‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 4)Chapitre 49 sur 72 · DE CUS\ EN HOLLANDE · texte numérisé non relu

DE CUS\ EN HOLLANDE

Kaiiipon, Arnlicm, Harlom, Dordrcclit, Amsterdam, Leydc, Nimèguc, Iluremoiule, Maestiicht, Loiivain, Bruxelles. Il connaissait la langue du pays et l'employa à i)rèelier au peuple la pure docti'ine du ('Jirisl, à alta([uer les abus et les superstitions; il se prononçait avec éneigie contre le scandale des indulgences ('), une des causes de l'insurrection de Luther; contre le trop grand nondjre de fêtes, de jubilés f), de processions et de pèlerinages.

A Malines, il tonna contre le zèle outré des prédicateurs, contre l'incrédulité et les vices du clergé. Il exhorta les fidèles à chercher le salut non pas dans Rome, mais dans la pureté du cœur : « Une vie religieuse et calme, disait-il, vaut mieux que toutes les indulgences; il faut faire le bien, non pas pour obtenir celles-ci, mais pour l'amour de Dieuf). »

Quoique les principes de Cusa, tout aussi bien que ceux de Thomas a-Kempis, de Gerson et de d'Ailly, fussent contraires à ceux des réformateurs du xvf siècle, il est cependant aisé de comprendre qu'on devait le ranger au nombre de leurs précurseurs; Luther lui-même cite le cardinal comme une des sources où il a puisé. Seulement, ces précurseurs catholiques de la Réforme ne voulurent point sortir de l'Église; et, à cet égard, notre immortel Érasme fut de leur avis f).

Comme c'était l'évêché d'Utrecht qui avait provoqué le plus de plaintes, le légat en confia le siège à un homme sur lequel il croyait pouvoir compter, David de Bourgogne, bâtard du duc Philippe le Bon; Cusa ne s'était pas trompé, car le nouveau prélat introduisit un tout autre esprit dans l'évêché.

Cusa avait rempli une mission salutaire à toutes nos pro-

f) KiST en RoYAARDS, Archief voor kerkehjh". geschiedenis, t. I. p. 147. — LoDF.WYCK VAN Velthem, Spiegel historiad, liv. IV, c. 59. — Chronyche van HoUanl, p. 412. — Magnum chronicon belgicum, dans Pistorius, /. c.,t. IIF, p. 164.

(-) Gerdes, Historia Evangelii in Belgio renovati, Gromng., 1744, p. 10.

e) Hartzhkim, Yita Cusœ, Trevir, 1776, p. 108. — "Swaeue, p. 46, 59, 60, 66, 109 et 112.— ScH.\RPFF, p. 173-180. — Dux, t. II, p. 24-25.

('') Dux, p. 40-41.

ORTGIINES DE LA REiNAISSANCE.

vinces; malhciirousemenl, les résultats n'en pouvaient être que partiels et transitoires. Il lui était impossible de faire disparaître tout d'un coup l'ignorance et la corruption, ces deux cancers qui dévoraient les entrailles de l'Église. Une telle œuvre dépendait du temps et de la persévérance de toute une série d'hommes agissant dans le même esprit que le cardinal. Ce qu'il fallait, c'était une transformation complète des idées et des sentiments du clergé, et comment attendre d'un seul homme une œuvre de cette portée (')?

Quoi qu'il en soit, les réformes de Cusa trouvèrent, en 1455, un excellent appui dans l'ordre des dominicains, qui s'était entièrement renouvelé dans les Pays-Bas, et d'abord à Rotterdam et à La Haye. Ce fut sur le modèle de la congrégation hollandaise que les frères prêcheurs se reconstituèrent dans leur pureté primitive, en 1456 à Gand, et en 1457 à Lille. Leurs couvents de Bruxelles, Valenciennes , Douai, Harlem, Groningue, Zutphen, Zwoll, Zirickzée, Leeuwaerde et autres suivirent. Le premier chapitre général de la congrégation se tint, en 14G4, h Lille, en présence de Philippe le Bon, protecteur d'un ordre qui était appelé à donner de nouveaux exemples de vertu et de sainteté f).

