GILLES LI MUISIS
lorsqil'en 1552, Gilles Li Muisis, né en 1272, à Rongy, près (le Sainl-Amuiid, fut élevé à la dignité abbatiale ('). Le nouvel abbé doiuia tous ses soins à réparer les maux que le couvent avait soufferts et à réformer des mœurs dont plus tard il devait faire nn tableau dans ses poésies. A sa voix, et plus encore à son exemple, tout se releva avec une force nouvelle : la discipline reprit ses droits et ses devoirs, les études furent remises en lionneur et les finances administrées avec une si sage économie, que l'habile et vertueux prélat réussit à amortir les dettes du monastère et à lui assurer les revenus nécessaires après quinze années d'administration, c'est-à-dire en 1547. Ce fut à cette époque que le prélat commença son principal ouvrage, son Clironicon majiis f).
Ces chroniques, écrites quelques années avant Froissart, et rédigées en latin, portent l'empreinte du siècle et le caractère de l'auteur; elles expriment avec tant de vérité les mœurs et les idées de l'époque, qu'elles sont pour nous du plus haut intérêt. Là, comme dans ses Lamentations, on voit les femmes livrées au luxe et à la volupté, les hommes à l'ivrognerie, à la débauche et aux jeux de hasard, le clergé aux affaires mondaines et aux concubines f).
Mais écoutons Li Muisis lui-même : « Ceux qui vivaient en l'année 1549, dit-il (^), virent et ouïent des choses tellement surprenantes qu'il m'a paru nécessaire d'en donner une idée à ceux qui viendront après nous. Tout le peuple, ecclésiastiques et laïques, étaient tombés dans un dérèglement de mœurs si grand que c'était horrible à voir, surtout pour ceux qui avaient connu les temps passés. »
(') De Smet, Chroiiica Mfjidii Li Muisis, clans le Corjms Chronicorum Flandrice, t. II, p. 95, 98 et 297.
(2) Id., ibid., p. 99-101.
De Gerlache, Essais sw les grandes époques de notre histoire nationale, Brux., 1876, p. 147 et suiv.
('') Apud De Smet, l. c, p. 346-347.
OUlGliNES DE LA UEXAISSANCE.
Apres une satire du luxe et des mœurs des gens du monde, il arrive au clergé :
« Ce qu'il y a plus affligeant, c'est que les ecclésiastiques eux-mêmes n'étaient pas totalement ii l'abri de la contagion; pour le malheur de l'Église, il semblait que le temps fût venu oii l'on pouvait leur appliquer ce commun proverbe : Tel peuple, tel prêtre »
Et cependant Li Muisis fut loin d'être un rigoriste ; luimême vécut dans le faste; il loue sans réserve la discrétion et la sagesse de l'évêque de Tournai, qu'il dit avoir vu plusieurs fois galopant par la ville avec une suite de seize à vingt chevaux. Sa piété ne s'effarouchait point des tournois, huileries etdosnois, c'est-à-dire réjouissances et plaisirs oi^i dominait la galanterie. L'âge d'or où l'on aimait par amour souriait à son imagination. La courtoisie du seigneur féodal et la galanterie du trouvère s'alliaient en lui à l'austère dignité de l'épiscopat : c'est un point de rapprochement entre lui et le chanoine historien Jean le Bel, de Liège, qui tenait table ouverte, aimait les exercices et les tournois, se montrait joyeux compagnon, recherchait l'entretien des dames et savait faire chansons et virelais f).
Au milieu de la dégradation des mœurs de son temps, augmentée encore par une ignorance et une grossièreté générales, Li Muisis recommande au clergé ce qui seul était capable de le relever : l'étude de la philosophie et des belleslettres, c'est-à-dire des classiques anciens, jointe à celle de la Bible, principalement des paroles et des préceptes des évangélistes et des apôtres, sans négliger les Pères et les docteurs de l'Église, dont les mœurs, comme les maximes, sont des modèles à suivre f).
(') De Gerlachic, /. c, p. 189-190.
(■-) De Reiefenberg, Chronique rimée de Philippe Mouskues, t. I, p. ccix et 3. ('') Et semper obediendi
Dictis sanctorum Doctonim,
Seqiiendo mores eorum.
(DeSmet, l. c, p. 362-363.)
RÉFORME DES ARRAYES. FLOREFFE.
