DE CUSA EN HOLLANDE
et des œuvres surérogatoires des saints ('). Cusa prêchait celle doctrine en j)nl)lic; mais il convenait en particulier que la pratique des préceptes de l'Evangile est nécessaire pour la justi- (ication et (|ue les indulgences sont plus utiles au tenq)orel de l'Eglise qu'au salut des fidèles f). Il s'était aussi cliaigé de réforjuer les ahus (pii s'étaient glissés dans la discipline et de détruire la superstition qui prenait la place de la dévotion. 11 commença sa prédication à Dordrecht au mois de janvier 1451 et continua sa mission dans la plupart des villes de Hollande. Ses sermons furent vivement applaudis f). L'évèché d'Utrecht, alîranclii de la juridiction du pape et soumis uniquement à l'empereur d'Allemagne, s'était rendu coupable d'immoralités, d'injustices et de violences. Déjà en 1454, le duc Philippe de Bourgogne avait tenté de remédier à ce déplorable état de choses, mais sans résultat important (^). Vers la mi-août 1451, Cusa était à Deventer, dont il aimait les frères tout aussi bien que ceux de Windesheim et de Zwoll. Comme il avait fait ses premières études à Deventer, il dota cette école d'une bonne somme d'argent et la combla de grâces spirituelles. Ses réformes concernant Utrecht portèrent d'abord sur les couvents de religieuses, qui étaient devenus un scandale public; elles atteignij'ent ensuite les habitudes mondaines et les mœurs voluptueuses des chanoines de ce diocèse f).
A Windesheim, il avait été forcé de sévir contre des excès d'une nature tout à fait différente, contre des fanatismes de chasteté poussés jusqu'à la mutilation d'Origène f).
{*) Mufjnum chronicon belgicum, dans Pistoril'S, Rer.Germ. Script., Ratisb., 1726, f. 380.
('^) BoxHORN, Histoire des Pays-Bas, p. 277.
(5) Duj.\RDiN et Sellius, Histoire générale des Protinces-Unies, t. III, p. 45. (■') SwALUE, Ba kardùiaal Nicolaus von Cusa, apud Kist en Royaards, Archief cité, t. IX, p. 40-73.
(■■) SwAi.UK, IX, p 112-165.
(") Archives du Royaume, Copie contenue dans u)i des viditmis délivres par l'ofpcial de Liège résidatxt à Loiœain, le 20 août 1471, archives provenant du couvent de Saint-Martin, à Lov.vain. — Acte donné par Cusa, à Bâle le 1" août 1427,
ORIGINES DE LA RENAISSAÎNCE
Cusa était un homme modeste, pieux et d'une rare simplicité. Jl voyageait monté sur une mule, n'admettait autour de lui que des personnes de talent et de vertu et refusait constamment les présents qu'on lui faisait ('). Nommé cardinal en 1448 et, deux ans après, évêque de Brixen, il fut chaigé, en 1451, de la mission de légat en Allemagne et appelé, au même titre, dans les Pays-Bas par le duc de Bourgogne. Aidé par Jean Busch, de Zwoll, qui venait de réformer les couvents de la Germanie et qui voulait créer un nouveau monde dans le clergé et dans le peuple, il réalisa des réfoi'ines promptes et décisives f).
Sa mission l'ayant conduit dans les environs de la ville de Liège, où, comme je l'ai dit, il avait été archidiacre, les habitants, qui gardaient de lui les meilleurs souvenirs, l'invitèrent à les honorer de sa présence. Il fit d'abord quelques difficultés parce qu'il doutait que sa mission s'étendît à eux, vu qu'ils ne se servaient pas de la langue allemande et que ses visites étaient restreintes à l'Allemacfne. Il céda néanmoins aux pressantes sollicitations des bourgeois, sans songer aux obstacles que lui susciteraient le clergé liégeois et ses chambrières grandes et petites. Depuis le trop fameux Henri de Gueldre (1247-1274), surnommé le rUmud de la cité f), les mœurs de ce clergé n'avaient fait que déchoir; sans parler des concubines des chanoines, du luxe de leurs chevaux, de leurs chiens de chasse et de leurs oiseaux de proie, l'Église de tout le diocèse était en pleine décadence, et ses écoles, auparavant si célèbres, n'étaient plus que des réceptacles d'ignorance.
La vertu et la pitié ne se trouvaient plus que chez quelque pauvre solitaire, qui du fond tic son cloître protestait contre le monde et ses abominations. Tel fut le célèbre Denis Rickel,
M) Bior/rapliie universelle, art. cité.
(2) Ibid.
(') Epistola pia et erudita quani Gregorius pont, scripsit Senrico antequam eum ejnscoiMtu privaret, apud Chapeaville, Gestapont. îeod., t. II, p. 301.