En 1495, le fameux Sprenger, l'auteur du Maliens maleficarum, vint réformer en personne le couvent de Louvain, en défendant aux moines de recevoir des femmes et de se servir de vases d'argent f).

Quatre ans après eut lieu la réforme du monastère de Sainte-Élisal)eth dans la même ville : les sœurs y menaient une vie mondaine et dissolue. On plaça d'abord à leur tête un ange de vertu; mais cette admirable femme n'ayant rien

(')'SwALtjE, p. 48, — ScHARPFF, p. 182-183. — Dux, p. 42 et 52. (^) C. Smkt, De Roomsch-catholyhe religie in Brahant, Briissel, 1807, p. 151. et 152.

(3j Jo. MohA'si Historiée Lovanimsium, lih. XII, éd. De Ram., t. 1, p. 248-249, {Coll. des chroniques.)

DE CUSA EN HOLf ANDE.

pu ol)(onii' (le cos filles rebelles, se relira (léeoiiragco. Dans de telles exli('Miiilés, le inagislrat s'adressa à la duchesse Marguerite, veuve de Charles le TtMuéraiie, qui donna des pensions à toutes les nonnes, les relégua en Hollande et lit venir du Hainaut des sœurs réformées qu'elle ph^a sous la direction d'un hounne aussi vertueux que savant, Nicolas Ileller, professeur de théologie (').

Ajoutons, tout en reconnaissant ce que Nicolas de Cusa a fait pour l'évèchéd'Utrecht, que la réforme n'y fut réellement opérée que par George d'Egmond (1554-1559). Le savoir, la dignité, l'austérité de ce prélat sauvèrent la pureté des doctrines et des mœurs de son diocèse, et, par cela même, y paraJysèi'ent la propagande des doctrines nouvelles dont d'Egmont avait juré rextirj)ation (■).

Il n'était pas au pouvoir de Cusa, pas plus que de tout autre, d'arrêter l'Église des Pays-Bas sur la pente de la décadence et de la préserver des cou})s terribles que devait lui porter le xvi" siècle. C'était en Allemagne (jue ses efforts auraient dû être couronnés d'un succès durable ; là, il aurait fallu une réforme radicale. La constitution de l'Église germanique avait besoin d'une rénovation complète; sa position vis-à-vis de la papauté aurait dû être régularisée d'une manière conforme aux vœux exprimés par l'opinion publique. Mais Rome ne comprit pas ces vœux: ce fut une faute qu'elle expia par les plus cruelles expériences (^).

Si Cusa était grand comme théologien, il ne l'était pas moins comme philosophe ; il avait emprunté à Platon les formes d'une nouvelle métaphysique, et il ne cessa de faire la guerre au dogmatisme de la scolastique (^).

C'est à Padoue, où il avait étudié le droit après avoir quitté

(*) MoLANUs, p. 343-344.

(*) Batavia sacra, t. Il, f. 246 et suiv.

(') Stami'F, Bie politischen Ideen des Nicolaus von Cusa, p. 113.

('') Dux, p. 243 et suiv. — Je recommande, du reste, pour plus de détails, toute la savante étude de M. Swalue, l. c, p. 1-115, 233-283, 501-507, et t. XIV, p. 113-172.

ORIGINES DE LA RENAISSANCE

Deventer, qu'il s'était familiarisé avec les progrès de la Renaissance en Italie, sans avoir cependant réussi à s'approprier l'élégance des écrivains classiques de l'antiquité. Ses écrits sont tout à fait dans le style des scolastiques, en mauvais latin, diffus et lourds. Son éloquence et sa dialectique étaient également dans le goût du moyen âge. Mais, si on fait abstraction de la forme, pour ne voir que le fond, on s'aperçoit qu'il a rompu avec la routine des anciennes méthodes d'enseignement et qu'il en a secoué les chaînes. Son érudition dépasse infiniment celle des scolastiques; non seulement il est familier avec les ouvragesde Platon, d'Aristote et de Cicéroii; non seulement il a approfondi l'Écriture, les Pères et l'histoire du droit canon, mais encore il a étudié les écrits des mystiques, même de ceux qui étaient accusés d'hérésie. Il s'était assimilé beaucoup de doctrines des philosophes de l'antiquité et était parvenu à les faire concorder avec ses propres convictions. On le place à juste titre parmi ceux qui, au xv'' siècle, ont contribué le plus à ranimer l'étude de la philosophie platonicienne, bien que personnellement il ait rejeté toute espèce d'autorité philosophique (^).