En 1510, la célèbre abbaye de Floreffe, (jni avait su garder toute sa pureté au milieu de la corruption généi-alc du clei-gé, faillit la perdre sous son vingt-troisième abbé Jionmié Wéry. Une clironi(|ue l imée de cette abbaye nous a laissé un triste tableau de l'état de ce monastère pendant le règne de ce déplorable prélat (').
Le scandale y était à son comble, et il fallut procéder d'abord àla dcslitutionetà l'excommunication de Wéry (1551), puis à une réforme tellement radicale du monastère, que dès lors la pureté des moines fut une des causes qui le préservèrent de l'intrusion des doctrines protestantes au xvi* siècle. Des documents dignes de foi attestent qu'il n'y avait dans la ville deFlorefie ni hérétiques, ni blasphémateurs, ni personnes travaillant les dimanches et les fêtes, ou hantant les tavernes pendant l'office divin; qu'il ne régnait dans cette localité aucun désordre notable et qu'on n'y connaissait point de gens mariés qui s'abusaient de leur état. Disons, à propos des blasphémateurs, qu'une lettre de Charles-Quint permettait au mayeur et aux échevins de Floreffe de leur percer la langue ou de les punir comme « on avait accoutumé de faire f) ».
L'abbaye de Saint-Ghislain, à deux lieues de Mons, avait su, elle aussi, se préserver de la contagion du siècle. Mais en 1574, l'abbé crut devoir prendre des mesures qui furent renouvelées en 1406 et en 1414. Les annales de l'abbaye f) le constatent :
« L'horreur que notre abbé Dom Jean de Loyens avait de l'ignorance des ecclésiastiques et des moines de son temps, sur laquelle il rejetait le misérable état et le schisme de l'Église, fit qu'il n'épargna aucuns frais pour faire instruire ses religieux dans les sciences divines et humaines, et, afin
(^) Religion lors perissoit,
L'Iniquité si dominoit, etc.
(De Reiffexberg, dans sa Coll. de Chroniques.) (-) De Reiffenberg, Introduction à la Chronique de Floreffe. (') Par Baudry, édition de Reiffenberg.
ORIGINES DE LA UE.WISSANCE
qu'ils fussent enseignés par de bons maîtres, il en envoya quelques-uns clans l'université de Paris, où, par sa profonde érudition, il avait depuis longtemps reçu le bonnet de docteur en théologie... C'est apparemment pour que ses religieux fissent de grands progrès dans celte science qu'il faisait chanter tous les jours, de grand matin, une messe du Saint- Esprit, outre la conventuelle, lili (^). »
Pendant que la corruption s'introduisait dans le monastère de Notre-Dame du Bois [Nonncnboschc), près d'Ypres, composé de jeunes filles connues sous le nom de servantes du Christ, l'abbé Siger, du couvent de Saint-André-lez-Bruges (lilG), gaspillait dans les cours des princes les immenses richesses en or et en argent amassées par ses prédécesseurs. Mais, en sacrifiant ainsi à ses folles dépenses les revenus du monastère, il finit par rencontrer de vives résistances de la part des moines, et plusieurs dissensions- éclatèrent. L'évêque de Tournai parvint à y mettre ordre et à contraindre ce beau prélat, généreux, élégant, homme du grand monde enfin, à la tempérance et h la simplicité. Malheureusement, les discordes intestines reparurent dans la suite et grandirent au milieu de l'incrédulité toujours croissante des laïques; car le inonde alors était plein d'hommes qui se faisaient un plaisir et un devoir de tourner en ridicule les saints et les prêtres f). Jugez de leur satisfaction quand ils apprenaient que des moines dérobaient des calices d'argent et jusqu'à la chape de l'abbé, qu'ils se hâtaient ensuite d'aller vendre secrètement à Bruges. On peut dire que depuis 1488, la licence fut telle que ces religieux se permettaient tout ce qu'ils voulaient f), et que toute ombre de discipline disparut. L'abbé Michel, alors régnant, favorisait leurs plus mauvais
(') Page 535.
(^j Chronique de l'ahbaye de Saint- André-lez-Bruff es, dans le Monasticus Flandriœ, Bruges, 1839-70, publié par la Société d'Emulation de Bruges, l"'^ série, p. 151.
(}) Quod libuit, licuit. Ibid., p. 160.
