant été élevé au ciel en corps et en âme; que le pain et le vin de l'eucharistie demeurent toujours du pain et du vin dans leur substance; qu'un laïque peut les toucher, parce que les mains d'un simple fidèle sont aussi dignes que celles d'un prêtre. » Ils expliquaient leur habitude d'aller nus par l'exemple d'Adam et d'Eve, qui restèrent nus tant qu'ils persévérèrent dans l'innocence ; ils prétendaient être dans le même état et ne voulaient pas déroger à leur perfection en portant des habits f).

De Beausobre a plaidé chaleureusement la cause des Picards,

('} De Beal'Sobre, Dissertation sur les Adamites, apud Lenfant, Histoire de la guerre des Hussites, t. II, p. 261 et 262. C^) h)., ibid., p. 262.

(') h)., ibid., p. 269 et 272.

LA SATIRE KT LES PREMIÈRES HÉRÉSIES

en s'elTorçant de prouver qu'ils ont été calomniés par les écrivains catholiques et qu'ils n'étaient, en réalité, que des Vaudois f). « Je puis vous assurer, dit-il (-), que la nudité picarde n'était pas celle dont pai le Horace :

Altéra nil obstat; cois tibi pœne videi'e est Ut mulam f).

« Ce n'est pas celle que Menot (^) reprochait aux dames de son temps : ces manches larges, ces cheveux épars et flottants, ce sein découvert avec la dernière immodestie, ou caché sous un voile si transparent que rien n'échappait aux yeux. C'est encore moins celle que Clément d'Alexandrie décrit, et qui paraîtrait tout à fait incroyahle si elle n'était attestée par un tel auteur. Qui croirait que, du temps de ce Père, il y eût des daines chrétiennes qui fussent assez destituées de pudeur pour paraître nues devant les hommes dans des bains publics? Il le dit, pourtant f). D'autres, moins immodestes, se donnaient cette liberté devant leurs esclaves qui les servaient au bain, et n'avaient même pas la précaution des premiers athlètes, qui mettaient des ceintures f). »

« La nudité des picards était d'une tout autre sorte, et il n'est pas malaisé de la deviner. Exposés à de continuelles persécutions, elle était semblable à celle que saint Paul avait soufferte et que saint Jacques veut que l'on soulage f), ou à celle que saint Jean décrit dans l'Apocalypse f). Leurs persécuteurs les dépouillaient de leurs habits et les obligeaient d'aller nus et de laisser voir leur honte ('°).

(ij Lenfant, t. I, p. 38 et 39.

(2) A^nerf Lenfant, t. II, p. 190.

(3) HORAT., 1. I, sat. II, V. 101.

('') EnuysE, A2X)!or/ie pour Hcrodote, ch. IX, p. 19.

(5) P/EDAG. 1. m. cap. V, p. m. 232.

(^) Clem. Alex., l. c. — De Beausobre, p. 290.

(■) II Cor., XI, 27.

{^) Jacques, II, 15.

(9) XYI, 15.

(•Oj De Be.\usobre, p. 291.

PANÉGYRISTES DES PICAllDS.

« Un autre* prétexte peut avoir servi à les accuser de nudilé. Ils étaient laborieux. Pasteurs de troupeaux, tous travaillaient de leurs mains et cultivaient ou les arts ou la terre. Dans le travail, ils étaient nus, selon cet ancien précepte :

Nudus ara, sera nudus (').

« C'était la nudité où le messager du sénat romain trouva Q. Cincinnatus, lorsqu'il alla lui annoncer la dictature Si Rome eût eu alors des moines et des inquisiteurs de la foi, et que Cincinnatus les eût eus pour ennemis, le plus illustre des Romains aurait risqué d'être diffamé comme un homme sans pudeur, comme un franc adamite, parce qu'il était nu en labourant son champ, quoique sa nudité eût les bornes qu'il n'est pas nécessaire que je marque f). »

Il est possible que les picards n'aient pas été, dans l'origine, ces cyniques dont parle Piccolomini ; qu'ils n'aient connu, comme les Yaudois, que la nudité apostolique; car on nous représente ceux-ci marchant nu-pieds, vêtus de laine, ne possédant rien en propre, ayant tout en commun, comme les apôtres ; et nus, comme ils étaient, en suivant Jésus-Christ nu (^); mais l'imposant témoignage de Piccolomini et les honteux excès des lurlupins, leurs successeurs, ne permettent aucun doute sur leur dégénérescence, contestée par de Reausobre au moyen d'arguments plus ingénieux que solides.

Les picards ne se servaient point, dans le culte, de vêtements sacerdotaux, alléguant pour raison que Jésus et les apôtres avaient célébré l'eucharistie dans leurs habits ordinaires. Ils blâmaient aussi le luxe et en particulier celui des ecclésiastiques. A ce sujet, ils faisaient valoir la belle maxime de la raison et de la philosophie, qu'il faut imiter la nature

(») Yirgil. Georg., I, v. 299.

(*) PUn., liv. XVIII, c. 3.

De Beausobre, p. 202.

(^) II). p. 293, et ibicL, les sources.

LA SATIRE ET LES PREMIÈRES HÉRÉSIES

qui bannit les siiperfluités stériles, qui est riche et magnifique dans sa noble simplicité.

Ces aspirations semblent se résumer dans un livre qui devait être sorti de l'imagination entreprenante des franciscains : à chaque page, sous des comparaisons variées, YÊvangile cfmic/ répétait que « l'Ancien Testament n'était encore que la clarté des soleils, le vestibule du temple, la brou de la noix; le Nouveau, la clarté de la lune, le sanctuaire du temple, la coquille de la noix », tandis que la doctrine nouvelle était « le soleil, le saint des saints, le fruit », et devait amener « la félicité universelle ». L'avénement, fixé d'abord à l'an 1280, dut être successivement remis à 1523, à 1555, puis à 1560 et 1570. Le tiers ordre de Saint-François, les fratricelles, lesmendiants, les flagellants s'agitaient sous l'aiguillon de ces promesses. Les papes sévissaient en vain et, plus d'une fois, il fut question de supprimer les franciscains, tourmentés par ce besoin de réforme et d'idéal. Les dominicains leur furent opposés. A eux était confiée la répression, et elle fut terrible. Plus le gouvernement des âmes devenait difficile, plus on se persuadait que les supplices étaient le seul remède. Ils défendirent le dogme par le fer et le feu.

Mais, en présence de l'anarchie spirituelle des franciscains et de la cruauté des dominicains, il est clair qu'on est arrivé à l'épuisement du régime. Si on abandonnait les idées à ellesmêmes, elles se précipitaient dans des aberrations ou des révoltes; si on les contenait, on tombait dans des rigueurs qui révoltent la conscience humaine. Le dilemme est posé, dit un historien, et par elle-même la doctrine qui a fait la force et la grandeur du régime catholico-féodal n'a pas d'issue (').

(') V. Le Clerc, Histoire littéraire de la France, t. XXIV.

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