Cusa ne tenait pas exclusivement ses conceptions scientifiques des influences littéraires de la Renaissance; il les tenait de l'originalité de son génie, qui devançait les tendances de l'avenir. De là aussi ses idées avancées sur les mathématiques et la physique ; de là le plan de réforme du calendrier qu'il soumit, en I45G, au concile de Bàle f). Il aimait l'étude des mathématiques, parce qu'il regardait les sciences exactes comme le meilleur moyen de connaître la vérité, comme une image du surnaturel. Malheureusement, à cet égard, ses efforts ne furent pas couronnés de succès; on lui a reproché peu d'exactitude dans ses calculs; on y a vu un manque de travail. Reproche étrange, car il n'y avait

(') RiTTER, Geschichte der Philosophie, Hamburg, 1836-53, t. IX, p. 147-150. (-J Diix (t. I, p. lCO-162) en a donné une analyse.

pas (riionimc plus laborieux ([uc lui ; il ne dormait que quatre heures de la uuit (').

De toutes les idées de (kisa, une des plus fameuses se rapporte au mouvement de la terre. Il est viai <[n'il n'a [)as une notion exacte du système solaire, car il lait toui ner la terre, non pas autour du soleil, mais autour des pôles du monde; il n'est pas prouvé non plus (pi'il ait préparé les voies à Copernic; mais au moins les idées qu'il a émises à ce sujet nous font voir quelle indépendance et quelle audace d'esprit il devait avoir pour faire valoir cette thèse, qu'eu égard à notre terre, l'apparence du repos pouvait être trompeuse. C'était attaquer toute la cosmologie d'Aristote. Pour rendre son opinion acceptable, il soutint que la terre n'était pas plus déshéritée que le soleil, les planètes et les étoiles fixes; et, à cet effet, il invoque la raison qui domine en nous et qui vaut autant, pour le moins, que l'intelligence des astres. C'était placer le ciel sur la terre. Mais ici il fut forcé de combattre l'opinion que les changements opérés sur ce globe par la naissance et la mort, en comparaison de la durée des astres, sont une preuve de l'infériorité de notre monde sublunaire. Cusa, pour répondre à cette objection, va jusqu'à dire que la naissance et la mort ne sont que des transformations de substances éternelles f).

En matière religieuse, Cusa ne craint pas d'avancer qu'aucune des religions alors existantes n'était condamnable et qu'aucune n'était parfaite f) ; par cet argument, il voulait gagner les Turcs au christianisme; il pensait que la loi musulmane porte en elle des éléments de vérité qui pourraient servir à réfuter ses erreurs. A son avis, cette religion n'est qu'une hérésie chrétienne née du nestorianisme (^). Cusa développe davantage encore cette idée dans son opuscule sur

(') RiTTER, p. 150-151.

(') Nie. DE Cusa, Opéra. Basil. 1565, De cloctaif/norantia, lib. II, c. 12. — Ritter, p. 150-153.

(3) Nie. DE Cusa, De docta ignoraniia, lib. III, c. 11 et suiv. (^) Id., ibid., Decrihrationcalcliorani.