S.U.M-AM)Ui:>LEZ-imLr.ES.
penchants : le monastère était li ansformé en cabaret, où l'on vendait à boire et à manger à tout venant; où les religieux, vrais pourceaux d'Kpicure, ne vivaient plus que pour le vin, le jeu et la débauche ('). La pudeur défend de révéler tout ce qui se passait dans ce lieu de perdition, qui n'était plus un couvent, mais un antre de brigands, un lu[)anar, une sodome digne d'être engloutie sous la colère de Dieu. Saint-André ne fut réformé que de liîOd à 1519 f). Un synode, convoqué le 4 juin 156G, à Tournai, avait publié des statuts fort intéressants pour la connaissance de l'esprit et des mœurs de ce diocèse, dont la métropole, quoiqu'elle fût placée, depuis 1187, sous le prolcctoral de la France, était essentiellement belge par ses idées, ses sympathies et ses intérêts f). Voici quelques-uns des chapitres de ces statuts :
« 1° Les fonts baptismaux doivent être couverts et sous clé, pour les préserver des immondices et des sortilèges;
« 2° On ne peut donner la tonsure à celui qui n'a pas été confirmé ;
« 5° Il est défendu d'entendre la confession après le coucher et avant le lever du soleil. Il est interdit aux prêtres d'ouïr celle des femmes avec lesquelles ils ont péché. Les curés enverront à l'évêque, chaque année, les noms des habitants qui ne se sont point confessés et qui n'ont pas reçu l'eucharistie, à moins qu'ils ne croient devoir s'en abstenir. Ceux qui se sont absentés des offices divins trois dimanches de suite, sans permission de leur curé ou sans motif légitime, seront interdits par leur pasteur, qui, cependant, pourra se contenter d'écrire à l'évêque. Ceux qui se seront abstenus pendant dix ans de la confession et de la communion, qui n'auront pas de certificat de maladie, seront cités au prochain synode, pour y être interrogés sur leur croyance.
Chronique, etc., p. 160.
(*) Chronica monasterii Sancli-Andreœ , per Arnoldum Gocthals, cjusdem momasterii monachum, àansle Monasiïcus F/a7idriœ, p. 160-161.
Elle étendait d'ailleurs sa juridiction sur une partie de la Flandre.
OllIGIINES DE LA RENAISSANCE.
Excommunication contre ceux qui font des sortilèges avec les hosties consacrées ou avec le saint sacrement. Les curés doivent purger leurs paroisses des sorciers, des femmes de mauvaise vie, des maisons de jeux de dés et des blasphémateurs, sous peine d'être châtiés sévèrement. Défense aux prêtres de dire deux messes, sauf urgente nécessité. Défense aux fidèles, sous peine d'excommunication, de louer des maisons à des femmes de mauvaise vie ou à ceux qui les soutiennent ;
« o" Les curés ne peuvent recevoii-, pour les mariages, que ce qu'on leur donne librement. Les juges qui traduisent les clercs devant les tribunaux laïques et les y condamnent à des peines corporelles ou pécuniaires, ou au bannissement, sont excommuniés, ainsi que leurs fauteurs et adhérents. Les lieux où un clerc sera détenu par la justice laïque seront interdits jusqu'à ce qu'il soit remis en liberté ;
« 10° Les ecclésiastiques doivent s'abstenir des jeux publics dont l'intempérance et la lascivité sont le principal ornement. Ils ne peuvent intervenir également comme acteurs dans la fête des fous, où l'on psalmodie indécemment devant les anges. Les clercs ne pourront porter des couteaux pointus, des serpents ferrés ou de bois, des bâtons ferrés à têtes, des arcs avec des flèches et des dards interdits aux laïques. Même défense pour les jeux de dés, le bal, la danse, les spectacles, les petites maisons dans lesquelles les femmes donnent des rendez- vous, — ainsi que pour la profession d'avocat, sauf quand il s'agit des droits de l'Église ou des pauvres. Les prêtres ne peuvent fréquenter les cabarets, excepté lorsqu'ils voyagent, et alors seulement pour prendre leurs repas. Ils ne peuvent loger chez eux que des femmes de quarante ans. Les moines et les chanoines réguliers n'en peuvent loger dans leurs cloîtres ou dans leurs maisons de campagne. Excommunication, après une monition préalable, de tout clerc qui, se dépouillant de l'habit ecclésiastique, prend des vêtements laïques, porte des vestes galonnées ou bro-