DE CUSA A Utr.E.
que l'on appelait le docteur extatique parec qu'il passait une pal lie (lésa vieen contemplation. Il ressemblait à Uuyshroeck, son niodMe, et à Drugman, son ami. Sa lépulation s'étendait en Italie, en France et en Allemagne. Cnsa s'empressa d'allei" lui rendre hommage dans sa cliai treuse de IJethléem à lUiremonde, et il s'en fit accompagner dans ses tournées. Denis ne cessait de prédire à l'Kglise de grandes calamités si on ne réformait bientôt les mœurs du peuple et du clergé ; il annonçait aussi de terribles punitions à ses compatriotes (').
dépendant l'évèque de Liège et sou clei'gé avaient fait le meilleur accueil au légat et lui avaient promis la réforme de leur Eglise (14 octobre); mais, le lendemain, les chanoines, en songeant qu'ils devaient renvoyer leurs concubines, se ravisèrent et proposèrent à Cusa de l'écouter comme cardinal, mais non pas comme légat, parce que la bulle qui l'investissait de sa mission ne parlait que de l'Allemagne, et qu'ils n'étaient pas Allemands, mais Germains ou Gaulois. L'évèque intervint et déclara vouloir en référer au pape. Ce prélat était Jean de Ileiusberg, doux, aimable, savant, mais conduit par son entourage et livré aux femmes et au luxe. C'(''tait un aussi mauvais chef d'Église qu'un mauvais chef d'État. Denis le Chartreux le représentait comme un maudit voué aux tourments de l'enfer; et, dans un de ses jours d'extase, il crut voir des diables le retenant au milieu des flannnes et ses entrailles déchirées par d'affreux serpents f).
Heinsberg allait parfois visiter le chartreux dans sa cellule pour lui demander conseil. Alors Denis lui reprochait amèi-ement sa vie dissipée, ses folles prodigalités en jeux, fêtes, tournois, comédies, etc. « L'argent que vous dépensez dans de telles vanités, lui dit-il un jour, vous le dérobez aux églises
(') Dux.t. Il, p. 28-29. — De Gerlache, Histoire de Liéffc, 2« édition, p. 197.— Van der Aa, Bioffraphisch woordenboeh, t. IV, p. 181.
(^) FiSE\, Hist. Ecoles, leod., t. III, p. 122, Leod. 1696. — Foullon, Hist. leod., t. II, p. 84; Leod., 1735. — He.naux, Hist. du pays de Liège, t. I, p. 284; t. II, p. 11-12; Liège, 1872.
ORIGINES DE LA RENAISSANCE
et aux pauvres dont il est le patrimoine. Malheur à celui par qui vient le scandale ! Et vous, pasteur des âmes, vous répondrez de toutes celles qui se seront perdues par vos exemples! » Heinsberg répondait : « Je ne suis pas seulement évêque, je suis aussi chef de l'État; ce luxe, cette magnificence que vous me reprochez, conviennent à un prince. — C'est bien, répliquait le chartreux; mais si le prince est damné, que deviendra l'évéque? » On assure que Heinsberg, troublé par ces paroles hardies, mais ne sentant pas la force de se corriger, cessa de voir le pieux solitaire, et mourut dans l'impénitence finale (').
Denis était physicien, naturaliste, orateur, poète et théologien aussi libéral que profond f), car il n'admettait point l'infaillibilité du pape en matière de foi; dans son opinion, l'Église seule, représentée par ses conciles généraux, était infaillible f).
Quoi qu'il en soit, Cusa avait deviné où tendait le subterfuge du clergé liégeois : il rejeta la proposition de l'évéque; mais une partie du clergé, que le cardinal avait déjà fort maltraité à Tongres, accabla Cusa d'outrages et se montra si fnriense contre lui que ses amis mêmes n'osèrent plus venir le voir. Cusa, pour ramener ces prêtres égarés, fut forcé de secouer sur eux la poussière de ses souliers et de les menacer de ses colères. Cette énergie produisit son effet : le clergé liégeois, pris de repentir, se hâta de se réconcilier avec Cusa. L'ayant rejoint à Utrecht, l'évéque obtint de lui son pardon, et la réconciliation fut complète (^).
Du reste, le cardinal avait été parfaitement reçu dans toutes les villes des Pays-Bas qu'il avait traversées : à Zwoll,
(') De Gerlache, l. c, p. 197-198.
(^) Dans son écrit : De auctoritate papœ et concilii.
(^) Becdelièvre, Biographie liégeoise, t. I, p. 157. — Van der Aa, p. 182.
[*) BoLLANDUS, Arfa scmctoo'Htn Martii, t. II, c. III, n° 15. — Martenk, Yeterum scriptorum collectio, t. IV, p. 1220. — Bintekim, Siiffraganei coloniensis extraordinarii sive de sacrœ coloniensis ecclesiœ proepiscopis sijntagma historicttm, p. 60-62. — ScHARPFF, t. I, p. 177-178. — Dux, t. II, p, 29-31.