OUIGliNES DE LA RENAISSANCE.

la paix. La prise de Coiistaiitinople, la fureur des disputes religieuses dont cette ville fut la triste victime, l'avaient rempli de doulenr et excité à léllëcliir sur les discordes religieuses en général. Il conclut que, par l'union de quelques hommes sages et expérimentés dans les diverses religions, on pourrait arriver à la pacification de tous les partis et à l'établissement d'une paix perpétuelle (^). Et pourquoi pas? Toutes les religions ne sont-elles pas d'accord sur un point fondamental, l'adoration de Dieu? Il est vrai que la manière d'adorer Dieu doit nécessairement différer de peuple à peuple, par le motif fort sinq^le que les Iionmies diffèrent les uns des autres; mais il suffirait de leur démontrer qu'au milieu de l'infinie variété des rites, il n'y a qu'une religion f) pour mettre un terme aux dissentiments. Aussi recueillait-il la voix de tous les peuples de la lei re pour prouver que tous confessent la même vérité. Aux Arabes qui se prononçaient pour l'unité de Dieu, il faisait remarquer que les polythéistes adoraient, eux aussi, la divinité dans les innondjrables dieux qui y participaient Q. Il ne voyait pas non plus pourquoi on ne tolérerait pas le culte des images, pourvu qu'on n'oubliât jamais leur nature symbolique (^). Il reconnaissait également les traces de la trinité dans toutes les religions f), et il était convaincu que toutes admettraient l'incarnation du verbe créateur, de Dieu dans l'homme f). « Quant aux mahométans, ils vénéraient déjà le Christ, et il serait facile de leur prouver par le Coran qu'ils devaient le reconnaître comme fils de Dieu. » Ce qu'il craignait le plus, c'était l'opiniâtreté des juifs; mais ils n'étaient pas assez nombreux pour troubler la paix du monde, les armes à la main {').

(') Nie. DE CusA, De paçe. sen concordantia fulei, c. 1. (■^) Non est visi iina religio in ritu.um varietate. Ibid.

(5) Ibid. Depace.seu concordantia fidei, c. 5, elDe docla iynorantia, lib. I,c. 25. (■•) Depace, etc., c. 7.

(=) Ibid., c. 10.

C) Ibid., cil.

C) Ibid., c. 10. — RiTTER, p. 153-156.

TOLliUAtNCIi DU C.VllDKNAL Dli CliSA.

PoiirCiisa, la vraie religion, c'est le ehrisliaiiisine, auquel toutes les autres religions pouvaient èti e conduites ou ramenées; mais cette manière de voir ne lui inspire aucune idée d'intolérance contre les autres cultes, ni aucune idée de domination sur ceux (pii professaient le sien. Aussi est-il fort indulgent pour les mots, les rites et les œuvres.

« C'est la foi qui vivilie, dit-il, et non pas les œuvres. Ilest vi ai que la foi sans les œuvres n'est qu'une foi morte ; mais, d'un autre côté, elle n'exige, pour accom[)lir les commandements du (christ, que la mise en praticpie du précepte le plus simple : Aimez Dieu et votre prochain! L'amour, en effet, est l'accomplissement de la loi. Ce précepte est gi-avé dans le cœur de tous les peuples; c'est un piincipe, une catégorie (lu droit naturel, qui ne peut être inlirmé par aucune loi, ni antérieure, ni postérieure. » Cusa est tellement enthousiaste de son rêve de paix perpétuelle, qu'il déclare vouloir se soumettre à la circoncision si, à ce prix, les peuples païens se montrent disposés à emhrasser la' religion chrétienne f ).

En général, il ne marchandait pas les concessions aux faihlesses humaines ; car vouloir exiger une parfaite concordance dans les usages religieux, ce serait, suivant lui, vouloir troubler la paix (-).

Ces idées sont certainement hardies; elles n'ont trouvé de l'écho que dans les temps modernes, quand le nom de Cusa était lui-même presque inconnu ('^i.

Cusa s'était prononcé contre la scolastique et contre la domination des sectaires d'Aristote, qu'il traitait tout bonnement de rationalistes. Il entendait parla tous ceux qui veulent mesurer l'idée de Dieu sur l'étalon des choses humaines et ne saisissent pas la haute signification de cette idée (^). Il

(') De 2Mce fidci, c. 17.

(^).Ibkl., c. 20. — RiTTER, p. 1 50-157.

(■^) R[TTER, ibid.

{*) Apologia doct. ignoraniiœ, fol. 35, A et B. — De docta iffii., lib., c. 2, ^ De Conjecturis, 11b. I, c. 10-12. — Ritter, p. 158-959.

OUlliINKS DE I.A UENAISSAKCE.

rappelle, sous ce rapport, les mystiques, dont il partageait, du reste, les opinions philosophiques, avec une forte juiance de panthéisme. « Dieu, dit- il, c'est l'absolu universel, l'àme du monde, l'être absolu du monde ou de l'univers; il est le monde même ('). » Ilàtons-nous d'ajouter que ces assertions se trouvent contrebalancées par d'autres, par celles de cause et d'elTet, de créateur et de création f).

Du reste, il y a chez Cusa des tendances sceptiques qu'on a vainement essayé de méconnaître, mais qui n'ont d'autre résultat que de le conduire à des solutions plus profondes et plus solides sur Dieu et sur l'homme f).

Cusa ne partage pas avec les mystiques, dont il avait suivi les écoles, l'espérance qu'ils avaient d'acquérir la connaissance de Dieu en se retirant du monde et en se plongeant dans l'essence de l'àme. Lui, au contraire, parlait d'un autre principe : l'homme, selon lui, ne participe immédiatement de Dieu que par le monde, et la raison ne doit chercher à connaître Dieu que par ses œuvres

Aussi tout son système théologique repose-t-il sur une conception mathématique poussée jusqu'à l'abstraction. Dieu n'est dans ce système que l'unité absolue, pi'incipe et source des nombres, dont le monde réel est la manifestation. Sa prédilection pour la certitude mathématique lui faisait illusion sur la vanité des conséquences mystiques qu'il en tirait; mais elle l'avait amené à étudier bien des problèmes qui n'ont été résolus qu'après la Renaissance, et à émettre des idées hardies singulièrement en avance sur son siècle.

En outre de son traité : De docla ifjnorantin, qui développe mathématiquement sa théorie de l'unité absolue et réserve à la foi la connaissance de Dieu, pour^ donner exclusivement à la raison humaine celle du monde, le volume in-folio de ses

(') Dedoct. ign., t. II, p. 6, 9 et 13. — Ritter, p. 165. (■^) Voy. les preuves dans Ritter, p. 165-169. (5) Ritter, p. 167 et suiv.

(f') De Conjecturis, t. II, p. 13. — Ritter, p. 199.

SES IDÉES SCIEMIIIQLKS ET l'IlILOSOPlIIÇjLES.

œuvres eu contient plusieurs autres sur les transnnilalions géoniélriques, sur les perfectionnements n»alliéniali({ues, snr la mesure des droites et des courbes et jusque sur la (juadrature du cercle. Un de ses manuscrits, conservé à la Hihliothèque de liourgogne, soutient même riiypotlièse du mouvement de la terre, déjà indiquée dans le livre De docta i(j)wranli(i. Son dialogue De slolicis expcrimenlis fait connaître un bathoniètre et un hygromètre pour (lénu)nlier (|uc les plantes preinient leur nourriture dans l'air atniospliéri(iuc (^).

On sait qu'il avait présenté au concile de lîàle un projet de rélorme du calendrier, (jui ne fut repris que sous Grégoire Xlll. « Il a eu la première idée, nous dit Chasles (-), de faire rouler, au sujet de la quadrature, un cercle sur une ligne droite », et l'on en a conclu qu'il connaissait le cycloïde dès l'an lioO. On ne peut, dans tous les cas, lui refuser l'immense mérite d'avoir largement apprujué la juéliiode géométrique à la théologie et d'avoir ainsi concouru à renverser l'échafaudage de la vieille scolaslique, pour ouvrir les voies rationnelles de la philosophie moderne.

Cusa n'avait pas seulement rêvé la transformation de l'Église catholique, mais encore celle de l'enqiire d'Allemagne. Pour réaliser ce rêve politique, il voulait l'émancipation du pouvoir temporel et la reconstitution de ce pouvoir au moyen d'un ordre judiciaire indépendant, d'assendjlées nationales régulières, d'une armée nationale permanente, d'un code et d'un trésor comnnnis f).

C'est dans l'introduction du troisième titic de sa Concordance catholique que Cusa s'est appli(|ué à développer ses idée;s et ses principes politiques, empruntés en grande partie à Aristote. D'après lui, l'idée de l'État est fondée dans la

(') Qi ETKi.ET, Histoire des sciences mathématiques et j^liysiques che: les Bchjes, p. 59-60.

(^) Ajmrçu historique des méthodes de i/éomélrie, \>. 529, Bruxelles, 1837.

(■') Le concordantia cutholica, lib. III, c. 36. — Rankk, Deutsche Gesrhichte i,n Zeitalter des Reformalioa, t. I, p. 101-103. — Haghn, Deutsche Geschichte, t. III, p. 445-449.

OllIGLNES DE LA RENAISSANCE.

nature humaine : l'homnie est de sa nature un être politique. L'État est donc nécessaire à la conservation et au bonheur du genre humain et doit être dirigé, conformément à la vertu, par les plus sages, avec l'adhésion des auties, vers l'utilité commune et d'après des lois fixes. Parmi toutes les foi ines de gouvernement, c'est la monarchie qui mérite la préférence, et la monarchie élective sur l'héréditaire. Le cardinal attribue au prince dans l'État la même fonction que celle du cœur dans le corps humain. Sa mission est d'animer tout l'État par la discipline des lois. Il faut qu'il donne toute son attention à ce qu'il ne s'établisse pas une trop grande inégalité entre les sujets ; car, sous ce rapport, la rupture de l'équilibre mettrait la constitution en péril. Il faut enfin que le prince possède une grande sagesse, une grande prudence et une grande expérience, afin de pouvoir guérir par des mesures salutaires les maladies dont soufl'iirait l'État (').

Cusa flagelle en termes violents l'ambition des princes et de l'empereur, dans laquelle il voit la source de tous les maux, guerres, factions, discordes, bouleversements de toute espèce f).

Les espérances conçues par Cusa d'une réforme de l'Église furent déçues. A sa mort (11 août 1404), qui, trois jours après, fut suivie de celle de son ami le pape Pie II, tout allait au plus mal dans la catholicité, même aux Pays-Bas, où le cardinal n'avait pu introduire que des améliorations partielles, sans porter la hache à la racine du mal; car les bénéfices ecclésiastiques étaient donnés à la requête des princes et des seigneurs, ou bien au poids de l'or; il y avait des cardinaux qui tenaient en commanderie vingt à trente évêchés, abbayes ou prieurés ; des fils de princes devenaient évêques sans être prêtres; et, en général, les gens d'église, depuis les premiers jusqu'aux derniers, étaient si arrogants, si pleins de convoitise et de luxure, qu'ils soulevaient contre eux toutes les

(') CoNTZEN, Geschichte der volksioirthschafllichen Literatw, p. 67-68. (2) Id., ilid., p, 69.

LE CLElUif: CIIANSONNÉ EN BELGIQUE.

colères des laïques; celles-ci éclalaieiU tantôt contre un abbé qui vivait en concubinage, tantôt contre un jeune prêtre qui célébraitles saints niystcrcs malgré les foudresdel'exconnnunication dont il était alleinl (^), tantôt contre un doyen, cliansonné comme celui d'Arras :

Par toy, doyen, qui l'es en la clcrgic Moult abusé, cuidant trouver les fons D'aulcuns secrets de la théologie ; Mais gardc-toy avec tes compagnons; Je te promets, nous d'Ai'ras, te Icrons Et à Barut danser sy belle danse.

Quand tu estois en Arras, bonne ville, Chascun cuidoit que tu feusses prophète. Sage comme un Salomon ou Sibille ; Mais sy, du sens qui oncq fust en ta teste, Tu as voulu semer une tempeste, Tu beuveras ton brassin et brouet ; Et s'y seras le premier à la feste ; Folie fait qui folie commet (■').

Du reste, les Belges avaient l'habitude de chansonner tous les genres d'abus, témoin la ballade suivante, remise, en 1464, à Charles le Téméraire, pendant son séjour à Paris, à l'époque de la fameuse ligue du bien public dirigée contre Louis XI :

Quand vous verrez les princes recuUés Et eulx-meïsmes meus en dissention ; Quand vous verrez les sages aveuglés Pour soustenir police et union ; Quand les flatteurs, par leur séduction, Informeront les seigneurs au contraire, Quand on croira des fols l'opinion.

Soyez asseurs qu'aurez beaucoup à faire.

Quand vous verrez le clergié ravallés, Oster aux juges leur jurisdiction ; Quand vous verrez vieulx servants désolés Et despourveus de leur provision ;

(') Mémoires de Jean Bu Clercq, p. 158, éd. Buclion. {«) Jbid., t. III, p. 81.

ORIGIiNES DE LA RENAISSANCE.

Quand vous verrez au peuple émotion ; Quand le petit vonldra le grand desfaire, Et en l'église noise et deslruction, Soyez asseurs qu'aurez beaucoup à faire.

Prince, pour Dieu ayez aftcction D'entretenir la justice ordinaire, Ou aultrement et pour conclusion, Soyez asseur qu'aurez beaucoup à faire (').

Le mal qui ravageait l'Église datait de loin. On aurait dit que les lois sur le célibat, au lieu de corriger le clergé du péclié d'incontinence, n'avaient fait que l'augmenter. « On vit partout des prêtres vivre ouvertement avec des concubines, et même des évêques leur vendie pour de l'argent le droit de concubinage, dans un temps où l'Église prescrivait aux ecclésiastiques de ne tenir dans leur maison que leurs mères, leurs sœurs ou leurs plus proches parentes. A la fin du siècle, cette coiruption était devenue presque générale et les écrivains les plus orthodoxes sont d'accord à cet égard. La réformation seule y paï ut un remède : se voyant épiés et attaqués sans relâche ni ti-êve par des ennemis acharnés, les prêtres catholiques s'efforcèrent de prévenir les accusations par une vie meilleure f). »

Pendant que de nombreux éléments d'opposition se formaient dans le sein même de l'Église, les princes belges rivalisaient d'efforts pour contenir le pouvoir spirituel dans d'étroites limites, non seulement pour la justice, mais encore pour l'inqvôt. Ainsi, en 1474, Charles le Téméi aire publia une ordonnance tendant à exiger du clergé de Hollande, Zélande et Frise, un devis exact de ses biens, qu'il se proposait de frapper d'une contribution nécessitée par l'épuisement de son trésor. Ce clergé résista, aussi bien que celui de Brabant, qui avait été sonnné d'obéir à une ordonnance semblable. Les

(') Mémoh-cs de Jean Du CAercq, p. 2G6.

(2j ScHAYES, Essai historique stir les usages, les croyances, etc., des Belges, Louvaiii, 1834, p. 84-85.

LUTTi: DU ïEMPoni:i, co.Mui: i,k siMUirn:!..

conmiissaircs du duc parvinrent à i^agnei", à foi cc de ruses, les Brabançons et les Zélandais cl à isoler ainsi les Hollandais, qu'ils es|)érèren( vaincre pai'des menaces. Antoine llanneron, prévôt de Saint-Donatien à Bruges, le ju iiu ipal agent du duc dans celte afîairc,leur fit entendre le langage le plus dur el les somma de payer d'avance deux ou trois années de l entes, que ce fût juste ou injuste, permis ou non, et dussent-ils vendre tous leurs biens, meubles et immeubles, et juscpi'aux ornements de leurs églises. Et joignant l'action à la parole, le gouvernement fit arrêter trois prêtres, qui furent aussitôt chargés de chaînes et incarcérés à La Haye ; d'autres furent conduits à Malines. Mais l'homme le plus violent fut Jean Yan Boschuysen, chambellan du duc, qui, en 147G, voulut qu'on euqirisonnàt tous les membres du clergé réunis à La Haye, les traita de l ibauds et de bourreaux, et procéda contre eux par des saisies-exécutions. En s'euqiarant des vases sacrés, il leur montra le crucifix et s'écria : « Voilà votre maître! Eh bien, qu'il vous vienne en aide (') ! «

Quant à la justice, comme, dans les tribunaux ecclésiastiques, les témoins étaient souvent de faux délateurs, les innocents étaient contraints de se mettre à l'abri de leurs dénonciations moyennant argent, si bien que ces tribunaux ne paraissaient plus être qu'un nouveau moyen d'enrichir les prélats. C'est pourquoi les pays de Groningne et de Drenthe avaient pris depuis longtemps des mesures énergiques contre cet abus f).

(') Le Long, Historisclie heschrijviufj der Reforinalù', etc., f. 379-383.

(*) Von dkr Hardt, Co7wil. Const., t. I, 3, p. 23, 8, p. 42L — Driksskn, Moniimenia Groningana, t. I, p. 115-117. — Gikselku, t. Il, p. 3-298 et 300. — Conf. sur toutes ces matières, Archives du royaume, collection Routard, vol. II, fol. 263 et suiv. : » Copie d'une ordonnance du duc Philippe de Bourgogne de n'admettre en Brabant à exécution aucuns manuemens spirituels, sans permission de l'officier et magistrat d'une des sept chefs-villes. — Extrait d'un privilège du môme duc par lequel il promet de défondre ses sujets du pays de Brabant de tous traitemens illicites de la part des jurisdictions spirituelles. — Copie d'une résolution de l'état noble et des chefs-villes de Brabant représentant le tiers état, de se donner mutuellement aide et assistance pour s'opposer aux mandements des cours spirituelles

OUIGIKES DE LA UENAISSANCE.

Un autre abus, des plus funestes et des plus révoltants, était celui de la conimende, qui avait i)our résultat de livrer le litre d'abbé, avec la plus grande partie des revenus d'un monastère, à des ecclésiastiques, étrangers à la vie régulière, trop souvent même à de simples laïques, pourvu qu'ils ne fussent pas mariés. Cet abus portait une atteinte profonde aux institutions régulières. Le Brabant, grâce à ses francliises politiques, put imposer à ses souverains, même les plus puissants, tels que Charles-Quint et Philippe II, l'obligation de le préserver de cette ignominie. L'article 57 de la Jojjeîisc-Enlrée de Brabant portait : « Le souverain ne donnera en aucune manière ou ne laissera doimer en com" mende aucune abbaye, prélature ni dignités de Brabant. » Cela est d'autant plus digne de remarque que, dans l'Italie si catholique, on voyait le Mont-Cassin, berceau et foyer de l'ordie des bénédictins, subir la honte d'être du nondjre des seize abbayes dont était pourvu, dès le berceau, comme d'autant de hochets, le fils des Médicis qui devait s'appeler Léon X. On y voit l'antique abbaye livrée, vers 1530, à un Napoléoji Orsini, qui en fait le quartier général d'une bande de brigands avec laquelle il lavage toute l'Italie centrale, jusqu'au jour où il se fait tuer en voulant enlever sa propre sœur à celui qu'elle devait épouser. « On souffre d'avoir à dire que des traits semblables se présentent dans plus d'une page de l'histoire de ces tenq)s orageux (^). »

Jusqu'au xiv'' siècle, les institutions de bienfaisance floris-

qu'on voiidroit mettre à exécution contre le dispositif do l'ordonnance du duc Philippe de Bourgogne, du 3 janvier 1447. — Extrait de la seconde addition de la Joyeuse-Entrée du prince d'Espagne, où il est dit que les cours spii'ituelles ne pourront prendre cognoissance que de trois causes, à savoir de la validité et de l'invalidité des testaments, des contrats anténuptiaux et des biens spirituels amortis. — Extrait d'une ordonnance de Philippe second, roi d'Espagne, par laquelle il est déclaré qu'aucune bulle, provision ou impétration de la cour de Rome ou des nonces apostoliques, ni aucune sentence portée hors des provinces des Pays-Bas par quelque cour spirituelle, tendant directement ou indirectement au préjudice du bien public ou de quelque particulier, ne pourra être mise à exécution sans avoir été placétée. - ('] MoNTALEMBERT, Lcs moines â'Occident, Paris, 1860, t. I, p. clxii-clxiv.

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